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Inventeur de la « géographie radicale », David Harvey tente de concilier marxisme et géographie pour montrer que villes et terroirs s’efforcent de constituer des rentes de monopole. Car les injustices de la mondialisation s’incarnent dans des espaces : les pays du Sud victimes d’un développement inégal et, à l’inverse, les lieux où se développe une vision alternative du monde, comme Porto Alegre.

Recensé : David Harvey, Géographie de la domination, Les Prairies Ordinaires, 2008, 118 p., 12 €.

En mars 2008, un colloque international de géographie a réuni à l’université de Nanterre des chercheurs en sciences sociales autour du thème « Justice et injustice spatiale ». Pour tous, les travaux que David Harvey mène depuis plus de trente ans constituaient une base de réflexion et une référence en épistémologie de la géographie. Hasard éditorial, c’est précisément en mars 2008 que la maison d’édition Les Prairies Ordinaires publie pour la première fois des textes de David Harvey en français. Cette initiative est à rapprocher d’autres ouvrages publiés récemment par la même maison, comme celui de Mike Davis consacré à Dubaï [1]. Les textes rassemblés ainsi sous le titre accrocheur de Géographie de la domination représentent des essais fondamentaux de l’œuvre de Harvey. Ils sont extraits d’un livre paru chez Routledge en 2001, Spaces of Capital : Towards a Critical Geography.

David Harvey est un géographe d’origine britannique qui a effectué l’essentiel de sa carrière aux États-Unis, où il enseigne encore à l’université de New York. Dans les milieux intellectuels américains, David Harvey est une grande célébrité, comme en témoigne par exemple la foule qui s’est pressée à sa conférence en avril 2008 à Boston, lors de la réunion annuelle de l’Association des géographes américains (AAG), conférence intitulée « La géographie radicale quarante ans après 1968 ». Pour beaucoup, David Harvey incarne en effet ce courant contestataire de la géographie né aux États-Unis au début des années 1970. Il en est en tout cas un des représentants les plus emblématiques, avec d’autres auteurs comme Edward Soja [2] et Manuel Castells [3]. La radical geography, traduite en français par le terme insatisfaisant de « géographie radicale » (ou parfois de « géographie critique ») trouve son origine dans la contestation de la géographie dominante alors, fondée notamment sur la recherche de la modélisation des faits sociaux. Cette géographie quantitative mettait en évidence des invariants dans l’organisation de l’espace et prétendait pouvoir expliquer les différences géographiques par des modèles théoriques valables partout et à toutes les échelles. A contrario, la géographie radicale, née des mouvements contestataires qui s’expriment aux États-Unis dans les années 1960, met l’accent sur l’explication des inégalités spatiales et sociales par des faits structuraux (économiques, politiques, sociaux, etc.) et mettant en jeu des acteurs.

David Harvey publie alors plusieurs des ouvrages majeurs de ce courant de pensée, qui se fonde explicitement sur une analyse marxiste : c’est Social Justice and the City (1973) qui constitue véritablement le livre fondateur de la pensée de Harvey, suivi en 1982 de The Limits to Capital. Plus récemment, David Harvey a écrit plusieurs ouvrages ancrés dans la réalité économique et politique du monde des années 2000 qui ont stimulé la réflexion en sciences sociales. Dans Spaces of Hope (2000), il évoque ainsi les lieux où se développe selon lui une vision alternative du monde, un espace pour les mouvements contestataires s’opposant à une forme de mondialisation, comme Porto Alegre. Le propos est résumé dans Géographie de la domination :

Un espace propice à la pensée politique et à l’action, un espace au sein duquel peuvent se concevoir et se poursuivre des alternatives […]. C’est cet espace que les mouvements contestataires doivent intensément explorer et cultiver. C’est l’un des principaux espaces d’espérance ouverts à la construction d’une mondialisation alternative. Une mondialisation où ce seraient les forces progressives de la culture qui s’approprieraient celles du capital et non l’inverse. [4]

Autre sujet d’actualité sur lequel intervient David Harvey, le rapport Nord-Sud ou la question du développement : la géographie marxiste rejette la théorie économique de Rostow présentant les difficultés des pays du Sud comme relevant d’un simple retard dans l’intégration au processus d’accumulation capitaliste et corrélativement de mondialisation. Dans ce contexte, David Harvey propose la notion de « développement inégal » (uneven development) pour caractériser l’organisation du monde actuel : la mondialisation ne conduit pas selon lui à une homogénéisation des territoires, mais au contraire au creusement d’inégalités géographiques et donc à un inégal développement des espaces.

Ces thèmes, développés ailleurs par David Harvey, ne sont pas principalement au cœur du petit livre qui nous intéresse ici et qui regroupe deux courts essais, « L’art de la rente » et « Géopolitique du capitalisme ». Il s’agit là de textes vifs, très stimulants, qui alternent une approche très concrète de faits géographiques (David Harvey développe par exemple une analyse sur Disneyworld, sur la métamorphose de Barcelone dans les années 1990 ou encore sur le commerce mondial du vin) et une réflexion épistémologique très abstraite : ainsi, « Géopolitique du capitalisme » commence par une longue présentation des contradictions du capitalisme selon l’analyse marxiste.

Marxisme et géographie

Dans tous les cas, David Harvey s’efforce de réfléchir à une spatialisation du marxisme. Partant du constat que l’espace a été négligé dans la théorie de Marx, qui a accordé le primat au temps, l’auteur tente de proposer une géographie du marxisme qu’il justifie épistémologiquement. La pensée de l’auteur se développe alors à plusieurs échelles, afin d’étudier comment le capitalisme structure l’espace.

Il s’intéresse tout d’abord à l’espace urbain comme révélateur du champ d’exercice du capitalisme, tentant d’en comprendre les ressorts. Harvey choisit de développer la notion économique de rente de monopole appliquée à la ville. Pour cela, il s’intéresse à l’exploitation du « capital symbolique » des villes par les différents acteurs locaux, en partant du cas connu du musée Guggenheim de Bilbao : comment comprendre l’engouement qu’il a suscité et comment comprendre que ce projet ait attiré des financements internationaux ? À travers l’exemple de Barcelone, Harvey montre que chaque ville tente de mettre en avant ses biens culturels, ses atouts propres tant sur le plan de l’histoire locale, de l’architecture que des traditions. Or, ce faisant, cette politique portée par des acteurs locaux (élus, entrepreneurs, artistes, etc.) conduit paradoxalement à provoquer une uniformisation des villes dans le monde, chacune tentant d’imiter l’autre et perdant du même coup ses signes de distinction. Ainsi, chaque ville portuaire promeut désormais un développement artistique de ses docks, conduisant à une standardisation de ces espaces de par le monde : Barcelone ressemble désormais à Londres, à Baltimore ou à Belém. Harvey dénonce ainsi la capacité du capitalisme à s’approprier jusqu’aux « différences culturelles locales » pour asseoir sa dynamique.

Cette argumentation peut être transposée à l’échelle régionale. David Harvey s’intéresse cette fois aux rentes de monopole portant sur un type de produits, comme les vins identifiés à un terroir : selon Harvey, le discours sur l’unicité d’un vin et de son terroir est en fait le même partout dans toutes les régions productrices du monde. Ce discours prétendument local ne sert en fait qu’à assurer la pérennité d’un monopole. Harvey dénonce l’instrumentalisation des traditions locales par un discours et montre comment « les traditions culturelles locales sont absorbées dans les calculs de l’économie politique afin de générer des rentes de monopole » (p. 39). Il fait référence au célèbre critique œnologique Robert Parker, qui a été la cible de nombreux défenseurs de l’unicité des vins régionaux dans le film Mondovino, pour montrer que son approche du vin est en fait uniforme à l’échelle mondiale, indépendamment des caractéristiques locales de production.

Dans « L’art de la rente », Harvey montre comment on peut transposer la notion économique de rente de monopole à l’espace urbain, à travers le thème des institutions culturelles promues par une ville pour développer son image, et à l’organisation régionale, dans laquelle il étudie « l’espace économique de la concurrence ». Dans les deux cas, cette approche qui articule économie politique et organisation spatiale fait une place centrale aux acteurs : producteurs, promoteurs, architectes, urbanistes, élus locaux, etc. Parmi tous ces acteurs de l’espace, le cas de ce qu’il appelle les « coalitions de croissance » retient l’attention. Il s’agit d’organisations mouvantes de groupes d’intérêts locaux qui visent à favoriser la compétitivité des métropoles ou à soutenir le développement régional (p. 40) : composés d’élus, de promoteurs immobiliers, de journaux locaux, de compagnies de gaz et d’électricité, ces groupes mobilisés pour la défense de l’économie locale constituent des acteurs majeurs d’une géopolitique du capitalisme. L’espace urbain comme l’espace régional sont le lieu d’une compétition acharnée ; ils abritent la traduction spatiale des tensions internes au mode de production capitalisme.

En cherchant à identifier dans l’espace les conflits nés du capitalisme, Harvey vise bel et bien à théoriser une « géopolitique du capitalisme ». Cette analyse se développe à l’échelle mondiale, l’espace mondial étant considéré comme celui où se déploie le capitalisme [5]. Pour cela, l’essai répondant à ce titre se concentre sur la circulation du capital, phénomène négligé par les marxistes qui ont centré leurs analyses sur la fixité de la production et sur les crises du capitalisme. David Harvey s’efforce de développer une « géographie historique du capitalisme », évoquant par exemple la concentration urbaine du capital lors de la première révolution industrielle, la question cruciale à ses yeux de la prise en compte des transports et des infrastructures comme facteurs de production et celle de la mobilité spatiale de la main-d’œuvre, à la base du capitalisme. Étudiant les contradictions internes du capitalisme, il déduit de ces données spatiales une instabilité chronique des configurations régionales dans le cadre capitaliste, y compris dans la dimension coloniale. Ces analyses le conduisent à prédire la fin du capitalisme dans des crises et des conflits violents.

Géographie de la domination offre au lecteur une introduction stimulante à la géographie radicale américaine, une réflexion intéressante sur les politiques urbaines actuelles et, plus largement, une tentative de spatialisation de l’analyse marxiste.

Pour citer cet article :

Catherine Fournet-Guérin, « Géographie du capitalisme », La Vie des idées , 9 juillet 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Geographie-du-capitalisme.html

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par Catherine Fournet-Guérin , le 9 juillet 2008

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Notes

[1Mike Davis, Le stade Dubaï du capitalisme, Les prairies ordinaires, Paris, 2007.

[2Soja E.W., Postmodern geographies : the reassertion of space in critical social theory, Verso, 2000. Postmetropolis : critical studies of cities and regions, Blackwell, 2000.

[3Castells Manuel, La question urbaine, Maspero, Paris, 1972

[4« L’art de la rente », Géographie de la domination, p. 55.

[5Le géographe français Laurent Carroué définit d’ailleurs la mondialisation comme « le processus historique d’extension progressive du système capitaliste dans l’espace géographique mondial. », Géographie de la mondialisation, Armand Colin, Paris, 2001.



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