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La gauche en ses défaites

À propos de : Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (19e-21e siècles), La Découverte


Enzo Traverso étudie ce qu’il tient pour une « tradition cachée » de la pensée de gauche : la mélancolie, dont le désenchantement provoqué par l’effondrement de l’URSS est la dernière figure. Panthéon des vaincus, leçon des défaites ou réflexivité salvatrice ?

Recensé : Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (19e-21e siècles), Paris, La Découverte, 2016, 300 p., 20 €.

Le dernier livre d’Enzo Traverso s’inscrit dans la continuité de ses précédentes productions, toujours animées par une réflexion dense et argumentée sur le 20e siècle. L’auteur, un des spécialistes les plus reconnus des « totalitarismes » (ses ouvrages sur le sujet sont explicitement recommandés par les programmes officiels de l’enseignement secondaire), a fourni de nombreuses contributions sur l’histoire de la question juive, notamment à propos du rapport complexe qu’elle a longtemps entretenue avec l’histoire des gauches et du marxisme [1].

Figures de la mélancolie

Dans cet ouvrage, l’historien revient sur ce qu’il définit comme une « tradition cachée » : la mélancolie de gauche. À distance d’un « repli dans un univers clos de chagrin et de souvenirs » (p. 7) qu’un tel titre pourrait suggérer, E. Traverso affirme vouloir traiter d’ « un ensemble d’émotions et de sentiments qui enveloppent la transition vers une ère nouvelle ». Cette tradition aurait « toujours existé, discrète, pudique, souvent souterraine », mais masquée par « l’épopée glorieuse (…) des triomphes et des grandes conquêtes » (p. 9).

Louise Michel, Rosa Luxembourg, le dernier Trotski et surtout Walter Benjamin incarneraient cette filiation ininterrompue depuis les révolutions du 19e siècle, que les discours officiels de toutes obédiences auraient contribué à enfouir. Elle réapparaît à la faveur du « second désenchantement », après celui diagnostiqué un siècle plus tôt par Max Weber, consécutif à l’effondrement de l’URSS et d’un certain marxisme.

Se référant à l’historien Reinhart Koselleck, pour qui « les gains historiques de connaissance proviennent des vaincus » [2], l’ouvrage nous livre de belles pages sur les révolutions perdues des 19e et 20e siècles. Ici, Benjamin suit Blanqui au panthéon des vaincus, battus par l’histoire mais demeurés lucides, icones qu’accompagne la méditation théorique léguée par les penseurs de l’École de Francfort, au premier rang desquels Adorno. E. Traverso rejoint par d’autres chemins le constat qu’avait pu dresser l’historien Eric Hobsbawm (qu’il avait pourtant critiqué dans un long compte-rendu de plusieurs de ses ouvrages [3]) selon lequel « rien n’aiguise l’esprit comme la défaite » [4].

Pour illustrer son propos, une bonne partie de l’ouvrage, qui mêle textes et images, étudie minutieusement l’iconographie révolutionnaire et en retire des interprétations stimulantes de photographies ou tableaux connus, célébrités qui côtoient d’autres représentations demeurées à la marge des mémoires militantes et nationales, mais non moins suggestives. Le chapitre 3, entièrement consacré au « cinéma des révolutions vaincues », d’Eisenstein à Ken Loach en passant par Chris Marker, offre un panorama des plus réussis d’un retour sur l’histoire révolutionnaire à travers l’image.

Quant à la « mélancolie postcoloniale », elle est évoquée symétriquement à la nostalgie des sociétés coloniales pour approfondir le lien, désormais refoulé mais pourtant puissant et durable durant les années 1950-1970, entre marxisme et anticolonialisme. Reprenant ce qui a été largement développé ailleurs par Kevin Anderson [5], Traverso contredit les propos lapidaires inscrivant Marx et le marxisme dans un horizon purement eurocentrique, en relevant les contradictions qui traversent l’œuvre de l’auteur du Capital sur la question coloniale. Il rend enfin un hommage appuyé à la figure de C. L. R. James, récemment redécouverte en France [6].

Une mélancolie sélective

Ample par les questions historiques qu’il soulève, l’ouvrage de Traverso suscite l’interrogation quant aux angles d’attaques privilégiés. L’intérêt de l’historien pour des traditions intellectuelles exagérément situées à distance de leur ancrage social et politique n’offre paradoxalement guère de place aux anonymes et aux mouvements contestataires, hors de quelques dirigeants ou théoriciens de premier plan.

Aussi la « mélancolie » a-t-elle tendance à se faire sélective. La généalogie proposée fait l’impasse sur d’autres processus, moins nobles théoriquement, mais historiquement de première importance. Il n’y a, par exemple, nulle trace d’une quelconque étude de la mélancolie à l’égard du « socialisme réel » de la part des populations de l’ancien bloc soviétique, qui ont légitimement préoccupé de nombreux d’historiens. De façon plus surprenante, alors qu’il appelle à « repenser le socialisme à une époque où sa mémoire est perdue, cachée, silencieuse », l’historien ne semble guère intéressé par les renouveaux de la recherche sur des figures qu’il affectionne. Rien sur l’extraordinaire floraison de travaux sur Rosa Luxemburg, valorisée ici, mais paradoxalement figée par une évocation de ses textes les plus classiques. Nulle cuistrerie bibliographique à le signaler, tant les regards que l’on pouvait avoir sur elle se déplacent à la découverte de documents, textes et discours longtemps demeurés dans l’ombre lors du « court 20e siècle » [7].

L’un des points centraux sur lequel l’historien italien insiste est la « forte tentation téléologique » de l’historiographie marxiste (p. 75), discutée à plusieurs reprises. Une telle critique a été formulée régulièrement, non sans arguments solides. Sur ce point, l’audace de l’historien laisse place à un propos assez convenu et attendu. L’historicisme et le « progressisme » du mouvement social-démocrate puis communiste en ressortent quelque peu caricaturés. Comment penser l’émergence, sur le long terme, de l’inscription des luttes populaires dans l’histoire ? Les affirmations caricaturales de la présence ad nauseam des « luttes des classes » dans les processus historiques des manuels sociaux-démocrates et communistes ont certes de quoi faire sourire aujourd’hui, et plus personne ne songerait à les considérer comme de simples modèles à reproduire. Mais elles ont été parmi les premières à poser les jalons d’une histoire « par en bas », dont l’affirmation était alors un combat face à des récits historiques qui n’en soufflaient mot.

Aussi les effets contradictoires de cette téléologie auraient-ils mérité un examen plus nuancé. On aurait par ailleurs davantage attendu l’auteur sur la cohérence de l’argumentaire d’un François Furet, qui aurait pu être l’objet d’une critique plus subtile et développée, que la seule « remémoration » des Thèses sur l’histoire de Benjamin (pour reprendre le beau mot qu’affectionne l’auteur) ne peut prétendre contrer.

Gauche et stratégie

Les limites du propos se prolongent dans le dernier chapitre, qui consacre une large part à la trajectoire du philosophie militant Daniel Bensaïd, fondateur et longtemps dirigeant de premier plan de l’organisation trotskiste Ligue communiste révolutionnaire. Riche portrait, à l’empathie manifeste (qui n’empêche pas une certaine distance) de celui qui effectua une importante bifurcation dans les années 1990-2000, à travers une inspiration benjaminienne l’amenant à découvrir la « galaxie mélancolique », celle-là même à laquelle E. Traverso accorde une importance de premier plan.

Pourtant, l’historien semble forcer le trait, en minimisant l’ancrage de la pensée de Bensaïd dans la stratégie politique, la conquête de l’État, etc. Significativement, le dernier ouvrage du philosophe, centré sur la diversité des modalités du combat politique contemporain, n’est pas cité, ni ses écrits stratégiques, récemment réédités [8]. E. Traverso révèle à travers sa lecture partielle de Bensaïd les problèmes posés par sa thèse d’ensemble : si la mélancolie peut être salvatrice, peut-on pour autant contourner les enjeux fondateurs de la gauche – l’État, la stratégie, le pouvoir – qui plus est chez des auteurs pour qui cette réflexion était demeurée centrale ?

Malgré ses impensés, le propos d’Enzo Traverso nous amène à réexaminer sous un angle original le délicat bilan des multiples expériences de changement social et politique au 20e siècle. Ce n’est pas la moindre qualité de ce brillant essai, qu’il faut lire comme une invitation à pluraliser les chemins de la réflexion sur l’histoire des gauches.

Pour citer cet article :

Jean-Numa Ducange, « La gauche en ses défaites », La Vie des idées , 8 mars 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Enzo-Traverso-Melancolie-de-gauche.html

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par Jean-Numa Ducange , le 8 mars

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Notes

[1Voir notamment Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive. Histoire d’un débat (1843-1943), Paris, La Brèche, 1990.

[2L’expérience de l’histoire, Paris, Seuil, 1997, p. 239.

[3Enzo Traverso, « Le siècle de Hobsbawm », La Revue internationale des Livres et des idées, n° 10, mars-avril 2009.

[4Eric Hobsbawm, Marx et l’histoire, Paris, Fayard / Pluriel, 2001.

[5Kevin Anderson, Marx aux antipodes : nations, ethnicité et sociétés non occidentales, Paris, Syllepse, 2015.

[6Mathieu Renault, C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir », Paris, La Découverte, 2016. Voir aussi le portrait de James par M. Renault dans La Vie des idées.

[7Outre l’entreprise des Œuvres complètes en français des éditions Agone/Smolny, les éditions Verso en anglais et Dietz Verlag en allemand ont édité de nombreux textes peu connus, voire inédits, de Luxemburg.

[8Daniel Bensaïd, Éloge de la politique profane, Paris, Albin Michel, 2008. Voir la réédition de Stratégie et parti, Paris, Les Prairies ordinaires, 2016.



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