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Indifférence à la couleur de peau et politique raciale à l’ère Obama

À propos : T. J. Sugrue, Not Even Past. Barack Obama and the Burden of Race, Princeton University Press.


Alors qu’une Amérique prétendument « post-raciale » se divise sur la personne de son premier président noir, l’historien Thomas Sugrue propose une réflexion sur le travail accompli par Obama pour concilier indifférence à la couleur de peau et conscience de race. Malgré la profondeur de sa perspective historique, il sous-estime les conséquences délétères que peut avoir le moralisme religieux d’Obama pour le progrès racial.

Recensé : Thomas J. Sugrue, Not Even Past. Barack Obama and the Burden of Race, Princeton University Press, 2010, 178p., $24.95

L’ouvrage de Thomas J. Sugrue, Not Even Past, est une des dernières contributions au champ en pleine expansion des études sur Obama. Sugrue confie dès les premières pages au lecteur qu’il a voté pour Barack Obama, qu’il a contribué par un petit don à sa campagne et qu’il a même travaillé pour le comité d’experts de politique urbaine du candidat, mais qu’il cherche à donner de la stupéfiante ascension d’Obama à la Maison Blanche une présentation équilibrée. À une époque où les États-Unis sont de plus en plus divisés sur la personne de leur premier président noir, en butte à un flux croissant de critiques venant à la fois de la gauche et de la droite du spectre politique américain, il s’agit d’un projet ambitieux. Mais Sugrue, éminent professeur d’histoire et de sociologie à l’Université de Pennsylvanie et pionnier de la nouvelle historiographie urbaine sur la relation entre race et pouvoir dans les métropoles américaines de l’après-guerre, est la personne la mieux placée pour atteindre cet objectif, même si, en définitive, les détracteurs d’Obama trouveront plus à redire au livre que ses partisans [1]. Si l’on a le sentiment que Sugrue retient ses coups, il parvient en dernier ressort à donner une analyse impartiale et éclairante de l’histoire d’Obama.

Si Not Even Past, qui est composé de trois essais tirés d’une série de conférences données par l’auteur à l’Université de Princeton en 2009, se distingue au milieu d’une montagne de travaux récents sur ce que Barack Obama signifie pour les États-Unis, c’est, pour une part, parce que Sugrue reste fidèle à son métier [2]. S’invitant dans un champ envahi d’ouvrages au ton souvent polémique et journalistique, Sugrue propose l’explication riche et lucide, dont nous avions si grand besoin, des événements historiques, des mouvements politiques et des courants idéologiques, qui forment la toile de fond sur laquelle Obama a défini son identité raciale, muri ses convictions politiques et pris ses marques dans une improbable course à la présidence. Mais l’ouvrage nous parle autant du monde qui a fait l’homme que de l’homme lui-même. « C’est l’histoire », écrit Sugrue, « d’un voyage à travers l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire raciale de l’Amérique, qui nous conduit du tournant multiculturel qui s’est imposé après les années 1960, à la politique urbaine noire syncrétique de la fin du XXe siècle, débouche sur le terrain intellectuel et culturel si controversé de la race et des politiques identitaires à la fin des années 1980 et 1990 pour aboutir à ce moment historique du début du XXIe siècle, où l’Amérique vit encore dans l’ombre des luttes inachevées pour les droits civiques du siècle précédent et où pourtant des journalistes, des hommes politiques et des universitaires influents saluent l’apparition d’un ordre post- racial » (p. 16).

Ces décennies furent assurément des moments de grande turbulence pour les hommes politiques noirs et pour les libéraux blancs, qui durent, les uns comme les autres, se frayer un chemin entre les pôles opposés que sont indifférence à la couleur (color blindness) et conscience de race. Cette hésitation fut à l’origine de la dérive du Parti démocrate pendant près de trente ans. Suivre le parcours d’Obama à la découverte de son identité politique et raciale nous permet donc de comprendre comment les Démocrates ont redressé la barre dans un pays qui dérivait inéluctablement vers la droite.

I can do it !

Le 4 mars 2007, soit plusieurs semaines après avoir annoncé sa candidature à la présidence, Barack Obama fit, à la Chapelle Brown de l’église africaine méthodiste épiscopale à Selma dans l’Alabama, un discours traitant de son rapport à la question raciale devant un public presque entièrement noir. C’est dans cette église que quelque 600 militants des droits civiques s’étaient rassemblés pour prier près de 42 ans auparavant, avant d’être roués de coups de matraque par des policiers sous les ordres du gouverneur ségrégationniste de l’Alabama, le tristement célèbre George Wallace. Des images très explicites du déchaînement de violence qui s’ensuivit – des policiers costauds et casqués, matraquant sauvagement ce qui apparaissait comme une procession de personnes bien habillées, respectables et, à l’évidence, non-violentes qui se rendaient à l’église – conduisirent à une avalanche de messages et d’actions de soutien du Nord des États-Unis en faveur du mouvement des droits civiques. Ces messages et ces actions facilitèrent l’adoption du texte historique sur le droit de vote (Voting rights Act) de 1965. La Chapelle Brown revêtait une signification particulière pour les Africains-Américains, et Obama allait utiliser ce symbole pour définir sa relation avec ce passé et partager ses convictions sur l’avenir de la politique noire. Les médias présentèrent l’événement comme une affaire interne à la communauté noire – Obama parlant à son peuple – mais c’était évidemment une fiction. Dans les campagnes présidentielles modernes, rares sont, aux Etats-Unis, les paroles et les gestes qui ne sont pas imaginés pour s’adresser au plus grand nombre. En effet, le désormais fameux discours d’Obama à Selma, relevait au plus haut point du théâtre politique – une pièce en un acte destinée aussi bien aux spectateurs blancs qu’aux noirs. Et le spectacle qui s’offrit au public blanc, pour son plus grand plaisir, fut celui d’un père parlant avec sévérité à ses enfants rebelles. Nous pouvons dire rétrospectivement que c’est en ce lieu que nous avons compris que le slogan « Yes We Can » visait autant la responsabilité individuelle que le développement personnel et le sens du progrès collectif.

Effectivement, après avoir réduit, au début de son discours, le racisme à un détail avec l’affirmation que le mouvement pour les droits civiques « avait réalisé 90 % du chemin », Obama se fit l’écho d’une litanie de stéréotypes surannés sur les pathologies de la culture du ghetto. Il évoqua la négligence des parents noirs disant à leurs enfants que « lire, écrire et conjuguer les verbes était pour les blancs » et les laissant regarder la télévision plutôt que de les aider à faire leurs devoirs. Il convoqua un paresseux « cousin Pookie » qui ne se « levait pas de son lit », dit aux femmes noires de « retirer leurs pantoufles » et critiqua « les trop nombreux pères qui n’agissent pas comme des pères ». Et surtout, pour finir, il parla de certains noirs qui cherchent des excuses à leurs problèmes, en leur disant qu’« il est quelquefois plus facile de montrer du doigt les autres que de reconnaître ses torts ». Le message était bien peu subtil, il était lourd et clair : le fossé déjà ancien entre noirs et blancs, dont toutes les mesures de mobilité sociale connues des statisticiens montraient l’augmentation continuelle, ne devait pas être imputé au racisme institutionnel, mais devait plutôt être considéré comme un sous-produit des insuffisances culturelles des noirs. Il va sans dire que si ces mots avaient été prononcés par un homme politique blanc, ils auraient signé la fin de sa carrière et de sa vie publique. Ils ont d’ailleurs consterné certains leaders noirs. Jesse Jackson, par exemple, devait plus tard, hors micro, éreinter Obama pour « avoir rabaissé les noirs dans son discours » avant d’ajouter qu’il voulait « lui couper les couilles ».

Sugrue donne, lui, une tout autre interprétation du discours de Selma. Le premier essai de Not Even Past, intitulé « This is My Story : Obama, Civil Rights, and Memory », analyse le discours en le replaçant dans le contexte plus général du projet d’Obama de se présenter comme l’« héritier » de Martin Luther King et, partant, comme « un acteur de l’unification nationale [...] qui pourrait enfin concrétiser certaines promesses non remplies par le mouvement des droits civiques (p. 54) ». La tâche n’est pas facile, car l’héritage de King a été réinterprété dans le contexte de la domination conservatrice des dernières décennies. Ainsi son célèbre rêve d’une nation dans laquelle ses enfants ne seraient pas « jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère » est aujourd’hui couramment utilisé par les conservateurs pour justifier le démantèlement des politiques de correction des discriminations raciales et destinées à combler le fossé toujours plus grand entre les noirs et les blancs dans l’éducation et l’emploi. Le King qui occupe désormais le devant de la scène, comme Sugrue l’explique avec finesse, n’est pas le King qui critiquait les modérés blancs et exigeait des mesures de redistribution aussi radicales qu’un revenu annuel garanti ; c’est le King de la non-violence, de la piété religieuse, de la justice indifférente à la couleur de peau, et de l’unité nationale. Mais si Sugrue perçoit clairement les ambivalences de la référence à King, il ne semble pas prêt à reconnaître qu’Obama, par son recours au souvenir du leader des droits civiques, était en réalité très près de jouer la carte conservatrice. De fait, Obama fonde sa vision de l’unité nationale autant sur la défense du mythe de l’indifférence à la couleur de peau que sur celui de la « rédemption » des péchés raciaux du passé. Naturellement Obama répugnerait à exploiter directement King au profit de la cause de la color blindness – n’a- t-il pas admis que les noirs n’avaient plus que 10 % du chemin à accomplir pour se trouver à parité avec les blancs ? – mais cette adhésion à une conception ancrée dans la culture de la pauvreté noire revient à un déni du racisme au service de l’indifférence à la couleur de peau [3].

Un racisme post-racial

Les circonstances dans lesquelles Obama s’est laissé séduire par une idéologie politique fondée sur une vision de la responsabilité individuelle et de la moralité chrétienne caractéristique des noirs des classes moyennes, constituent le sujet du brillant deuxième essai de Sugrue, certainement le meilleur des trois. Le moment clef, selon lui, a eu lieu durant les dernières années d’Obama à Chicago, quand il noua une relation personnelle avec deux des figures qui ont le plus influencé son développement intellectuel : le célèbre sociologue noir William Julius Wilson et le pasteur provocateur, originaire des quartiers sud de Chicago, Jeremiah Wright. De Wilson, Obama retint l’attention portée à la classe et à la culture de la communauté noire, ainsi que l’idée que le meilleur moyen, d’un point de vue de politique publique, pour élever le niveau de vie des noirs passait par un « agenda caché » qui dissimulait des objectifs d’égalisation raciale derrière une argumentation économique et de classe. Il emprunta à Wright « une critique profondément morale du dysfonctionnement personnel et du péché individuel » (p. 87). Alors qu’Obama élaborait la symbiose de ces idées au début des années 1990, les responsables du Parti démocrate préconisaient un programme politique analogue devant permettre de faire revenir les « Reagan Democrats » (ces démocrates des classes moyennes qui avaient été séduits par Reagan) au sein du Parti, en combinant une forme de renoncement à une politique d’assistance publique et à la discrimination positive avec une plus grande fermeté face à la criminalité. Le reste est entré dans l’Histoire. « En 2008 », explique Sugrue, « Obama avait conçu un programme social fourre-tout qui conciliait des appels à gauche pour construire des alliances entre classes, un plaidoyer à la Clinton en faveur de la fin des politiques d’assistance publique telles que nous les connaissions, et un moralisme chrétien qui lui permit de construire un pont improbable entre les chrétiens pratiquants noirs et les blancs culturellement conservateurs » (p. 91). Si on devait attribuer à Obama la paternité d’un des éléments de cette combinaison gagnante, ce serait très certainement la dimension religieuse. Il fut en effet un des premiers membres du Parti démocrate à introduire un fort élément religieux dans la pensée politique progressiste. Il le fit, rappelons-le, à l’heure de la diversité et de la tolérance, valeurs qui ne faisaient pas bon ménage avec la piété croissante du pays ; les Américains commençaient alors à penser que la confession à laquelle on appartenait importait peu, pourvu que l’on crût en Dieu, quel qu’il soit. Une exception à cette règle se fit jour naturellement après le 11 septembre 2001.

Si l’étude que Sugrue fait de ce moment est à la fois instructive et captivante, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il méconnaît les ravages destructeurs que le « moralisme » d’Obama a infligés à la cause du progrès racial. Après tout, il y a de fortes chances que le succès fulgurant d’Obama dans les premières primaires du Parti démocrate soit en grande partie dû au fait que sa vision moraliste, d’indifférence à la couleur de peau, parlait à toute une génération d’électeurs blancs, issus du baby-boom et faisant partie des classes moyennes qui avaient été matraquées, jusqu’à la nausée pendant toute leur vie d’adultes, par les images des « welfare queens » (princesses de l’aide sociale), des « poverty pimps » (maquereaux de la pauvreté) et des gangs noirs. Le projet de réforme de l’assurance sociale défendu par le Parti républicain qui, paradoxalement (ou non, selon le point de vue d’où l’on se place), connut son plus grand succès sous la présidence démocrate de Bill Clinton, fut adopté par le centre politique du pays dans les années 1970 précisément parce qu’il jouait avec l’idée culturaliste et racialiste (pour ne pas dire néolibérale) selon laquelle les pauvres ne devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes. Cette idéologie eut des conséquences tragiques sur la lutte pour le progrès racial, qui déclina dramatiquement pendant les longues et douloureuses années de Bush Junior. Comme cela fut démontré lors de la catastrophe de l’ouragan Katrina, quand les médias conservateurs et leurs spectateurs blancs considérèrent comme des « pillards » les victimes de l’inondation en quête de nourriture et de produits de première nécessité, et les personnes dépendantes de l’aide sociale qui avaient attendu sur place l’assistance du gouvernement plutôt que d’être évacués, les stéréotypes culturels sur les noirs qu’Obama a fait remonter à la surface ne sont pas les souvenirs d’un passé lointain mais sont bien là, vivants, dans une Amérique présumée « postraciale [4] ». De fait, cette combinaison de racisme culturel et d’indifférence à la couleur de peau, si présente dans la rhétorique de la campagne d’Obama, donne un nouveau souffle à ces stéréotypes. Et c’est un point que Not Even Past ne semble pas prêt à admettre.

Alors que Sugrue maîtrise de façon remarquable les éléments théoriques et historiographiques qui tissent son histoire, il élude une considération centrale dans le livre du sociologue Eduardo Bonilla-Silva, Racism without Racists (Racisme sans racistes) : la confiance que les blancs accordent à une méritocratie aveugle aux différences entre races, au marché et à la thèse de l’origine culturelle de la plupart des problèmes sociaux leur permet de nier l’existence du racisme [5]. Cela ne veut pas dire que Sugrue n’est pas conscient que des positions défendant l’indifférence à la couleur et la diversité peuvent conduire à nier la persistance du racisme. De fait, il consacre à ce thème le dernier essai de son livre, dans lequel il analyse les tentatives d’Obama pour naviguer à vue entre indifférence à la couleur et conscience raciale pendant sa campagne. Pourtant il échoue à établir des relations de cause à effet entre les deux – à reconnaître, comme Bonilla-Silva l’affirme, que l’indifférence à la couleur contribue en réalité à perpétuer des formes de racisme insidieuses, qui ont un véritable impact fort sur le plan politique. Ce type de conclusions jette une ombre menaçante sur la façon dont Obama traitera des questions de race, et s’il est vrai que des chercheurs comme Bonilla-Silva et Paul Street [6] vont peut-être trop loin quand ils affirment que la politique d’Obama revient à renforcer la suprématie blanche, il convient de rappeler qu’aucun homme politique blanc n’aurait pu s’en tirer après les propos qu’Obama a tenus sur les noirs. « Cousin Pookie » – essayez seulement d’imaginer.

Pour citer cet article :

Andrew J. Diamond, « Indifférence à la couleur de peau et politique raciale à l’ère Obama », La Vie des idées , 17 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Indifference-a-la-couleur-de-peau.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Andrew J. Diamond , le 17 janvier 2011

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Notes

[1Sugrue redéfinit l’étude des métropoles de l’après-guerre dans un livre qui a marqué une rupture pour le champ : The Origins of the Urban Crisis : Race and Inequality in Postwar Detroit (Princeton : Princeton University Press, 2005, 2e éd.).

[2Quelques titres d’ouvrages récents sur Obama : Paul Street, Barack Obama and the Future of American Politics (New York : Paradigm, 2008) et Tariq Ali, The Obama Syndrome : Surrender at Home, War Abroad (New York : Verso, 2010).

[3J’emprunte cette idée de « culturisation de la politique » à Mahmood Mamdani, Good Muslim, Bad Muslim : America, the Cold War, and the Roots of Terror (New York : Pantheon, 2004). Pour Mamdani, le terme désigne un processus permettant d’interpréter les questions politiques comme les conséquences d’« essences culturelles ».

[4Sur la perception des victimes de l’inondation comme pillards et assistés sociaux, voir Eric Michael Dyson, Come Hell or High Water : Hurricane Katrina and the Color of Disaster (New York : Basic Civitas, 2005) et Slavoj Zizek, « The Subject Supposed to Loot and Rape : Reality and Fantasy in New Orleans », In These Times, 20 octobre 2005.

[5Eduardo Bonilla-Silva, Racism without Racists : Color-Blind Racism and the Persistence of Racial Inequality in America (New York : Rowman and Littlefield Publishers, Inc., 2009, 3e éd.).

[6Paul Street, Ibid



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