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Pakistan : enquête au cœur du pouvoir militaire

A propos de Military Inc. d’Ayesha Siddiqa


par Christophe Jaffrelot , le 7 novembre 2007

Au moment où Pervez Musharraf vient de décréter l’état d’urgence au Pakistan, il n’est pas inutile de se pencher sur le rôle particulier que joue l’institution dont il est issu : l’armée. Le livre d’Ayesha Siddiqa la décrit non seulement comme un « Etat dans l’Etat », mais aussi comme une « société dans la société », et analyse par le menu les mécanismes du « Military business ».

Recensé :

Ayesha Siddiqa, Military Inc. Inside Pakistan’s Military Economy, Londres, Pluto Press, 2007, p. 292.

L’ouvrage d’Ayesha Siddiqa [1] était attendu – y compris par la junte pakistanaise qui a empêché son lancement à Islamabad – et il tient toutes ses promesses. On y trouve une reconstitution de la montée en puissance de l’armée pakistanaise sur toute la période 1947-2005 et surtout, à partir du chapitre 4, une étude minutieuse des ressorts de son pouvoir économique.

S’agissant du premier volet, l’auteur distingue fort judicieusement deux périodes. La première, de 1947 à 1977, est marquée par l’initiation progressive des militaires à l’exercice du pouvoir, avant le reflux dû à la victoire électorale de Zulfikar Ali Bhutto en 1977. La seconde s’ouvre avec le coup d’Etat du général Zia – qui fera pendre Bhutto en 1979 – et dure encore aujourd’hui. Ce découpage a l’immense avantage de dissiper un mythe, celui du retour à la démocratie dans les années 1988-1999 : au cours de ces onze années, si les civils – à travers deux Premiers ministres, Bénazir Bhutto et Nawaz Sharif – ont officiellement occupé le pouvoir, les militaires ne leur ont laissé en fait aucune marge de manœuvre. Le seul regret que l’on peut exprimer à propos de cette mise en place du prétorianisme pakistanais tient à la complète indifférence de l’auteure vis-à-vis des influences extérieures à l’origine du phénomène. Car enfin, rien de tout cela n’aurait été possible sans la complaisance des Etats-Unis qui ont fermé les yeux sur l’autoritarisme du régime militaire pakistanais pour mieux s’en faire un allié, obsédés qu’ils étaient par la nécessité de contenir l’URSS dans la région, notamment en Afghanistan.

Les sept chapitres consacrés à l’économie politique du pouvoir militaire au Pakistan sont des modèles du genre. Ils permettent de saisir comment l’armée s’est constituée en « un Etat dans l’Etat » – voire comme « une société dans la société », une réalité que l’auteure cherche à rendre en la décrivant comme une « classe séparée » ou « indépendante ». Elle présente les fondations des trois armes, véritables entreprises publiques employant des milliers de soldats encore actifs ou à la retraite ; elle montre comment les privatisations ont profité à l’armée, et enfin – mais ce n’est pas le moindre – elle décortique la mainmise des militaires sur la terre, estimant leurs propriétés à 12 millions d’hectares où règne une variante locale du féodalisme. De cette analyse fondée sur une enquête de terrain de plusieurs années, Ayesha Siddiqa conclut que l’armée a tellement d’intérêts à défendre qu’elle ne rendra pas le pouvoir de sitôt et que la démocratie restera sans doute encore longtemps une utopie au Pakistan.

Cette analyse est des plus convaincantes, mais elle souffre néanmoins de trois imperfections. Tout d’abord, dès le début de l’ouvrage la comparaison avec le cas turc suscite un certain malaise. L’idée suivant laquelle l’armée turque servirait de modèle à son homologue pakistanaise achoppe en effet sur un point décisif : en Turquie, l’armée apparaît comme un garant de la laïcité, tandis qu’au Pakistan elle n’a pas hésité à s’allier aux islamistes, notamment pour mener le jihad au Cachemire indien. Deuxièmement, la relation de l’armée aux services secrets – en particulier les fameux agents de l’Inter-Services Intelligence – aurait mérité d’être plus détaillée, d’autant que la façon dont l’armée les a utilisés pour déstabiliser Bénazir Bhutto dans les années 1988-90 (seul épisode relaté à ce sujet dans le livre, p. 91) donne à penser que les deux institutions travaillent main dans la main. Enfin, la caractérisation de l’armée pakistanaise comme une « classe à part » aurait encore davantage emporté l’adhésion si l’auteure s’était intéressée, non pas seulement à sa composition ethnique – dominée par les Punjabis et les Pachtounes – mais aussi à son ethos, car il y a là une culture particulière, typique d’une caste repliée sur elle-même.

Malgré ces limites, l’ouvrage d’Ayesha Siddiqa est appelé à devenir un livre de référence dont le courage n’est pas la moindre des vertus. Il fallait oser écrire, par exemple, que depuis le coup d’Etat de Musharraf, 48 journalistes ont été victimes de violences et que sept d’entre eux ont été assassinés pour avoir couvert le ratissage des zones pachtounes et baloutches après le 11-Septembre – probablement par les services secrets si l’on en juge par les armes utilisées.

Aller plus loin

- Différents articles d’Ayesha Siddiqa disponibles en ligne sur sian-affairs.com et http://in.rediff.com/news/2007/jul/17guest.htm

- Pour un aperçu des réactions du pouvoir pakistanais au livre d’Ayesha Siddiqa :

- La chronique du livre d’Ayesha Siddiqa par Stephen Kotkin pour le New York Times :

Pour citer cet article :

Christophe Jaffrelot, « Pakistan : enquête au cœur du pouvoir militaire. A propos de Military Inc. d’Ayesha Siddiqa », La Vie des idées , 7 novembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Enquete-au-coeur-du-pouvoir.html

Nota bene :

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par Christophe Jaffrelot , le 7 novembre 2007

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Notes

[1Ndlr : Ayesha Siddiqa, docteur du King’s College de Londres, « Pakistan scholar » au Woodrow Wilson International Center de Washington en 2004-05, est spécialiste des questions militaires.



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