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Francesco Orlando et le grand bric-à-brac des lettres

À propos de : F. Orlando, Les Objets désuets dans l’imagination littéraire, Classiques Garnier.


L’œuvre du critique littéraire italien est enfin accessible en français grâce à la parution des Objets désuets dans l’imagination littéraire. Cette somme, dont les méthodes associent les vertus du télescope aux charmes du microscope, décrit la littérature comme le lieu privilégié du retour du réprimé et célèbre les noces de la psychanalyse et de l’histoire.

Recensé : Francesco Orlando, Les Objets désuets dans l’imagination littéraire, Paris, Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2010, 764 p., 87 €.

L’œuvre critique de Francesco Orlando, grand maître – récemment décédé – de la théorie littéraire transalpine, reste peu traduite [1] et largement ignorée. Plusieurs raisons à cela : son freudisme hétérodoxe, difficilement compatible avec la tradition psychologique et le lacanisme de la « textanalyse » à la française [2] ; l’écart revendiquée par elle, aussi, avec les paradigmes et les écoles dominant le champ académique post-structuraliste (histoire littéraire, narratologie, critique thématique...) ; sa sophistication et sa technicité, enfin, qui la rendent aussi séduisante que peu maniable. Le présent volume [3] vient heureusement réparer cette négligence et constitue, dans le paysage éditorial actuel, une somme critique d’une originalité, d’une envergure et d’une exigence rares.

Sa thèse ? La littérature constitue le lieu privilégié d’un « retour du réprimé » (p. 22), voué à « contredire, dans son espace imaginaire, l’ordre du réel » (p. 24). Sa méthode ? Débusquer ce qui, dans les œuvres, dans des textes compris comme négatifs photographiques, résiste à et témoigne (donc) de l’histoire. Or c’est précisément dans les choses, dans la représentation littéraire des choses qu’Orlando trouve matière à étayer ce point de vue. « Chaque chose, écrivait Engels à propos de l’utilitarisme occidental et de sa greffe capitaliste, fut sommée de justifier son existence devant le tribunal de la raison, ou bien de renoncer à l’existence ». De là, selon le critique italien, l’accent mis – au théâtre, dans le roman, en poésie – sur l’envers du décor : sur l’ordre du lacunaire. Sur ces rebuts échappant, depuis la fin du XVIIIe siècle, à la marchandisation environnante. L’espace littéraire apparaît alors comme une vaste décharge, comme « ramassis » (p. 15) ou « débarras [permettant] le retour du réprimé antifonctionnel » (p. 36).

Le titre de l’ouvrage, réducteur (« objets désuets ») puis flou (« imagination littéraire »), ne rend pas justice aux noces ainsi célébrées de la psychanalyse et de l’histoire. Les accointances théoriques qu’elles supposent et qu’elle construisent, ces noces, sont également laissées dans l’ombre : contre la mise sous tutelle des choses, la modernité ne consacre-t-elle précisément pas, sous la plume d’un W. Benjamin brillant par son absence, le règne de « ce qui reste » ? Il faudrait ici reconstituer la galaxie intellectuelle à l’œuvre entre les lignes, riche notamment des travaux du formaliste russe V. Chklovski (pour qui l’art révèle et réveille ce que la vie automatise et instrumentalise) ou de J. Baudrillard (pour qui la fonctionnalité est l’autre nom du capitalisme) [4] ; et faire l’archéologie de cette réhabilitation – l’éloge du résiduel – ayant traversé le XXe siècle freudo-marxiste... C’est à propos de ses techniques d’investigation critique, non moins singulières, que l’auteur se montre autrement prolixe. Des méthodes associant les vertus du télescope aux charmes du microscope.

La démonstration s’apparente d’abord, pour parodier l’incipit du Capital, à « un énorme amoncellement de marchandises »... L’ouvrage ressemble à son objet et aligne cent, cent-cinquante, deux cents micro-lectures d’une précision virtuose, croisant les époques, les contrées et les genres, réconciliant les minores et les auteurs plus « attendus » (Hoffmann, Dickens, Flaubert, Pérec...). Ne s’embarrassant d’aucun filtre critique [5] et d’aucune note en bas de page, re-traduisant lui-même les textes auscultés (littérature russe mise à part), Orlando revendique une culture foncièrement empirique et s’inscrit ainsi dans la lignée érudite, humaniste, éminemment européenne, des Curtius, Auerbach ou Spitzer. Une rhétorique de l’aléa et de la trouvaille gouverne ainsi ce bric-à-brac, présenté de façon génétique, « à la lueur d’une chandelle » (p. 88) : se refusant aux schématisations préconçues, préférant l’induction à la déduction, composant avec les hasards de sa recherche intellectuelle et constatant des airs de famille, l’auteur dit n’accepter pour catégories que celles résultant de ses opérations de lecture, des catégories « nuancées, interférentes ou polarisées » (p. 112).

Car catégories il y a : ces micro-lectures entraînent ou justifient, chemin faisant, la constitution d’un « arbre sémantique » qui, à lui seul, figurant au milieu géométrique de l’ouvrage, explique son immense intérêt. S’y trouvent regroupées et articulées les douze images possibles de l’objet en littérature, selon par exemple qu’il est perçu collectivement ou individuellement, selon qu’il se manifeste dans un cadre naturel ou surnaturel, de façon sérieuse ou comique, exemplaire ou pas, etc. Douze images possibles – le « monitoire-solennel », le « fruste-grotesque », le « vénérable-régressif », le « magique-supersititieux », le « stérile-nocif »... – telles qu’elles résultent empiriquement des analyses précédemment conduites et telles qu’elles conviennent au « démon taxinomique » ou au « vertige combinatoire » si souvent pratiqués et ironisés par Genette [6]. Là réside la singularité de cet « exercice structuraliste tardif » (p. 122 et 327), aussi résolument pointilleux que crûment théorique.

L’histoire reste à faire, en matière de critique littéraire, des rapports de l’esprit de finesse et de l’esprit de géométrie [7]. À ce titre, l’engendrement conceptuel exposé à l’instant, deux fois sophistiqué, mérite l’attention. Ceci, fût-il confronté à ces textes épais, frémissants et hésitants, marqueurs du XXe siècle selon Orlando, « dans lesquels l’opération classificatoire, loin d’être mise en échec, trouve un but, et qui rendent stratégique même son emploi final » (p. 136). Puisse le lecteur n’y chercher aucune boîte à outils : l’œuvre et ses méthodes séduisent plus qu’elles ne servent (nonobstant ses riches index), tant les oppositions retenues restent subjectives et aléatoires. D’aucuns pourront regretter, outre le coût prohibitif de cette somme, son appréhension très conjecturale de la ligne de fracture historique supposée (aux alentours de 1789). Y fait également défaut toute attention portée, en définitive, à l’écriture littéraire elle-même, aux effets de cette stylisation inséparable des représentations thématisées dans un texte. Prêteront surtout à discussion les angles de tir adoptés, les orientations prises par Orlando dans sa classification – privilégiant l’inscription des choses dans le temps, au détriment de leur rapport au réel (comme « opérateurs de mimésis » [8]), de leur fonction narrative ou de leur place dans l’échelle des valeurs à l’œuvre chez un écrivain.

Mais pour plaire et pour instruire, faut-il toujours convaincre ?

Pour citer cet article :

Boris Lyon-Caen, « Francesco Orlando et le grand bric-à-brac des lettres », La Vie des idées , 27 juin 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Francesco-Orlando-et-le-grand-bric.html

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par Boris Lyon-Caen , le 27 juin 2011

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Notes

[1Un seul opus traduit – outre Un souvenir de Lampedusa (L’Inventaire, 1996) : Lecture freudienne de « Phèdre », Les Belles Lettres, 1986. Pour « le reste », cf. Infanzia, memoria e storia da Rousseau ai Romantici, Liviana, 1966 ; Per una teoria freudiana della letteratura, Einaudi, 1973 ; Illuminismo, barocco e retorica freudiana, Einaudi, 1982. Sur ce point, cf. l’hommage d’André Guyaux : http://www.fabula.org/actualites/in-memoriam-francesco-orlando_39060.php.

[2Cf. surtout Jean Bellemin-Noël, La Psychanalyse du texte littéraire : introduction aux lectures critiques inspirées de Freud, Nathan, 1996.

[3Volume paru en Italie en 1993 et traduit en anglais en 2006.

[4Cf. respectivement « L’art comme procédé » [1917], Théorie de la littérature, Seuil, 2001, p. 83 ; et Le Système des objets, Gallimard, 1978, p. 23, 88 et 103-119. Une comparaison mériterait également d’être conduite avec l’œuvre de Carlo Ginzburg et les travaux de Georges Didi-Huberman – par exemple avec Fra Angelico, dissemblance et figuration (Flammarion, 1990) et Ninfa moderna : essai sur le drapé tombé (Gallimard, 2002).

[5Pas même les articles importants de Roland Barthes, « L’effet de réel », Communications, n° 11, 1968, p. 84-89 ; et de Claude Duchet, « Roman et objets : l’exemple de Madame Bovary », Europe, n°485-487, septembre-novembre 1969, p. 172-201.

[6Cf. notamment Gérard Genette, Mimologiques, Seuil, 1976, p. 74.

[7Sur ce point, cf. le dossier « Complications de texte : les microlectures », consultable sur le site internet Fabula (http://www.fabula.org/lht/sommaire254.html), et tout particulièrement les excellentes contributions de Marc Escola, Florian Pennanech et Arnaud Welfringer.

[8Gérard Genette, Discours du récit, Seuil, 2007, p. 327.



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