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Nicolas Mariot analyse la manière dont les présidents de la République « habitent » leurs fonctions depuis 1848. De l’inauguration des chrysanthèmes à la pratique du jogging, l’incarnation de la République est un rôle qui s’apprend et se construit au fil des « apparitions » publiques des chefs de l’État.

Recensé : Nicolas Mariot, C’est en marchant qu’on devient président. La République et ses chefs de l’État. 1848-2007, Montreuil, Aux lieux d’être, 2007, 362 p., 23€.

C’est en marchant qu’on devient président. Cette formule, bâtie à la manière d’un proverbe, a été choisie non sans ironie par Nicolas Mariot pour intituler son ouvrage consacré à l’institution présidentielle de 1848 à 2007. En effet, Mariot part du constat que l’historiographie de la Présidence fait figure de parent pauvre de l’histoire politique contemporaine, qui se réduit souvent à des ouvrages « hagiographiques », entretenant le culte des petites phrases des Présidents et dont les manuels scolaires ont fait perdurer la dévotion, de « l’inauguration des Chrysanthèmes » aux maximes gaulliennes. Cette histoire de la Présidence, qualifiée « d’indigène » par l’auteur, reproduit les modes de fonctionnement et le contenu de l’institution, sous forme de galerie de portraits, sans y apporter de regards critiques.

Une histoire des « apparitions » du chef de l’État

L’ouvrage construit son analyse de l’institution présidentielle à partir des apparitions du chef de l’État. Nicolas Mariot propose de travailler à partir d’un corpus de sources (formules présidentielles, déplacements en province, galerie de portraits), qu’il estime négligé par les historiens du politique. La thèse défendue est que l’une des manières (et non la seule) d’analyser la formalisation du rôle présidentiel revient à traiter de ses apparitions publiques (voyages, déplacements, cérémoniels..). L’argument est historique : privé de moyens de s’adresser directement à la nation et placé sous l’épée de Damoclès césariste, le Chef de l’État républicain s’appuie sur l’une des fonctions que lui reconnaissent les textes institutionnels (« présider aux solennités nationales ») pour « consolider sa fonction, créer un répertoire identifiant la fonction présidentielle afin de ne plus la faire dépendre de ses titulaires et en l’anonymisant pour donner du charisme à la fonction elle-même ».

Pour Nicolas Mariot, il est possible d’affirmer que l’institution acquiert et réaffirme dans ce cadre cérémoniel, par delà les transformations juridiques et politiques […], certains des traits distinctifs qui la rendent aujourd’hui encore immédiatement reconnaissables. Selon lui, la rupture ontologique que certains auteurs identifient et qui opposerait l’institution présidentielle sous la Ve République à celle des régimes précédents, n’est pas pertinente. L’auteur balaie d’un trait tous les arguments liés à la « fadeur » des Présidents ou aux différences constitutionnelles. En s’intéressant au continuum des apparitions des chefs de l’Etat, il entend dégager les permanences liées à l’incarnation de la République dans le chef de l’Etat.

La Présidence en longue durée : l’anti-modèle bonapartiste

Mariot situe volontairement son discours au carrefour de plusieurs champs disciplinaires : la sociologie, les sciences politiques, l’anthropologie, la rhétorique, l’iconographie politique, l’histoire mais aussi la géographie sont sollicitées afin d’analyser ce corpus et de servir au mieux l’exposé de la thèse. Il propose un rapport à la chronologie, peu orthodoxe aux yeux des historiens, mais qui lui permet des rapprochements pertinents. Il inscrit tout d’abord son analyse « dans le temps long », expression qui le place dans le sillage de l’Ecole des Annales ou de Braudel, sans toutefois que la référence à ces écoles lui fasse adopter une progression chronologique. Les bornes choisies (1848-2007) sont commandées par cette logique interne décrite plus haut. En effet « la figure bonapartiste apparaît comme un anti-modèle […] C’est ainsi contre la figure de l’homme providentiel que se fabrique, à travers la sédimentation progressive d’un véritable credo élyséen, les formes de la Présidence de la République. »

La construction de l’ouvrage est complexe car elle est à la fois chronologique et diachronique, son plan alternant les rythmes chronologiques. L’analyse porte dans un premier temps sur les multiples genèses de l’institution dans son rapport au gouvernement personnel et au nombre : comment construire un cérémoniel présidentiel sans recourir aux moyens formels et aux liens fusionnels avec la foule dont la tradition césariste semble s’être arrogée le monopole ? On lira avec intérêt l’analyse des tournées croisées qui autorise une comparaison intéressante entre les Présidents de la IIIe République et l’embarrassant Boulanger, et comment sous la IVe République Vincent Auriol a dû faire face à la concurrence des déplacements du Général de Gaulle, qu’il a contraint par toutes les armes du protocole à ne pas bénéficier des mêmes honneurs que lui.

L’ouvrage opte ensuite pour une perspective synchronique qui s’attache à restituer les formes et les effets de l’institution du protocole tant sur le plan du discours que de la gestuelle (« fabrique des formules du Président »), avant de proposer une réflexion sur la question des transformations de l’institution et de l’essoufflement de ce credo.

Les mutations de la fonction présidentielle

Nicolas Mariot propose une analyse stimulante qui remet en cause le cloisonnement des disciplines établies, s’exposant cependant au risque de la mécompréhension disciplinaire. Le travail très scrupuleux de reconstitution des cortèges et des déplacements permet d’envisager une méthodologie rigoureuse du lien entre le politique et le territoire par le biais de la cartographie. Face à une « histoire en miettes », cette mise en perspective permet de construire des parallèles formels et de nouveaux paradigmes. On peut toutefois regretter que la chronologie et l’analyse notamment de la période de la Seconde République ne soient reconstruites que pour servir la thèse de l’auteur sans lui restituer toute son épaisseur.

Nicolas Mariot décline ici un certain nombre de thématiques et d’approches que l’on avait pu lire notamment dans son précédent ouvrage (Bains de foule, Belin, 2006). Sa thèse est intéressante à partir du moment où l’analyse ne cède pas à la tendance systémique. En effet, en axant sa réflexion sur l’acteur, Mariot n’envisage pas les interactions nécessaires entre tous les acteurs de la mise en forme du politique. Comment, par exemple, la foule, les édiles municipaux, les acteurs médiatiques participent-ils (ou non) à la dynamique présidentielle ? L’analyse interne revient à isoler un facteur parmi d’autres. Les notions d’appropriation et de réception sont ainsi exclues de l’analyse de cet ouvrage.

On pourrait aussi formuler des réserves sur la dimension iconographique. L’ouvrage, même s’il fait une large place à un corpus photographique et propose des pistes intéressantes, notamment comme support de correspondance, ne l’exploite pas de la même manière que les formules des discours. L’analyse de Mariot ne s’attache pas à montrer que la formule visuelle du cérémoniel présidentiel obéit aussi à des logiques de production de l’image et à des codes qui semblent passés sous silence.

C’est en marchant que l’on devient président éclaire l’histoire de l’institution présidentielle mais aussi ses mutations contemporaines. Nicolas Mariot s’interroge en guise de conclusion : « une histoire de la Présidence est-elle (encore) possible » ? Si la présidence de Nicolas Sarkozy obéit à l’un des premiers cycles mis en évidence par l’auteur, celui de la rupture par rapport à la tradition, auquel succède un retour à l’orthodoxie du cérémoniel, l’exercice du pouvoir ne semble plus relever du même rapport au territoire et à l’institution.

Aller plus loin

- Le site personnel de Nicolas Mariot propose des compléments iconographiques et cartographiques sur les voyages des Présidents de la République.

- La revue Genèses. Sciences sociales et histoire, en ligne sur le portail Cairn

Pour citer cet article :

Annick Bonnet, « Ils se présidentialisent.... Une histoire des chefs de l’État depuis 1848 », La Vie des idées , 24 avril 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ils-se-presidentialisent.html

Nota bene :

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par Annick Bonnet , le 24 avril 2008

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