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Faut-il être naturaliste ?

À propos de : Daniel Andler, La silhouette de l’humain. Quelle place pour le naturalisme dans le monde d’aujourd’hui ?, Gallimard


Le naturalisme est une conception très influente aujourd’hui dans le monde scientifique. Et très controversée également : on peine à mesurer sa fécondité, voire à le définir. D. Andler, conscient de ses limites, en propose une version critique.

Recensé : Daniel Andler, La silhouette de l’humain. Quelle place pour le naturalisme dans le monde d’aujourd’hui ?, Paris, Gallimard, 2016, 576 p., 29 €.

Au sein de la philosophie contemporaine, le naturalisme est une position influente, qui guide de nombreux programmes de recherche, mais rencontre aussi beaucoup de résistances, suscitant la plupart du temps des débats passionnés. Le dernier ouvrage de Daniel Andler cherche à prendre une position de surplomb sur ces débats et à comprendre la véritable essence du naturalisme contemporain, afin d’en déterminer les forces et les faiblesses. Loin d’une introduction aux sciences cognitives contemporaines (exercice auquel l’auteur s’est déjà prêté ailleurs), il s’agit d’un ouvrage destiné à un public déjà familier avec ces débats, sur lesquels il vise à apporter un nouvel éclairage.

Les nombreux visages du naturalisme

Qu’est-ce donc que le naturalisme ? Telle est la question à laquelle cherche à répondre le premier chapitre de l’ouvrage, en tentant de parvenir à une caractérisation satisfaisante du naturalisme, c’est-à-dire une caractérisation qui ne soit ni purement arbitraire ni abstraite, mais qui permette l’identification de certaines positions prises dans le débat public et scientifique. Car le naturalisme, parce qu’il porte avant tout sur la nature humaine, est lourd de conséquences pratiques, quand bien même celles-ci ne seraient qu’indirectes.

Le premier chapitre de l’ouvrage propose ainsi une genèse et histoire du naturalisme, dans le but d’en saisir l’esprit, le fil rouge qui relie ses diverses incarnations. Pour D. Andler, la définition la plus simple du naturalisme tient en ces quelques mots : « la nature embrasse tout ce qui existe » (p. 11). Le naturalisme est ainsi « une attitude combinant la méfiance à l’égard de toute hypothèse divisant le réel en deux régions et la confiance dans la capacité humaine à le connaître » (p. 13).

Mais l’esprit du naturalisme aspire avant tout à s’incarner, et sa première incarnation prend la forme d’un certain ensemble de théories philosophiques (le Nouveau Naturalisme américain du XIXe siècle, l’épistémologie naturalisée de Quine). Ces théories, D. Andler propose de les synthétiser au travers des trois grandes thèses suivantes (p. 42-43) :

(O) Thèse ontologique : La nature est tout ce qui existe.
(E) Thèse épistémique : Connaître le réel ne peut se faire que de la manière dont on connaît le naturel.
(EN) Épistémologie naturalisée : La connaissance est un processus naturel.

Selon D. Andler, (O) implique (E) et (EN), ce qui en fait la thèse centrale du naturalisme. Malheureusement, il n’existe pas d’argument définitif en faveur de cette thèse métaphysique, pas plus qu’il n’existe d’argument massue pour le rejeter. Le succès des sciences de la nature en général ne saurait garantir la vérité de la théorie naturaliste par simple induction, pas plus que les obstacles à la naturalisation que constituent la notion de rationalité et l’existence de normes ne sauraient être considérés comme définitifs. Nous sommes alors conduits à un « constat d’indécidabilité » selon lequel « le naturalisme ne se présente pas comme une thèse empirique, dont les faits nous permettraient un jour de décider » (p. 92).

Cela signifie-t-il qu’il serait déraisonnable d’accepter (comme de rejeter farouchement) le naturalisme ? Oui, si le naturalisme n’était qu’une thèse philosophique. Mais D. Andler propose alors d’abandonner cette caractérisation théorique du naturalisme pour proposer un nouvel angle d’approche d’où « l’on renonce à considérer le naturalisme comme une thèse au profit d’une autre modalité » (p. 93). De ce point de vue, « il ne s’agit alors plus d’une thèse, mais d’une attitude ou d’un parti, ou peut-être encore d’une perspective ou d’une vision » (p. 94).

Cette conception « méthodologique » du naturalisme est rendue possible par le fait que celui-ci a cessé depuis quelques dizaines d’années de n’être qu’une position philosophique abstraite. Tout au contraire, le naturalisme contemporain s’est fait chair et s’est « ancré » dans un certain nombre de programmes de recherche scientifiques (que nous verrons plus en détail dans la section suivante). Proposer une définition méthodologique du naturalisme comme attitude, c’est décrire l’esprit qui anime ces programmes de recherche, et donc encore parler du naturalisme. Encore faut-il caractériser cette attitude, et c’est ce que fait D. Andler en la résumant en deux maximes. La première nous enjoint « de ne pas nous fier à l’apparence d’une grande division, au sein du monde, entre deux ordres de choses et de connaissances. » La seconde « d’aller y voir de plus près, comme nous avons pris l’habitude de faire s’agissant des phénomènes que nous avons désormais identifiés comme naturels : en aiguisant notre regard, en l’armant des ressources qui assurent le succès des sciences de la nature » (p. 94).

La fécondité et les limites du naturalisme

Avec cette définition, D. Andler semble avoir adéquatement saisi le naturalisme tel qu’il s’incarne aujourd’hui à travers une multitude de disciplines (philosophie, psychologie, neurosciences, anthropologie cognitive, etc.). Mais avons-nous des raisons d’être naturaliste ? Il y a certainement des raisons qui expliquent pourquoi certains d’entre nous le sont. D. Andler en cite quelques-unes : « épouser l’esprit du naturalisme est de ces choix que nous faisons, ou que nous refusons, en pleine conscience, mais qui expriment en même temps notre personnalité, en sorte que nous aurions le sentiment de ne pas être nous-même si nous en faisions un autre » (p. 95). Cependant, si cela nous dit pourquoi nous sommes naturalistes, cela ne nous dit en aucun cas pourquoi nous devrions l’être. Alors, pourquoi ? Comment justifier le point de vue, et l’entreprise, naturaliste ?

Pour D. Andler, la réponse est simple : « le naturalisme a pour lui deux atouts : il est actif, il est fécond  » (p. 95). Comme on l’a vu plus haut, le naturalisme a depuis longtemps cessé de n’être qu’une option philosophique pour devenir le moteur de nombreux programmes de recherche. Évaluer la pertinence et la valeur du naturalisme suppose ainsi une étude de ces programmes de recherche. C’est donc ce que se proposent de faire les chapitres 2, 3 et 4 de l’ouvrage qui s’attardent respectivement sur les sciences cognitives classiques (issues de la théorie computationnelle de l’esprit), sur le développement des neurosciences cognitives (portées par le développement récent des méthodes d’imageries cérébrales), et sur les apports de la psychologie évolutionniste (pour laquelle rien ne fait sens, si ce n’est à la lumière de l’évolution).

Il est difficile de résumer chacun de ces chapitres, qui décortiquent avec soin et nuance les principes théoriques qui guident ces différents programmes de recherche, et en évalue la portée à l’aune de leurs résultats. On peut néanmoins distinguer quelques traits communs à ces quelques chapitres. Le premier est que l’auteur se concentre davantage sur les cadres théoriques généraux qui structurent ces recherches que sur des exemples particuliers, ce qui est logique si l’on veut déterminer la capacité de ces programmes de recherche à englober tout ce qui est humain dans la nature, mais l’est peut-être moins si c’est de la fécondité de ces programmes que l’on veut parler. Le second est que l’auteur, après avoir montré les limites du paradigme dominant dans chaque champ, tourne la plupart du temps ses espoirs sur des pratiques plus hétérodoxes et plus innovantes, qui viennent bouleverser le cadre établi. Le troisième est que, si le paradigme dominant est critiqué, c’est souvent parce qu’il propose de diviser l’esprit en sous-unités distinctes, qu’on peut étudier séparément, plutôt que de le considérer comme un système unitaire. C’est ainsi que tant la modularité pour les sciences cognitives et la psychologie évolutionniste que le localisationnisme pour les neurosciences cognitives constituent des hypothèses centrales dans ces domaines, dans la mesure où elles justifient de découper l’étude de l’esprit humain en plusieurs sous-domaines indépendants correspondant chacun à une faculté précise : perception visuelle, auditive, langage, raisonnement, socialisation, etc. Cependant, dans l’état actuel des choses, rien ne vient garantir la vérité de cette hypothèse, et donc la validité des programmes de recherche qui se fondent dessus.

L’examen des divers programmes de recherche naturalistes débouche sur la conclusion suivante : il n’y a pour l’instant aucune raison de penser que ces programmes de recherche achèveront un jour le projet naturaliste d’intégrer en totalité l’esprit humain dans la nature, mais cela ne les empêche pas de se révéler extrêmement féconds et de contribuer grandement à notre connaissance de la nature humaine.

Pour un naturalisme « critique »

Le naturalisme est donc fécond, quand bien même son intuition fondamentale (« l’homme n’est pas un empire dans un empire ») ne saurait être confirmée. Cela signifie-t-il qu’il faut être naturaliste, ou au contraire qu’il ne faut pas l’être ? En fait, il en va du naturalisme pour D. Andler comme de l’amour en général : on peut produire des bonnes (et des mauvaises) raisons d’aimer l’objet de notre affection, mais on ne saurait sur la base de ces raisons exiger des autres qu’ils aiment tous la même personne que nous. Autrement dit, il est justifié d’être naturaliste, mais il est tout aussi justifié de ne pas l’être. Encore une fois, à chacun selon ses goûts.

Mais s’il est tout à fait raisonnable de ne pas être naturaliste, D. Andler n’en pense pas moins qu’il serait absurde d’être anti-naturaliste, c’est-à-dire de lutter pour l’élimination des programmes de recherches naturalistes et leur bannissement du débat public. « Rejeter le naturalisme comme attitude, propre à susciter des programmes de recherche dont il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir l’intelligence, l’audace, l’ingéniosité, et dont les fruits modifient et parfois bouleversent notre compréhension des choses humaines et ouvrent la voie à des interventions salvatrices, c’est faire preuve d’irresponsabilité intellectuelle. Même là où il se heurte à des difficultés, conceptuelles ou empiriques, le naturalisme nous fait progresser » (p. 95).

D. Andler ne recommande pas pour autant au philosophe prêt à accompagner les programmes de recherches susmentionnés d’adopter sans arrière-pensée l’attitude naturaliste. Bien plutôt, il recommande au philosophe d’adopter une version cum grano salis de l’attitude naturaliste : un naturalisme « critique », conscient des limites de ces programmes de recherches, et prêt à les remettre en question si besoin est. Car « un certain radicalisme constitue une véritable trahison du naturalisme » (p. 401).

Le naturalisme et les sciences « non-naturelles »

L’ouvrage de Daniel Andler a un triple objectif : descriptif (décrire le naturalisme tel qu’il se pratique aujourd’hui), évaluatif (évaluer les limites et résultats de ce naturalisme), prescriptif (prescrire l’attitude à adopter face au naturalisme). Pour chaque étape du raisonnement, on pourrait soulever de nombreuses objections, tant la discussion est riche.

En guise de conclusion, je me contenterai néanmoins de soulever une objection au versant descriptif du projet. Il est vrai que, si le naturalisme part de l’optique selon laquelle tout est naturel, alors il s’ensuit trivialement que toute science sera une science de la nature (au sens où son objet sera naturel). Cependant, contrairement à ce que semble suggérer D. Andler, cela n’implique pas pour autant que toute science devra être construite sur le modèle des sciences de la nature actuelles (physique, chimie, biologique). Tout au plus, cela implique qu’il ne saurait y avoir de rupture entre les différentes sciences. Parce qu’il semble faire cette confusion, D. Andler décrit le naturalisme d’aujourd’hui comme pensant que toutes les sciences humaines et sociales devraient être résorbées dans les sciences de la nature, et l’anti-naturaliste comme soutenant (raisonnablement) que les deux types de sciences pourraient cohabiter sans réduction de l’une à l’autre (p. 59). Or, il me semble que, s’il s’agit de rendre compte des débats actuels dans la sphère scientifique, c’est le contraire qui est vrai : le naturaliste plaide souvent pour une intégration des différentes sciences (naturelles et sociales) tandis que l’anti-naturaliste rejettent obstinément toute continuité entre ces sciences. Pour s’en persuader, on pourra consulter le numéro de la revue SociologieS consacré au « naturalisme social » dans lequel des chercheurs proposant une intégration naturaliste (mais sans réduction) entre sociologie et sciences cognitives se font écharper par des sociologues prompts à défendre l’autonomie et l’intégrité de leur discipline. La même attitude se retrouve dans les débats actuels sur la meilleure façon d’approcher l’autisme, où les naturalistes plaident souvent pour l’intégration de plusieurs niveaux d’analyse, alors que les non-naturalistes (souvent d’obédience psychanalytique) rechignent à modifier leurs théories à la lumière des sciences naturelles [1]. Ces quelques exemples montrent que la ligne de faille ne se situe pas nécessairement là où D. Andler voudrait la situer, et que ce n’est pas forcément le naturaliste qui s’oppose à une coexistence des différentes approches de la condition humaine.

Pour citer cet article :

Florian Cova, « Faut-il être naturaliste ? », La Vie des idées , 15 juin 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Faut-il-etre-naturaliste.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Florian Cova , le 15 juin 2016

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Notes

[1Pour une défense de l’interaction et de la complémentarité entre psychiatrie et neurosciences dans l’approche de l’autisme par un naturaliste, voir : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1880. Cette défense n’est pas uniquement théorique : de nombreux articles scientifiques sont publiés chaque année par des équipes rassemblant psychologues, psychiatres et neuroscientifiques. À l’inverse, et malgré certaines déclarations d’intention, il est très rare de constater de véritables collaborations entre neurosciences et approches non-naturalistes (comme la psychanalyse).



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