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Front national, un parcours sinueux

À propos de : Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées, Seuil


Le Front national est enraciné dans la vie politique française depuis maintenant trente ans. Pourtant, derrière la figure de son chef historique, Jean-Marie Le Pen, le parti a connu une évolution sinueuse.

Recensé : Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées, Paris, Seuil, 2014. 496 p., 24 €.

Depuis les années 1980, le Front national a connu une présence continue dans le champ politique. Comment expliquer le maintien, depuis trente ans et à un niveau électoral élevé, d’un parti qui fait profession de rejeter en bloc le jeu politique ? Comment cette stabilité peut-elle se combiner aux bouleversements de la société française sur la même période ?

C’est à ces épineuses questions que Valérie Igounet s’attaque comme historienne, tant il est vrai que le FN ne peut plus être considéré comme une éruption provisoire de la vie politique hexagonale. L’auteure du livre est une spécialiste du négationnisme [1]. Elle propose une étude fondée à la fois sur des entretiens fouillés avec les membres (actuels ou anciens) du FN, les publications du parti ou des organisations « amies », ainsi que des archives souvent inédites. Le plan est chronologique, tout en mettant en avant les dates charnières du mouvement (1972, 1983, 1999, 2010) et les portraits fouillés de cadres.

Histoire d’une ascension

Si le FN semble indissociable de Jean-Marie Le Pen, voire de la famille Le Pen, celui-ci n’en est pas l’inspirateur. À la fin des années 1960, l’extrême droite subit les divisions et les échecs (Vichy, poujadisme, Algérie française). Un groupe se distingue : « Ordre nouveau », fondé après l’interdiction d’« Occident » en 1968. Alain Robert, son dirigeant, demande à Jean-Marie Le Pen de participer au projet d’un « Front national pour l’unité française ».

Rapidement, un conflit éclate : en 1972, le groupe activiste est dissous. Le Pen tente de marginaliser les membres de celui-ci, qui constituent la dorsale du nouveau parti. En 1973, c’est la première d’une série de scissions qui marquent l’histoire du FN : les anciens d’Ordre nouveau fondent le Parti des forces nouvelles (PFN, né en 1974). S’ensuit une période paradoxale pour le FN, jusqu’en 1983 : la marginalité électorale n’empêche pas la structuration du parti, la volonté originale de fusion des extrêmes droites et la constitution d’un premier vivier de cadres.

Avec le sulfureux François Duprat (assassiné en 1978), nationaliste-révolutionnaire et négationniste, la question de l’immigration devient, à la fin de la décennie, le pivot programmatique et idéologique du FN. En 1976, la famille Le Pen survit à un attentat contre son domicile parisien, alors que le dirigeant du parti hérite d’une fortune qui lui assure les moyens d’une carrière politique à temps plein.

À l’arrivée au pouvoir de la gauche, le FN est à l’étiage (impossibilité pour Jean-Marie Le Pen de se présenter à la présidentielle de 1981, 150 adhérents à jour de cotisation en 1982). Pourtant, cette décennie marque l’émergence du parti. 1983 est un tournant : Jean-Marie Le Pen est invité à l’émission « L’Heure de Vérité », Jean-Pierre Stirbois devient maire adjoint de la majorité de droite à Dreux. Les succès s’enchaînent : européennes de 1984, législatives de 1986. Dans un climat de radicalisation des droites, de jeunes cadres du RPR et de l’UDF, autour des hauts fonctionnaires Bruno Mégret, Yvan Blot et Jean-Yves Le Gallou, basculent vers le FN, qui offre des possibilités de carrières fulgurantes (p. 173).

Les années 1986-1988 voient une double rupture, selon Valérie Igounet, qui rejoint sur ce point le documentaire Le diable de la République, diffusé sur France 3 le 30 novembre 2011. Alors que la droite revient au pouvoir, le FN choisit de ne pas s’y associer, provoquant le départ des plus modérés du parti. En 1987, la déclaration de Jean-Marie Le Pen qualifiant les chambres à gaz de « point de détail » de la Seconde Guerre mondiale fait du dirigeant, puis du FN tout entier, un acteur infréquentable du champ politique (p. 188-195). C’est en briser le rythme d’ascension, les tentations d’alliance, voire les espoirs politiques de son chef. Ses provocations ultérieures pérennisent cette répulsion.

Ruptures et revers

Avec le décès de Jean-Pierre Stirbois en 1988, Bruno Mégret, devenu délégué général, et son équipe prennent le contrôle de l’appareil. Leur stratégie, menée de 1988 à 1999, comporte trois piliers : la professionnalisation du parti, l’élaboration d’une doctrine (dont la « préférence nationale ») et l’investissement du champ social. La pratique mégrétiste est résumée dans un document prônant le remplacement sémantique de « les bougnoules à la mer » par « organiser le retour chez eux des immigrés du Tiers-Monde » (p. 230).

Ce mélange de stratégie et de radicalité a pour objectif de peser pour faire alliance avec les droites modérées. Les élections municipales de 1995 et les élections régionales de 1998 semblent approcher ce souhait. Cependant, cette attente, pour ceux qu’on ne tarde pas à appeler les « mégrétistes », se heurte à un obstacle de taille : Jean-Marie Le Pen, qui se satisfait d’un rôle protestataire.

La rupture, progressive à partir de 1995, éclate en 1999. Valérie Igounet montre que la date ouvre une période assez homogène de l’histoire du FN jusqu’en 2010, celle d’un parti perclus de difficultés. L’hémorragie est particulièrement sévère chez les cadres, dont la plupart rejoignent le Mouvement national républicain (MNR) de Bruno Mégret, qui échoue cependant à concurrencer le FN. De ce point de vue, l’ouvrage révèle que le résultat à la présidentielle de 2002 est l’arbre qui cache la forêt des problèmes du FN. Au vieillissement de Jean-Marie Le Pen et à l’investissement de l’appareil par les branches les plus radicales de l’extrême droite (jusque-là tenues en lisière) s’ajoutent les difficultés électorales à partir de 2002, puis financières.

De 2008 à 2010, le FN connaît une crise méconnue, mais fondamentale, dans le cadre de la lutte pour le pouvoir entre les deux vice-présidents nommés en 2007, Bruno Gollnisch et Marine Le Pen. La victoire de la fille du dirigeant pour la présidence du parti en 2011 marque une nouvelle étape, avec le départ de plusieurs cadres historiques. La méthode de Marine Le Pen n’est d’ailleurs pas sans rappeler certains souhaits stratégiques des mégrétistes vingt ans plus tôt [2] .

Une organisation pas si « hors système »

L’ouvrage souligne plusieurs tensions et facteurs qui parcourent l’histoire complexe du FN et remet en cause l’image externe que s’est construite ou qui a été construite autour de ce parti. Trois axes peuvent être brièvement évoqués, du particulier au global : le dirigeant, le parti, leurs interactions avec le système politique.

D’une part, paradoxalement, Jean-Marie Le Pen apparaît, au sein de l’extrême droite ultra, comme étant plutôt modéré. Antisémite, raciste et colonialiste, il est aussi un notable longtemps élu, relevant d’une extrême droite à la fois protestataire et légaliste, qui préfère les urnes aux combats de rue – sans dédaigner ces derniers à l’occasion. Cette relative modération est son arme stratégique la plus redoutable : elle a permis le tour de force de faire coexister dans une même structure tout l’éventail des extrêmes droites hexagonales.

D’autre part, la plasticité idéologique de l’organisation elle-même en est un des aspects les plus remarquables, comme le montre le passage de l’atlantisme à l’antiaméricanisme. Cet état de fait est la résultante de tensions méconnues et récurrentes entre frontistes, qui commencent avec les heurts des nationalistes-révolutionnaires de François Duprat et des solidaristes de Jean-Pierre Stirbois à la fin des années 1970. Elles n’ont pas cessé depuis, les sujets d’affrontement ayant simplement changé. La plasticité des idées a une base territoriale. Le FN des anciennes régions industrielles du Nord-Est recourt parfois au vocable de la gauche. Celui du Sud est avant tout défini par l’héritage des militants de l’Algérie française et d’une extrême droite plus bourgeoise.

Enfin, le FN et le système politique entretiennent des rapports ambivalents. Le parti a par intermittence tenté un rapprochement avec les autres droites. Ces approches ont buté sur le double obstacle du gaullisme (dont le rejet a longtemps été le socle commun des frontistes) et des fluctuations du FN. Pour leur part, certains cadres du RPR et de l’UDF (ainsi Charles Pasqua en 1988) ne désespéraient pas d’une grande alliance.

De leur côté, une partie des élites de gauche auraient-elles vu dans le FN un outil de division des droites ? Une terrible phrase de Pierre Bérégovoy indique que cette idée a au moins existé, quand le parti commençait son envol : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. Plus il est fort, plus nous sommes imbattables. C’est la chance historique des socialistes » (p. 127).

Le FN, loin d’être uniquement un trublion de la vie politique, en est devenu une pièce routinière. C’est à la fois la conclusion la plus forte d’un ouvrage passionnant et le résultat le plus marquant des trente ans qui ont suivi la percée du parti à Dreux.

Pour citer cet article :

Ismaïl Ferhat, « Front national, un parcours sinueux », La Vie des idées , 10 octobre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Front-national-un-parcours-sinueux.html

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par Ismaïl Ferhat , le 10 octobre 2014

Notes

[1Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000.

[2Sur ce point, voir la biographie de Caroline Fourest, Fiammetta Venner, Marine Le Pen, Paris, Grasset, 2011.



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