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Enquête sur l’homoparentalité

Que sait-on aujourd’hui des hommes, homosexuels, qui veulent devenir pères ? Comment rendre compte de ce désir ? Au terme d’une enquête menée auprès d’un petit panel de 27 hommes, Emmanuel Gratton classe le désir d’enfant en trois catégories principales.

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Cet article est publié en partenariat avec liens-socio.org

Recensé : Emmanuel Gratton, L’homoparentalité au masculin. Le désir d’enfant contre l’ordre social, Puf/Le Monde, coll. "Partage du savoir", 2008, 243 p., 27 €.

L’ouvrage d’Emmanuel Gratton, récompensé par le Prix Le Monde de la recherche universitaire, est issu de sa thèse de doctorat soutenue en janvier 2006 sous la direction de Vincent de Gaulejac. Il prend pour objet la paternité gay et plus spécifiquement la décision prise par des hommes homosexuels de devenir pères en dehors de toute union hétéroparentale. Cet ouvrage succède à celui d’Anne Cadoret [1]. Pour celle-ci, la formation d’une famille homosexuelle se décline sous quatre modes. Il s’agit soit d’une famille constituée d’un couple gay ou lesbien et des enfants de l’un des deux conjoints nés dans le cadre d’une union précédente hétérosexuelle ; soit d’une situation de coparentalité, lorsqu’un couple de femmes et un couple d’hommes s’entendent pour qu’un enfant soit procréé par un des membres de chaque couple et soit reconnu par ses géniteurs ; soit d’une adoption, un des deux membres de la famille homosexuelle la demandant ou encore par le recours aux nouvelles techniques de reproduction [2]. Ces diverses configurations familiales sont représentées parmi les 27 hommes ayant accepté de participer à la recherche d’Emmanuel Gratton.

couverture du livreOn entre très vite dans l’ouvrage d’Emmanuel Gratton, d’entrée de jeu, le cadre est posé de façon dynamique. La préface d’Irène Théry rappelle la dimension initialement militante du terme homoparentalité, ayant vocation à combattre le préjugé social selon lequel on ne peut pas être à la fois homosexuel et parent. Dans son introduction, Emmanuel Gratton présente la recherche, les projets de parentalité des hommes rencontrés et propose un tableau très heuristique de la paternité gay. On notera ainsi que l’âge moyen des pères interrogés est de 40 ans et celui des gays qui sont en projet ou qui ont abandonné le projet est de 37 ans. En moyenne, les gays interrogés sont devenus pères à l’âge de 35 ans. L’âge moyen à la première paternité, au niveau national, est d’environ 30 ans, ce qui montre un écart de cinq ans entre la paternité générale et la paternité gay, écart qui peut s’expliquer par un désir d’enfant plus tardif ou par les obstacles qui se présentent à sa réalisation. Les pères qu’il a pu interroger ont des situations professionnelles diverses, ils appartiennent principalement aux professions sociales, médicales, intellectuelles, commerciales ou comptables. Leur niveau de formation est élevé. 19 des 27 hommes rencontrés par l’auteur sont ou ont été adhérents à l’AGPL [3], dont 8 avec une forte implication. Le dévoilement de l’homosexualité à la famille s’effectue à un âge moyen d’un peu plus de 26 ans, à un âge proche de la première relation homo conjugale.

Dans le premier chapitre « Les gays face au désir d’enfant » rappelle avec profit que gays et lesbiennes ne se situent pas pareillement par rapport à la domination hétérosexuelle. Le mouvement lesbien s’est construit dans les années 1970 sur l’idée d’un affranchissement du patriarcat et de la domination masculine. Le mouvement gay, victime aussi de la domination masculine et hétérosexuelle, ne peut bien évidemment pas se situer sur le même plan que le mouvement lesbien, n’ayant pas à se détacher du pouvoir matriarcal. Les gays vivent en revanche dans une société qui accorde une place prépondérante aux mères. En conséquence, gays et lesbiennes ne rencontrent pas les mêmes obstacles dans leur projet de parentalité. E. Gratton identifie trois registres de désir de parentalité chez les personnes qu’il a interrogées. Le désir d’enfant comme désir de transmission renvoie à la fois au prolongement de soi, à l’inscription dans une généalogie et à une participation à la communauté des hommes (axe de la transmission). Il se manifeste notamment, à travers le renouvellement des générations. Le désir de concevoir, s’il est partagé, prend sens dans ce partage avec le compagnon ou avec une femme (axe de l’alliance). Selon le troisième axe, l’axe existentiel, devenir père est une manière de répondre à des aspirations identitaires en matière de place dans l’ordre des générations et dans l’ordre des sexes, la force de ce désir doit se situer du côté du symbolique et de l’imaginaire. Ces trois modalités du désir d’enfant sont analysées dans toute leur richesse au cours du chapitre, ces registres étant synthétisés en un schéma (p 59). L’expression d’un désir d’enfant chez des gays est comparable en nature à celui d’autres hommes de leur génération, notamment sur l’axe de la transmission. La paternité chez un gay peut venir marquer la volonté d’une inscription filiale que l’homosexualité a pu plus ou moins mettre en cause. Le désir gay, en comparaison de celui des hommes hétérosexuels, se caractérise généralement par une plus forte intensité et par la précocité de ce désir.

Le deuxième chapitre, « La construction anthropologique de la parenté », rappelle que la différence des sexes et la paternité ne sont pas des données universelles, résultant de données biologiques premières. E. Gratton souligne avec brio que ces dimensions sont profondément sociales. Le troisième chapitre, « La construction occidentale du modèle conjugal », permet à l’auteur d’examiner la construction du système de parenté occidental, qu’il nomme bioconjugal. À grands renforts de références historiques et anthropologiques, ces deux chapitres dessinent un véritable programme de sociologie, revenant sur les idées reçues universalisantes et montrant le poids de la culture dans les modèles que l’on pense à première vue universels. Le chapitre IV, « L’ordre symbolique en question », revient plus spécifiquement à la question de l’homoparentalité et fait le point sur les débats qui l’entourent. On peut par exemple rappeler la position d’Irène Théry pour faire connaître la teneur des débats scientifiques dont il est question. Irène Théry, pourtant favorable au PACS, et même à un contrat de partenariat qui offrirait les mêmes droits entre conjoints que le mariage, reste prudente sur les possibilités d’accès au mariage pour des personnes de même sexe. Elle s’interroge aussi sur l’opportunité de reconnaître certaines homofamilles, considérant que tout enfant a le droit d’avoir un père et une mère. Gratton fait aussi la place aux raisonnements de psychologues tels que Paul Denis, J.-P. Winter [4], mais aussi G. Delaisi de Parseval [5] qui a pris position en faveur de l’homoparentalité. Enfin, les deux derniers chapitres (Chapitre V : « Les déliaisons dangereuses », Chapitre VI : « Les reliaisons homoparentales ») font retour sur l’enquête d’Emmanuel Gratton posant et analysant trois modalités du devenir pères : le devenir seul, le devenir en couple, le devenir dans le cadre d’une coparentalité.

Le ton de l’ouvrage est toujours juste, clair, précis. Il fait beaucoup de place à des analyses qui permettent de construire un cadre de réflexion généraliste sur la question de l’homoparentalité. Les trois chapitres consacrés aux dimensions sociales de la différence des sexes, de la paternité, aux débats autour de l’homoparentalité, n’entament pas du tout l’intérêt de l’ouvrage et s’inscrivent parfaitement dans son économie générale. Ne laissant que trois chapitres finalement consacrés à l’enquête proprement dire, l’ouvrage laisse le lecteur curieux d’en savoir plus. Mais n’est-ce pas là aussi la qualité d’un ouvrage que de susciter l’intérêt du lecteur et le désir d’en lire davantage ?

par Frédérique Giraud , le 29 mai 2008


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Aller plus loin

- Martine Gross, « Quand et comment l’homoparentalité est-elle devenue un

objet « légitime » de recherche en sciences humaines et sociales ? »,

Socio-logos, Numéro 2, 16 octobre 2007.

- La famille homoparentale, Conférence de la cité des sciences et de l’industrie, 15 juin 2005

http://www.cite-sciences.fr/...

- Le site de L’Association des Parents Gays et Lesbiens, l’APGL

- Association des Parents Gays et Lesbiens : études & recherche, bibliographie

- L’homoparentalité - Étude de législation comparée n° 100, Sénat, janvier 2002

- Fonder une famille homoparentale, Martine Gross, Mathieu Peyceré, Ramsay, 2005.

Pour citer cet article :

Frédérique Giraud, « Enquête sur l’homoparentalité », La Vie des idées, 29 mai 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Enquete-sur-l-homoparentalite.html

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Notes

[1Anne Cadoret, Des parents comme les autres : homosexualité et parenté, Paris, Odile Jacob, 2002.

[2Ici puisqu’il s’agit de paternité homosexuelle, cette quatrième forme désignera la maternité pour autrui, pour une maternité lesbienne, elle aurait pris la forme d’une insémination artificielle par exemple.

[3L’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL)

[4J.-P. Winter, « Du Phantasme à la Loi : la question de l’homoparentalité », in « Pères et mère » : les aventuriers de la famille », Revue des deux mondes, 2001, n° 5, p. 95. Paul Denis, « Inquiète paternité », Revue française de psychanalyse, 2002, n° 1, p. 119-128.

[5Geneviève Delaisi de Parseval, La part du père, Paris, Seuil, 1981


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