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Dossier : L’euthanasie en débat

Force de la vulnérabilité

À propos de : C. Pelluchon, L’autonomie brisée, PUF.


La réflexion bioéthique est aujourd’hui foisonnante. Corine Pelluchon entend la recentrer sur la question politique, en exhibant ce qui fonde la subjectivité : la vulnérabilité, ou l’autonomie brisée. Doit-on cependant dévaloriser l’affirmation d’une autonomie pleine et entière du sujet moral ?

Recensé : Corine Pelluchon, L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie. PUF, collection Léviathan. 315 p., 35 €.

Corine Pelluchon place d’emblée son lecteur dans une posture exigeante : la citation mise en exergue de son ouvrage, empruntée à Max Horkheimer, évoque les souffrances éprouvées à chaque instant sur terre, sans la conscience desquelles « toute décision est aveugle », toute certitude ou tout bonheur illusoire. Elle inscrit par ailleurs son livre dans une filiation à Emmanuel Levinas et Claude Lévi-Strauss, duo qui, dans le cours de l’ouvrage, se trouve complété par Paul Ricœur. L’exigence est aussi du côté de l’auteur, qui propose un programme ambitieux de réflexion. En raison de « nouvelles pratiques médicales » (p. 4), le contexte contemporain est propice à l’interrogation sur les rôles et les finalités de la médecine et des attentes que tout un chacun nourrit à son égard et l’enjeu n’est pas moindre que celui de « jeter les bases d’un autre humanisme » (p. 292).

La vulnérabilité : une question politique

Dans ce contexte, le philosophe doit faire œuvre de réflexion « éthique » mais aussi « politique » au sens d’« une interrogation sur le bien commun » (p. 4). Corine Pelluchon insiste tout particulièrement sur cette dimension car selon elle, « nous subissons » actuellement un « silence » ou un « vide que vient à peine troubler une cacophonie de colloques où le titre pompeux de l’éthique dissimule mal tout ce que son statut a de symptomatique » et où « le langage, qui fait de nous des êtres politiques, a perdu de son pouvoir » (p. 6). L’on ne peut selon elle se contenter de travailler sur des catégories « éthiques », telles que la dignité, l’autonomie ou le consentement. La réflexion politique qu’entend déployer Corine Pelluchon est présentée comme une troisième voie, qui doit permettre de sortir d’une double impasse : d’un côté, l’éthique procédurale et l’éthique minimaliste et de l’autre, une éthique qui présuppose la foi. Plus précisément, il convient de ne pas renoncer à un travail d’explicitation des valeurs et des principes propres à notre « communauté politique » (p. 15). Cela exige un travail ontologique qui permettra d’étayer une vision de l’homme et de sa liberté. La philosophie de Levinas intervient ici de façon déterminante : elle induit une appréhension de la subjectivité comme « vulnérabilité » (ou autonomie brisée), grâce à laquelle les hommes peuvent redéfinir leur rapport réciproque et leur relation aux autres espèces : « tout se passe comme si l’expérience de la vulnérabilité révélait à l’homme le sens de sa responsabilité » (p. 22).

Conformément au programme qu’elle a présenté, Corine Pelluchon s’engage dans une « reconfiguration » de la notion d’autonomie, en soulignant tout d’abord combien la réalité vécue du malade est en porte-à-faux avec l’idée d’une auto-détermination morale de l’homme : le malade souffre, il prend peut-être des médicaments qui produisent des effets sur sa capacité de compréhension et de mémorisation des informations délivrées par le médecin, le cas échéant, il est susceptible d’avoir peur ou d’être dans le déni. La tâche du médecin, de ce point de vue, est autrement plus compliquée que celle qui consiste simplement à informer le patient et à obtenir son consentement libre et éclairé, selon la formule consacrée.

Contre l’éthique procédurale

Au delà de la relation médecin-patient, l’interrogation sur le statut conféré en éthique médicale à l’autonomie doit faire l’objet d’un questionnement « politique ». L’exemple de l’euthanasie fournit une illustration pour mettre en évidence combien les pratiques médicales relèvent de « choix de société ». À partir de cet exemple, Corine Pelluchon s’engage plus avant dans une réflexion politique générale et désavoue l’éthique procédurale. Celle-ci, issue notamment de l’un des ouvrages fondateurs de la bioéthique, The Foundations of bioethics de Tristam H. Engelhardt (Oxford University Press, 1996), est radicale. L’accord raisonnable envisagé par John Rawls dans sa Théorie de la justice n’est même plus à l’ordre du jour selon T. H. Engelhardt. La seule chose qui puisse faire l’objet d’un accord dans un monde démocratique et moralement fragmenté est la procédure de négociation des conflits. Toute conception du bien est mise entre parenthèses.

Contre cette perspective, Corine Pelluchon cherche à mettre en évidence les effets nocifs des éthiques et des politiques procédurales en matière de santé, en s’appuyant sur une analyse critique de la situation américaine, et en confrontant la philosophie de la santé publique développée par le rawlsien Norman Daniels et les positions de Amartya Sen et de Martha Nussbaum. Elle défend la nécessité d’expliciter et de réfléchir de manière critique aux valeurs communes qui sous-tendent tout choix de société et cela, en regard d’un questionnement fondamental relatif à la « condition humaine » (p. 130).

Ontologie de la politique : Levinas

La seconde partie de l’ouvrage entend déployer ce questionnement qui noue ontologie et politique. Il se structure autour d’une discussion de la pensée heideggérienne. La référence à Martin Heidegger s’avère précieuse pour appréhender les « tonalités affectives », les « états d’âme » des patients en fin de vie ou gravement handicapés (p. 168), mais elle est selon Corine Pelluchon insuffisante car l’angoisse n’épuise pas « toute la vérité de notre rapport au monde » (p. 168). C’est à Levinas que revient le privilège de révéler celle-ci, lorsqu’il invite chacun à déposer sa souveraineté, à renoncer à l’affirmation de soi pour s’inscrire dans le rapport à autrui. Le soin médical doit être repensé à la lumière de cette invitation : « c’est dans cette exposition à l’autre qu’il faut chercher le secret de l’accompagnement. Elle peut nous apprendre à nous occuper des personnes en fin de vie et de toutes celles qui sont dans la dépendance ou avec lesquelles la communication verbale est presque impossible, comme les déments ou les patients atteints de la maladie d’Alzheimer » (p. 170-171).

Soucieuse de revenir à la dimension politique de sa réflexion, Corine Pelluchon propose dans le sillage de cette position éthique une conception de la vie en commun fondée sur cette figure de l’autonomie (ou du cogito) brisée. Ce souci donne également sens à des analyses critiques, rencontrés au fil de la lecture, sur l’usage des thérapies géniques à visée méliorative et sur le rapport instrumental des hommes aux animaux : l’« évaluation forte » fondée sur l’éthique de la vulnérabilité met en question la visée méliorative et suggère une autre manière de considérer les animaux.

L’autonomie pleine du sujet moral : un principe sans portée ?

L’ouvrage de Corine Pelluchon s’inscrit dans une dynamique richement illustrée depuis plusieurs décennies tant en France qu’à l’étranger : un travail philosophique exigeant et de mieux en mieux informé des pratiques médicales, grâce à une fréquentation de la communauté médicale et des lieux de soin ; une réflexion qui entend mettre en évidence les choix de société impliquées par ces pratiques, les valeurs et la conception de la condition humaine qui les sous-tendent. Au sein de cette dynamique, Corine Pelluchon s’inscrit dans un courant de pensée déjà bien établi, qui a fait de Levinas la figure de proue d’un questionnement : celui d’une médecine pensée à l’aune du principe de l’autonomie et d’une conception de l’individu rationnel, tout puissant et maître de sa vie. L’autonomie brisée propose une version nourrie de cette éthique de la vulnérabilité.

L’on peut sans doute confirmer la pertinence d’une telle perspective, notamment dans sa dimension critique : elle vient justement modérer une vision du patient où l’on a parfois confondu l’affirmation de droit d’un principe (l’autonomie du sujet moral) avec des considérations de fait sur la toute-puissance de l’individu (et sa légitimité à prétendre à une médecine « mélioriste »). Mais, à rebours, il importe de ne pas oublier pourquoi ce principe a pu être affirmé avec tant de force à la fin des années 1960 et au début des années 1970 : l’avènement de la bioéthique (ou son renouveau si l’on veut faire remonter sa naissance au procès de Nuremberg ou à un autre moment encore antérieur) est lié à une protestation contre l’usage abusif de groupes de populations dans les expérimentations médicales. De ce point de vue, l’affirmation de droit du principe de l’autonomie du sujet moral a une toute autre portée.

Dans le concert bioéthique, il n’est pas si aisé de démontrer l’inanité d’une position, soit parce qu’elle a eu sa raison d’être à un moment donné et qu’elle sera peut-être de nouveau pertinente un jour, soit parce qu’elle est le témoin d’une question qu’il est éthiquement et politiquement difficile de trancher. Ces questions sont légion en raison de la complexité des problèmes suscités par les pratiques médicales, tant du point de vue de la relation médecin-patient que des choix de société. Dans les rangs de la philosophie et des autres disciplines des sciences humaines et sociales, de telles questions suscitent depuis longtemps déjà une discussion vivante et souvent éclairante. L’autonomie brisée présente à cet égard une petite étrangeté, qui consiste à dénoncer à titre de propos liminaire le « silence » politique ou la « cacophonie » du débat contemporain, tout en discutant par la suite de façon détaillée et récurrentes certaines théories.

Pour citer cet article :

Marie Gaille, « Force de la vulnérabilité », La Vie des idées , 7 avril 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Force-de-la-vulnerabilite.html

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par Marie Gaille , le 7 avril 2009

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