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Hommes et féministes

À propos de : Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, PUR


En analysant la défense par les hommes des droits des femmes, Alban Jacquemart met en évidence les clivages historiques qui ont constitué les mouvements féministes, mais aussi les dispositions qui éclairent ce militantisme particulier.

Recensé : Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, Rennes, Pur, 2015 (coll. « Archives du féminisme »). 326 p., 22 €.

Alban Jacquemart s’est intéressé dans ce livre issu de sa thèse à un engagement militant qu’il qualifie d’« improbable » parce que ses acteurs « ont à perdre dans la réussite » des luttes auxquelles ils participent activement (p. 27) : des hommes qui, de 1870 à nos jours, ont appartenu ou appartiennent de façon « attestée » (p. 24) à un groupe féministe « autonome, formel ou informel » (p. 26). Il ne s’agit pas de réhabiliter des hommes que l’histoire (féministe) des femmes aurait invisibilisés, ni de réunir un corpus disparate de militants au sein de partis de gauche, de syndicats ou d’administrations dont l’égalité entre hommes et femmes seraient un motif secondaire : selon une définition du féminisme à la fois ouverte et circonscrite, Jacquemart a dépouillé les trajectoires de militants engagés explicitement et « quasiment exclusivement » « pour les droits des femmes et/ou contre tout ou partie du système de genre » (p. 26) – c’est-à-dire notamment contre la bi-catégorisation obligatoire des individus entre hommes ou femmes. Et selon une délimitation historique elle aussi clairement exposée : 1870 amorce ce qu’il est convenu d’appeler la « première vague du féminisme » qui s’achève autour de 1940 (une convention à laquelle l’auteur choisit d’adhérer en dépit de quelques réserves, cf. p. 28) ; puis il étudie la « deuxième vague », autour des années 1970 ; sa sociohistoire s’achève dans le temps présent sur lequel déferle toujours une « troisième vague » commencée dans les années 1990.

Le livre comprend deux parties. La première éclaire le militantisme des hommes au prisme de l’histoire des mouvements féministes. Chaque chapitre présente pour chaque vague la place assignée aux hommes au sein des groupes féministes et leur proportion dans l’ensemble des militant∙e∙s ; un quatrième chapitre, transversal aux trois périodes, montre de manière synthétique « comment l’engagement féministe des hommes est rendu possible par l’émergence de sujets politiques alternatifs au seul sujet femmes ». La seconde partie, quant à elle, est directement consacrée aux carrières militantes pour mettre au jour « les ressorts individuels », « les contextes historiques et organisationnels », « les dispositions et positions sociales » des militants, enfin « les mécanismes » de sortie ou de maintien dans le militantisme ; elle s’achève sur la reconstitution de « quatre trajectoires sociales complètes » : « Ferdinand Buisson, le ‘républicain éclairé’ », « Jacques, le ‘médecin gauchiste’ », « Christian, l’homme ‘dévirilisé’ », « Julien, le militant ‘dégenré’ ».

Une histoire renouvelée des mouvements féministes

L’entrée par les hommes et par la question de la mixité dans les mouvements féministes est une façon passionnante de revisiter l’histoire de ces derniers. Car la lecture des prises de position et des organigrammes des collectifs féministes à l’aune de cette question oblige à un ensemble de clarifications : concernant leur contexte social et politique d’apparition au regard notamment de leur plus ou moins grande possibilité de s’autonomiser des hommes de pouvoir ; et concernant leur définition du sujet politique, selon les périodes et les agendas de chacun. En effet, l’engagement des hommes dépend directement de cette définition et se réalise lorsque cette dernière implique « une suspension de la différenciation des sexes », selon deux principaux registres : « humaniste » ou « identitaire ». Le premier est particulièrement investi au cours des deux premières vagues, le deuxième émerge au cours de la deuxième vague pour caractériser massivement la troisième. Une telle classification des collectifs selon leur définition centrale du sujet politique permet à Jacquemart de proposer une nouvelle cartographie des mouvements féministes, selon un schéma triangulaire (p. 146) : en bas à gauche, le pôle humaniste regroupe des collectifs luttant au nom de « l’individu universel », en bas à droite le pôle identitaire réunit les contestations de « toute assignation catégorielle », quand un troisième pôle, qui occupe « le sommet de la pyramide » (p. 147), renvoie à la définition du sujet politique « femme », particulièrement démobilisatrice pour les hommes.

En revisitant ce que l’auteur lui-même dénomme « la classique tension entre universel et particulier », une telle polarisation permet de revisiter l’histoire du féminisme, sur une temporalité longue qui bat en brèche le mythe de « l’année Zéro » (même si le cœur de la deuxième vague est placé en haut de la hiérarchie féministe sans qu’une telle centralité et une telle hauteur symboliques soient réellement commentées), et met au jour certaines lignes de clivage inédites. Par exemple le collectif « Ni Putes Ni Soumises » se retrouve aux côtés de diverses associations du XIXe siècle au sein du pôle humaniste, partageant avec elles la mise en avant d’un sujet universel, et proposant dès lors « une réactualisation d’une conception républicaine qui ne peut s’appuyer sur aucune catégorie spécifique » (p. 147). Plus généralement, et ainsi que Jacquemart le résume lui-même, « la prise en compte des registres humaniste et identitaire permet de réinterroger la définition des mouvements féministes en soulignant que le sujet femmes est une conception historiquement et socialement située du sujet politique du féminisme, qui ne constitue qu’une modalité parmi d’autres des mobilisations féministes. […] Ainsi […] ‘l’espace des mobilisations féministes’ englobe l’espace de la cause des femmes [une catégorie forgée par Laure Bereni] mais existe également en dehors de celui-ci » (p. 149)

Une sociologie de carrières militantes improbables

Le temps historique reste bien sûr présent dans la seconde partie du livre. L’auteur y décrit les variations dans les profils des hommes engagés en fonction des époques, mais ce qui prévaut dès lors, c’est une sociologie de l’engagement, dans la lignée des travaux consacrés aux carrières militantes (explicitée notamment par le préfacier de l’ouvrage, Olivier Fillieule, dans un article de 2001 publié dans la Revue française de science politique), c’est-à-dire qui objective les dispositions acquises tout au long de la vie, les réseaux politiques et intellectuels, et plus largement les positions sociales occupées par les individus afin de circonscrire les raisons de leur engagement.

Ce qui frappe, c’est la relative permanence du profil sociologique des hommes féministes au cours de la période étudiée : du XIXe siècle à aujourd’hui, ce sont d’abord des hommes des classes moyennes et supérieures, dotés de forts capitaux scolaires et culturels – pour aller très vite, des juristes dans la première période (confrontés aux inégalités juridiques entre hommes et femmes), des médecins dans la deuxième (confrontés à l’avortement et à la contraception), des étudiants de sciences sociales lecteurs de textes féministes dans la troisième. Leur engagement s’opère généralement à des moments de disponibilité professionnelle : en fin de carrière ou avant d’en avoir une, ou encore dans une période d’ennui et d’absence de perspective. Et il s’insère presque toujours dans d’autres engagements politiques qui situent ces hommes à la croisée de réseaux militants de gauche. Enfin ce sont majoritairement, et là encore de façon relativement continue d’une période à l’autre, des hommes qui ont connu des mobilités dans l’espace social et/ou géographique, et qui ont grandi dans des relations de grande proximité avec les femmes de leur famille : en raison d’une absence de père ou encore de l’occupation d’une position de « fille manquante » auprès de mères qui dès lors en ont fait les héritiers de leurs savoir-faire féminins (la belle expression revient à Christine Mennesson, à la suite, notamment, des travaux d’Anne-Marie Daune-Richard et de Catherine Marry sur les femmes dans des métiers d’hommes ayant occupé dans leur famille une position de « garçon manquant »).

Je ne suivrai pas en détail le déroulé des carrières militantes de ces hommes, minutieusement décrites par Jacquemart : une fois qu’on est entré en féminisme, encore faut-il s’y maintenir, et ce maintien est souvent contrarié en même temps que le mouvement féministe peut être un espace de reconnaissance sociale important, comme le sont souvent les espaces militants, quel que soit l’objet de leur lutte. Je m’attarderai plutôt sur le dernier chapitre du livre qui, pour éviter toute explication mécaniste, « met la focale sur des cas singuliers » pour « penser le processus d’engagement comme une opération d’activation de dispositions à l’engagement acquises tout au long d’une trajectoire sociale et dans différentes sphères sociales » (p. 244). Seule la trajectoire d’un homme né en 1840, Ferdinand Buisson, tombée dans le domaine public depuis longtemps, est historiquement véridique ; les autres sont des fictions qui donnent naissance à des personnages dont l’identité est réduite à un prénom générique – Jacques, Christian, Julien. Fondées sur des entretiens dont l’anonymisation était une condition nécessaire d’acceptation de la part de nombre des enquêtés, ces histoires condensent en réalité la vie de plusieurs d’entre eux, dans une perspective idéal-typique qui permet de révéler les récurrences structurelles d’une expérience individuelle à l’autre, ainsi que les ressorts subjectifs susceptibles de s’actualiser dans un parcours singulier. Un tel choix est fidèle au pacte de confiance passé avec les hommes rencontrés en entretien et met en œuvre la proposition d’Olivier Fillieule et Christophe Broqua selon laquelle « tout compte rendu d’enquête passe par une mise en récit, qu’elle emprunte la forme d’un tableau statistique, d’une analyse émaillée d’extraits d’entretiens sélectionnés au gré des besoins de la démonstration ou d’une présentation détaillée d’un petit nombre de récits de vie. De ce point de vue, le fait ici de rendre compte des trajectoires militantes au moyen de récits fictionnels ne se distingue finalement qu’en ce qu’il avoue explicitement le caractère romanesque de la restitution » (Trajectoires d’engagement. AIDES et Act Up, Textuel, 2001).

Un encadré p. 247 explicite de façon convaincante le montage auquel a procédé Jacquemart pour construire ces carrières fictives et néanmoins représentatives d’hommes encore vivants et militant (ou ayant milité) dans les collectifs centraux des deux dernières vagues. Le résultat est modeste, en ce sens que les portraits sont courts et synthétisent les analyses des pages qui les précèdent. Mais le résultat est probant : parce que la fiction assumée comme telle oblige à un travail d’explicitation concernant la sélection des matériaux qui figure très rarement dans les comptes rendus d’enquête dont la dimension romanesque est généralement déniée. Ensuite, parce que le récit singulier non seulement récapitule les conditions favorisant l’engagement mais donne à voir, concrètement, et à l’échelle d’une vie (alors que les vies enquêtées sont inévitablement dispersées dans le reste du plan du livre), comment s’articulent les différents niveaux d’explication de l’engagement. Enfin parce que l’effet de réel produit par tout récit biographique permet de figurer des processus sociaux d’une manière plus évocatrice que n’importe quelle analyse. Les portraits ne se suffiraient pas à eux-mêmes mais constituent une sorte de résumé conclusif du livre, bouclant la démonstration et offrant à la lectrice (ou au lecteur) une image incarnée de qui étaient ou sont encore « les hommes dans les mouvements féministes ».

Un auteur (im)probable ?

D’une façon générale, le travail de Jacquemart est de grande qualité : bien écrit, très documenté, toujours explicite quand il s’agit de mettre en perspective les matériaux, que ces derniers relèvent de l’archive ou de l’entretien sociologique (ainsi les explications sur leur hétérogénéité en fonction des époques sont toujours intéressantes), très érudit bien au-delà du seul thème de l’enquête, minutieux dans la description mais se risquant à de réelles propositions historiographiques et sociologiques générales, et classique dans sa construction mais audacieux lorsqu’il propose d’endosser de manière affirmée la dimension de story-telling contenue dans tout récit d’enquête et de vie.

Reste une petite surprise (si ce n’est un regret)… Le livre n’est pas seulement érudit, il accorde une attention (rare) à la bibliographie féministe et son écriture témoigne d’une intériorisation des pratiques féministes d’écriture : parce que cette dernière est mixisée et parce que de nombreuses incises relèvent du réflexe féministe-académique lorsque, par exemple, il est précisé à divers moments du texte que telle affirmation concernant les hommes ou les femmes ne doit pas être entendue comme une manière de symétriser leurs situations sociales respectives. La thèse a été dirigée par Rose-Marie Lagrave, une sociologue féministe, actrice de la deuxième vague. L’auteur dédie son livre à ses grands-mères. Et c’est un homme – probablement né au début des années 1980, professionnel des sciences sociales. Or le texte ne donne lieu à aucun examen réflexif qui permettrait d’en positionner le propos. Bien sûr, un tel examen pourrait se refermer sur son auteur comme un piège : il est des objets (comme le féminisme), des proximités apparentes avec le terrain (comme les proximités de genre et de sexe), des engagements (politiques) qui suscitent particulièrement la suspicion des collègues historiens et sociologues, et peuvent induire des attentes (implicitement accusatoires) de confession plutôt que d’objectivation de soi. On comprend que Jacquemart ait pu vouloir leur résister. En même temps, la perspective féministe est l’une des perspectives critiques qui encouragent particulièrement à l’examen réflexif : parce que tout savoir est situé, la reconnaissance de cette situation est nécessaire pour que puisse être évaluée l’analyse produite et pour éviter que cette dernière ne semble émaner d’une position d’autorité sans ancrage social et donc sans partialité. Or on ne doute pas que Jacquemart aurait des choses intéressantes à développer à cet égard.

Pour citer cet article :

Isabelle Clair, « Hommes et féministes », La Vie des idées , 1er octobre 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Hommes-et-feministes.html

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par Isabelle Clair , le 1er octobre 2015

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