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À l’heure où le socialisme français, dans sa nouvelle déclaration de principe, s’émancipe entièrement de toute référence révolutionnaire et se cherche une nouvelle identité en se tournant vers l’étranger, l’historien Emmanuel Jousse montre que la circulation des idées socialistes ne se fait pas sans obstacles ni déformations, en comparant la réception de la pensée révisionniste d’Édouard Bernstein en Allemagne et en France au début du XXe siècle.

Recensé : Emmanuel Jousse, Réviser le marxisme ? D’Édouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914, préface de Marc Lazar, coll. Des Poings et des Roses, L’Harmattan, 2007, 20 €. [1]

La publication en mars 1899 des Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie [2] par le social-démocrate allemand Édouard Bernstein (1850-1932) a provoqué au sein du socialisme européen un séisme intellectuel. Ses répliques ont touché toutes les sections de la Deuxième Internationale, depuis les Russes jusqu’aux Français. Dès ce moment, le révisionnisme, qui, par définition, n’est qu’une mise à jour critique et limitée du marxisme, est devenu une doctrine hérétique, puis une insulte politique. Les chefs de file du marxisme orthodoxe comme les militants de la gauche des partis sociaux-démocrates se sont emparés de la pensée de Bernstein pour combattre les tendances ministérialistes et réformistes de leurs partis respectifs. L’étiquette révisionniste permettait de préserver la vocation révolutionnaire du socialisme grâce à l’invention d’un ennemi intérieur qu’il était facile de livrer à l’ouvriérisme des militants. La pensée d’Édouard Bernstein lui a ainsi échappé deux fois : dans son propre parti, elle a été déformée par ses adversaires, qui étaient souvent ses anciens camarades de lutte de la période héroïque de la clandestinité. Puis, lorsqu’elle a franchi les frontières qui séparent aussi bien les États que les partis socialistes européens, elle a été traduite et interprétée d’une manière si partiale qu’elle n’offrait plus qu’un rapport lointain avec son contenu initial.

Vers une nouvelle histoire comparée du socialisme européen

C’est avec une remarquable rigueur qu’Emmanuel Jousse retrace les étapes et les mécanismes de cette déformation. La méthode à laquelle l’auteur recourt s’appuie sur le concept de « transfert culturel », élaboré par Michel Espagne et Michael Werner [3]. L’hypothèse de travail est simple : toute pensée qui traverse une frontière subit nécessairement une déformation de son contenu. L’application de cette méthode à l’histoire des idées est plus complexe, puisqu’il faut retracer aussi précisément que possible une chaîne d’interprétations dans laquelle les traductions successives sont autant de moments charnières.

L’ambition intellectuelle du travail d’Emmanuel Jousse est claire : l’histoire comparée du socialisme européen telle qu’elle s’était jusqu’ici imposée dans l’historiographie française appartient au passé. C’est le plus souvent au bas d’une échelle de développement du socialisme révolutionnaire que la confrontation avec les « modèles » allemand puis russe a autrefois relégué la SFIO. En fait, cette échelle possède elle-même une histoire, qui s’est achevée avec la fin du XXe siècle. Ce que suggère Emmanuel Jousse, c’est que les formes et les pratiques qu’adoptent les différents partis socialistes européens sont au contraire étroitement circonscrites à l’aire mentale et linguistique nationale qui leur est particulière. Seul l’apport extérieur d’idées et de pratiques déformées par le franchissement d’une frontière linguistique peut « déplacer les limites de cet espace fixé » par leur passé et leur relation avec le pouvoir (p. 242). Dans ces circonstances, un internationalisme socialiste est-il possible, hors des cercles restreints d’une élite polyglotte ? On peut en douter, tant les faits sont accablants.

Le travail d’Emmanuel Jousse aboutit tout naturellement à enrichir et nuancer le « modèle génétique » du socialisme français proposé par Alain Bergounioux et Gérard Grunberg [4] : le génome socialiste a muté, lorsqu’il a été soumis à l’irradiation d’idées formulées en-dehors de lui. Allons plus loin : chaque parti qu’accueille la Deuxième Internationale possède son propre « génome », qui détermine de manière contraignante la courbe de son devenir historique. Mais cette courbe peut être infléchie et modifiée par une impulsion intellectuelle venue de l’extérieur. Du « révisionnisme » au « blairisme », le socialisme français a ainsi navigué entre les salves de modèles réformistes étrangers. Il y a donc deux manières de mal comprendre le livre d’Emmanuel Jousse : la première, d’y chercher uniquement les raisons d’un rendez-vous manqué du réformisme à la française ; la seconde, de n’y voir qu’une histoire intellectuelle coupée des « masses » et de l’implantation du parti. À suivre Emmanuel Jousse, en effet, ce rendez-vous a eu lieu : c’est Albert Thomas, député, homme de revues et futur ministre socialiste pendant la Première Guerre mondiale, qui incarne le moment révisionniste français. Mais les circonstances se sont chargées, après 1914, de l’écarter de la scène socialiste. Opposer de manière stérile les réalités locales à une dynamique nationale du parti, c’est par ailleurs s’interdire de voir qu’elles concourent ensemble à fixer les bornes politiques entre lesquelles peut vivre un socialisme national. Le socialisme est une idée qui échappe au terroir, mais son patronage est revendiqué par des partis qui s’y ancrent. Aussi l’histoire du socialisme européen revient-elle moins à comparer des « modèles » qu’à recomposer les réseaux intellectuels et militants au travers desquels les idées et les pratiques circulent et se propagent sous l’influence de l’action novatrice de groupes prosélytes.

L’échec du révisionnisme en Allemagne : Bernstein et son parti

La pensée de Bernstein est rapidement devenue ce qu’elle n’était pas sous l’effet des polémiques violentes, puis de l’excommunication officielle dont elle est victime au congrès de Dresde, en septembre 1903. Emmanuel Jousse dépoussière l’histoire de cette pensée, sur laquelle le dernier ouvrage de synthèse était la traduction du livre de Peter Angel en 1961 [5]. Édouard Bernstein n’est pas entré en socialisme par le marxisme, mais par la fréquentation d’Eugen Dühring et de Karl Höchberg, adeptes d’un socialisme éthique et antimatérialiste pour lequel Marx et Engels avaient le plus solide mépris. Ce n’est qu’en 1880 que Bernstein se rend auprès des exilés de Londres et se convertit à leur doctrine. La rencontre avec Marx est le « vecteur principal » par lequel se manifeste son adhésion intellectuelle au marxisme (p. 52). Il n’est pas le seul, dans le socialisme européen d’avant-guerre, à avoir subi l’ascendant de la personnalité du Londonien. Bernstein est donc l’un des petits soldats de l’entreprise de conquête intellectuelle de la social-démocratie allemande que mènent Marx et Engels au moyen d’un combat systématique contre toutes les tendances qui leur sont opposées. Cette influence dominante du marxisme sur sa pensée à partir du début des années 1880 n’a cependant nullement tari sa curiosité d’autodidacte et son goût pour la spéculation socialiste. Les circonstances de la clandestinité avaient favorisé son ralliement fervent ; de la même manière, les circonstances de la fin du siècle l’incitaient à s’en départir. La violence des réactions qui accueillent la publication de ses Présupposés en 1899 tient à la stature de marxiste éminent et d’exécuteur testamentaire d’Engels que Bernstein avait acquise au cours des années 1890.

Bernstein possède l’audace naïve d’un penseur de cabinet. C’est un homme de revue, pas de congrès. Malgré les attaques dont il est l’objet, il rechigne manifestement à organiser une tendance au sein de laquelle il pourrait jouer le rôle de chef de coterie. Il déçoit ceux qui l’entourent, tandis que son intellectualisme prête le flanc à ceux qui l’attaquent. Sa défaite est scellée d’avance, même si elle n’est définitive qu’en 1903. Bernstein s’attendait-il à être ainsi submergé ? Sans doute pas. Bernstein est un critique du marxisme et se réfugie derrière cette posture. Il ne destinait pas sa pensée à être exportée hors d’Allemagne, et ne revendiquait pas pour elle le statut de doctrine officielle du parti. Mais la force critique propre de celle-ci comme la situation dominante de la SPD dans la Deuxième Internationale confèrent à ses idées, même déformées, un immense retentissement. Là encore, Emmanuel Jousse vise juste : ce destin incontrôlé est aussi bien le fruit de ses audaces que des déformations que la polémique fait subir aux thèses de son livre. Bernstein, en toute rigueur, ne répudie nullement la vocation révolutionnaire du socialisme ; mais ses adversaires le dépeignent comme un liquidateur de sa destinée grandiose. Sa principale cible n’est pas le marxisme, mais l’orthodoxie marxiste qui s’est installée en maître à la tête du parti ; la notoriété des hommes qui l’ont rallié est utilisée contre lui pour l’accuser d’être un intellectuel antimarxiste coupé des masses. Il recourt à la méthode critique de Kant pour faire la part dans le socialisme entre le réel et l’idéal ; et il est accusé de revenir à Kant pour liquider Marx. Rétrospectivement, les limites que Bernstein imposait par prudence ou par sincérité à sa propre audace ont disparu des lectures successives qui ont été faites de son livre. Bernstein est désormais figé dans la posture de l’ennemi intérieur de « droite » de la social-démocratie.

En 1903, pourtant, il ne quitte pas le parti, mais s’incline. Pas de destin à la Briand, à la Millerand pour Bernstein : mais une marginalisation prolongée qui ne se termine qu’avec la réconciliation avec Kautsky dans la tourmente de la guerre et de l’avènement du bolchevisme. L’intellectuel allemand de parti ne jouit pas de la liberté de l’intellectuel socialiste français : il doit composer ou se démettre devant l’orthodoxie de parti qui lui offre malgré tout une protection minimale contre l’arbitraire et la censure du régime wilhelminien. En 1959, lors du congrès de rénovation théorique de la social-démocratie allemande à Bad Godesberg, Bernstein a paru avoir raison ; et cette gloire posthume a influencé en profondeur les interprétations rétrospectives de sa pensée. Par sa force propre, sa pensée était condamnée à déborder les limites étroites d’un ouvrage livré d’un bloc à la polémique. Mais il est incontestable que Bernstein a préféré la discipline du parti à la dissidence.

Le « révisionnisme à la française » : Albert Thomas

Condamnée en Allemagne, la pensée de Bernstein l’est aussi hors d’Allemagne. Là encore, ce destin n’était pas écrit. On pouvait imaginer que les hommes qui se sentaient proches de ses idées s’en empareraient pour leur propre usage. Le « transfert », pourtant, est un échec dès 1905. Pour les guesdistes, le marxisme est un « point de repère plus qu’un point d’accord ». L’orthodoxie guesdiste n’est pas comme en Allemagne, une « église communautaire », mais un « clocher » (p. 112). Le rejet de Bernstein n’en est que plus impérieux. La traduction des Voraussetzungen par l’anarchiste Alexandre Cohen aggrave l’affaire : effectuée en moins de trois mois, elle est partiale et approfondit l’image anti-révolutionnaire de Bernstein. Cette déformation inattendue explique en partie la défiance manifestée par Jaurès envers une pensée dont il était pourtant proche. Mais c’est pour lui, ainsi que le démontre Emmanuel Jousse, une « défiance nécessaire » qui lui est dictée par les enjeux des lendemains du congrès d’unité manqué de Japy (3-8 décembre 1899) et la sauvegarde de la vocation révolutionnaire du socialisme. Lorsque Guesde invoque la résolution de Dresde au congrès international d’Amsterdam en août 1904, l’affaire est entendue : le socialisme français ne sera pas révisionniste. Reste à savoir, pourrait-on ajouter, s’il sera révolutionnaire… C’est là qu’Emmanuel Jousse rejoint et nuance la thèse du « modèle génétique », dont le rejet du révisionnisme constitue en quelque sorte l’envers.

Si le révisionnisme a été si facilement déformé en France, c’est en raison des préjugés anti-allemands largement répandus dans la presse socialiste, confortés par la traduction biaisée de Cohen. C’est dans le giron du socialisme normalien, au sein de ce réseau étroit d’intellectuels socialistes où l’allemand est couramment pratiqué, que Bernstein peut être lu et intégré. Mais la génération des aînés, Lucien Herr, Charles Andler, se méfie du révisionnisme ; ce sont les benjamins du socialisme normalien, et en particulier Albert Thomas, qui se réclament ouvertement de lui. Thomas, au fond, tente de répondre à une question fondamentale, qui est commune à Jaurès comme à Bernstein : comment le socialisme se réalisera-t-il par la démocratie ? Thomas veut échapper au dilemme de l’intégration nationale et de l’intégrisme révolutionnaire par le recours au révisionnisme, qui doit lui permettre d’adapter la théorie à la pratique pour donner naissance à un « vrai parti national », disposé à participer, « à certaines conditions », à l’exercice gouvernemental du pouvoir. Mais la guerre devait mettre un terme à ce possible révisionniste qu’incarne le moment Thomas.

Le grand problème du socialisme avant 1914 est de se doter d’une politique proprement socialiste – entre la République et la révolution. La guerre de 1914 repose entièrement la question, d’une manière bien plus dramatique que l’unité de 1905. Après 1918, le socialisme a cru trouver dans un autre « modèle », bolchevique celui-là, une solution à sa crise identitaire : illusion passagère, mais suffisamment durable pour être décisive dans le cours de son histoire. Aussi l’échec du révisionnisme de Thomas est-il une question de circonstances, et non la conséquence d’une tare du génome socialiste français. Avec une grande rigueur, une belle clarté et une solide érudition critique, condition nécessaire d’une véritable histoire des idées, Emmanuel Jousse incite à un retour aux sources, dans tous les sens du terme, du socialisme français.

Aller plus loin

Pour citer cet article :

Romain Ducoulombier, « Édouard Bernstein et le socialisme européen avant 1914 », La Vie des idées , 7 mai 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Edouard-Bernstein-et-le-socialisme.html

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par Romain Ducoulombier , le 7 mai 2008

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Notes

[1Issu d’un DEA soutenu à l’IEP de Paris sous la direction de Marc Lazar, ce livre a été couronné par le prix 2006 de la Fondation Jean Jaurès.

[2L’édition de référence en français est aujourd’hui Édouard Bernstein, Les présupposés du socialisme, trad. Jean Ruffet et Michel Mozet, Paris, Seuil, 1974. Mais la traduction dont il est question dans cette recension est parue en 1900 chez Stock sous le titre Socialisme théorique et social-démocratie pratique.

[3Michel Espagne, Michael Werner (dir.), Qu’est-ce qu’une littérature nationale ? Approches pour une théorie interculturelle du champ littéraire, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1994.

[4Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir 1905-2005, Paris, Fayard, 2005.

[5Pierre Angel, Eduard Bernstein et l’évolution du socialisme allemand, Paris, M. Didier, 1961.



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