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Écrire la migration aujourd’hui

À propos de : Corinne Alexandre-Garner et Isabelle Keller-Privat (dir), Migrations, exils, errances, écritures, Presses Universitaires de Paris Ouest.


Le roman, le cinéma et le théatre s’emparent aujourd’hui des thèmes de la migration et de l’exil. Un collectif récent dresse un panorama de différentes formes d’expression qui inscrivent ces questions dans l’imaginaire contemporain.

Recensé : Corinne Alexandre-Garner et Isabelle Keller-Privat (dir), Migrations, exils, errances, écritures, Paris, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2012, 360 p., 25€.

Placé sous le signe du « Tout Monde » d’Edouard Glissant, le recueil Migrations, exils, errances et écritures [1] se donne pour objectif d’explorer les formes d’expression artistique et linguistique des migrations contemporaines : exode, exil, errance, nomadisme. Afin de décrire les pertes, les blessures et les risques qu’impliquent ces migrations, mais aussi les nouveaux horizons qu’elles ouvrent, les différentes contributions se fondent sur la base théorique de la sémiotique et de l’étude de l’image (Jacques Fontanille, Roland Barthes, Susan Sontag), des travaux de la sociologue et historienne québécoise d’origine française Régine Robin (sa notion de la « mémoire culturelle métissée »), ou des textes de l’essayiste québécoise Lise Gauvin qui s’intéresse en particulier aux questions de la langue d’écriture (sa notion de la « surconscience linguistique et identitaire »).

Mondialité et migrations

Comme une réponse à l’avènement de la « mondialité [2] » annoncé par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, l’ouvrage fait feu de tout bois, couvrant des aires géographiques variées, et conviant de nombreux supports d’analyse : théâtre, cinéma, photographie, articles journalistiques, témoignages et récits de vie, œuvres littéraires. Les corpus étudiés, allant des textes du XVIe siècle aux œuvres d’auteurs vivants, appartiennent à des genres différents : poésie, roman, formes littéraires hybrides, non-fiction, récit de voyages, traité satyrique, performances orales. Ce défi jeté au catalogage s’inscrit dans les idées d’Edouard Glissant qui considère l’errance comme une forme de résistance à une vision statique « qui résumait le monde en une évidence transparente, lui prétendant un sens et une finalité présupposée [3] ».

Ces différentes réflexions sur l’exil se croisent en un point essentiel : le rôle joué par le langage et les interactions entre les langues. Deux perspectives sont possibles, selon que le langage et l’imaginaire deviennent l’ultime espace d’ancrage du sujet dans le monde, ou que l’on choisisse de mettre l’accent sur l’ouverture vers d’autres langues. Dans le premier cas, le langage devient un outil de la redécouverte de sa présence au monde, de la renaissance du « Moi » lorsque l’expérience vécue est impitoyablement détachée de l’existence antérieure. Il est alors l’ultime instance qui permet de rendre compte de l’expérience au sein d’un espace où le monde est appréhendé différemment. Pour le second cas, l’évocation de George Steiner place l’ouvrage sous l’auspice de l’extraterritorialité des littératures et des langues.

Outre les problématiques linguistiques, les articles ouvrent sur d’autres thématiques liées à la migration : l’inhumanité que peut recouvrir l’exil (textes d’Eugène Nshimiymana, Anguéliki Garidis, Stephan Le Courant et Ibrahim Kanouté), les parallèles entre les histoires personnelles et l’Histoire (Stéphane Sawas, Isabelle Keller-Privat, Christophe Ippolito), l’errance comme quête identitaire (Julien Milly, Karin Schwerdtner, Eugène Nshimiyimana, Isabelle Keller-Privat). Les différentes contributions montrent le retour, à l’origine du discours errant, d’impératifs identiques, lorsqu’à travers la narration ou la mise en scène théâtrale « se produit alors une traduction de la dimension intime et personnelle des expériences, en formes socialement partagées » (p. 114 ; Jeanne Le Gallic, Luyindula Ne Nkamu, Stephan Le Courant et Ibrahim Kanouté).

Dire et inscrire l’exil

Le volume s’ouvre sur une série de textes proposés par des acteurs des processus migratoires, qui ainsi participent à la réflexion générale au même titre que les articles des chercheurs en lettres et sciences humaines. Les contributions de poètes, artistes, mais aussi de travailleurs migrants ou d’étudiants ayant connu personnellement la situation de sans-papiers illustrent à la fois des trajectoires individuelles et l’instant historique. Témoignages directs des phénomènes sociaux actuels, ils montrent les réalités douloureuses associées à l’exil : exploitation économique, lutte politique, etc. Mais ils rendent également audibles les voix marginalisées des rescapés de toutes sortes. Comme l’exprime Helen Epstein dans son ouvrage Écrire la vie, ce type de formes narratives « déplace le marginal vers le centre, modifiant ainsi le point de vue et faisant du narrateur l’agent de ce changement [4] ».

Le choix de commencer par des extraits d’œuvres de Tahar Bekri, poète né à Tunis et résidant à Paris, est significatif : la thématique d’un retour fantasmé et son impossibilité résonnent dans les autres travaux rassemblés dans le volume comme un fil conducteur de l’ouvrage. Il s’agit non pas du non-retour en termes géographiques, mais de l’impossibilité de retrouver l’état identique à celui d’avant le départ, le même regard, le même rapport à la langue natale (Alice Pick) et à la réalité (Judith Sarfati Lanter), de réconcilier pleinement l’avant et l’après. Pour certains, loin d’être réduit à une fatalité dramatique, le non-retour définitif à son état d’origine signifie également la mise en mouvement infini et bénéfique (Julien Milly, Maxime Decout), et permet d’éviter la « fixation mortifère » (p. 298).

D’autres genres - témoignages autobiographiques, poèmes, textes de chants africains –viennent compléter le tableau. Ibrahim Kanouté, ancien sans-papiers originaire du Mali, et Stephan Le Courant, doctorant en ethnologie au LESC, exposent un projet commun de livre dans lequel Ibrahim Kanouté présente son expérience personnelle de ses dix années passées en France avant d’être régularisé. Ce récit de vie vise à rendre compte du quotidien que partagent de nombreux étrangers en situation irrégulière, la narration à quatre mains d’une histoire personnelle étant guidée par la double volonté de la transmission de l’expérience et de la recherche de la reconnaissance sociale. Le texte hétéroclite de Luyindula Ne Nkamu, artiste et musicien, réunit des textes de ses performances orales et le témoignage de sa vie en France en situation irrégulière, évoquant son travail pour la vulgarisation et la pérennisation de la culture congolaise et sa lutte politique ; parlant au nom des peuples d’Afrique, et terminant sa contribution par le texte poétique du peintre Tshibanda Bondo Dialogue des cultures, Luyindula Ne Nkamu se positionne comme le porte-parole des autres artistes congolais, voire de tout le continent africain.

Errances au féminin

Les « errances au féminin » font l’objet des réflexions de Karin Schwerdtner et de Cécilia W. Francis. Karin Schwerdtner, auteur de la monographie La Femme errante, étend sa réflexion concernant le « droit à l’altération » (p. 76) aux écrivains Annie Ernaux, Andrée Chedid, Nicole Brossard, Monique LaRue, Jean-Marie Gustave Le Clézio ou Malike Mokeddem : on y retrouve en partage l’inventivité et le « renouvellement constant de sa présence au monde » (p. 77) décrits dans La Québécoite par Régine Robin [5].

Cécilia W. Francis étudie dans l’œuvre de la romancière franco-algérienne Leïla Sebbar la « reconstruction (auto)référentielle » (p. 82-83) qui se met en place autour des thématiques de l’héritage personnel, familial et collectif et surtout de la langue natale : dans le cas de l’écrivaine, la transmission est interrompue par la privation de la langue du père. Aspirant à reprendre la possession de son héritage culturel arabe, Leïla Sebbar explore les thématiques de la non-possession de la langue, de la nostalgie de l’inconnu, de la fabrication d’« une mémoire d’emprunt » (p. 98), de désir de « reconstruction mémorielle et sociale » (p. 100), du métissage, de la bi-culturalité, et des liens de la diaspora avec le pays d’origine. Ces thématiques jettent des ponts avec l’œuvre d’Aimé Césaire, ainsi qu’avec la pensée d’Edouard Glissant, en faisant des ouvrages de Sebbar une « mosaïque textuelle polyphonique » (p. 100).

Aux frontières de la langue

Une partie sur le « discours errant » examine les procédés narratifs mis en place pour énoncer le sujet migrant. Ainsi, les procédés du collage et de l’inventaire que Christophe Ippolito distingue chez Régine Robin, permettent de rendre compte de l’« l’écriture-mémoire : une entreprise encyclopédique de l’interculturel » (p. 166), mais aussi de relier l’histoire personnelle de l’auteur à l’« Histoire en morceaux [6] ». Eugène Nshimiyimana, Alice Pick et Isabelle Keller-Privat analysent les représentations imaginaires à l’origine des migrations, que ce soit la représentation mentale d’un lieu fantasmé, d’un avenir ou passé rêvé, d’une autre langue, d’un ailleurs meilleur. En offrant un examen méticuleux des divers plans énonciatifs et narratifs du roman de John McGregor So Many Ways to Begin (2006), Isabelle Keller-Privat montre que l’infinie quête des origines entreprise par le héros présente toutes les caractéristiques d’un témoignage migrant : « désir originel d’une vie meilleure et plus confortable qui pousse l’individu à partir, difficile abandon du lieu d’origine, vécu a posteriori comme une perte et que les migrants se reprochent maintes fois, retour périodique au point d’origine afin de resserrer les liens avec ceux qu’on a laissés derrière » (p. 149). L’analyse des stratégies d’énonciation du sujet migrant dans le roman Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome (Eugène Nshimiyimana) montre que l’écriture peut devenir le seul « territoire hospitalier », le « véritable lieu d’accueil de soi » (p. 122) qui permet de ranimer le sujet meurtri par l’expérience douloureuse de l’exil.

Si le point de départ du personnage de Fatou Diome est le fantasme d’un avenir meilleur, et celui de l’errance du personnage du roman de John McGregor ses origines imaginées, dans le cas de Nancy Huston et chez les personnages de ses romans, il s’agit d’une vision idéalisée de la langue (Alice Pick). Les fantasmes utopiques sur la nature de la langue et les possibilités que pourraient offrir les « béates béances entres les mots [7] » les amènent à des crises langagières qui se traduisent par une aspiration à « effacer les différences entre les langues » (p. 136). Enfin, vient la constatation : « Parler une ou plusieurs langues étrangères anéantit la fausse évidence de la langue maternelle et vous aide à la percevoir pour ce qu’elle est : une prise sur le réel parmi d’autres [8] ». Chez Jorge de Sena, écrivain d’origine portugaise ayant connu plusieurs exils successifs, « Le poème est l’exil et le poète qui lui appartient appartient à l’insatisfaction de l’exil, est toujours hors de lui-même, hors de son lieu natal, appartient à l’étranger, à ce qui est le dehors sans intimité et sans limite [9] ». Ces réflexions autour de la langue se poursuivent avec une étude sur le théâtre de l’immigration algérienne des années 1970 à Marseille (Jeanne Le Gallic).

Une autre série de textes porte sur les « mots qui migrent », d’une langue à l’autre ou d’un auteur à l’autre, les emprunts linguistiques présents dans des textes littéraires ou journalistiques, les stratégies mises en œuvre par des traducteurs littéraires pour rendre compte des rencontres entre les langues dans les textes originaux. Ainsi, Emily Eells examine l’utilisation de l’anglais par Marcel Proust dans le cycle romanesque À la recherche du temps perdu, et la manière dont ces expressions et phrases ont été rendues dans trois traductions différentes de l’œuvre en anglais. Associées aux thématiques du snobisme et de l’homosexualité dans les romans proustiens, elles sont transcrites tantôt par le truchement de la typographie qui cherche à mettre en relief l’« effet d’intrusion intempestive, de perte d’équilibre, de vacillement sémantique » (p. 208), tantôt par les stratégies de compensation et d’équivalence qui permettent de garder l’hétérogénéité linguistique du texte original. De nombreux passages analysés témoignent également de la manière dont les mots anglais utilisés par Proust s’inscrivent dans sa poétique de l’étranger.

Poétiques nomades

Pointant toujours la communauté des problématiques liées à l’exil, l’ouvrage aborde au passage différents langages artistiques – écriture, cinéma, photographie. La rencontre entre le cinéma et l’écriture se trouve au cœur de l’attention de Julien Milly qui décèle l’élaboration des « écritures pensives » et des « images-pensées » dans les films de Gus van Sant, Béla Tarr et Alexandre Sokourov. Ainsi, en mettant en parallèle les images et les monologues menés par la voix off du « poème filmique » Elégie de la traversée de Sokourov, Julien Milly met en lumière la manière dont sont reliés l’errance mise en images, la quête identitaire du cinéaste et le processus créatif en lui-même.

Les œuvres de W. G. Sebald étudiées par Anguéliki Garidis allient elles aussi divers supports artistiques en faisant intervenir la photographie, dans une association des textes et des images qui accentue l’effet de confusion entre le monde des humains et celui des animaux, et surtout entre le monde des morts et celui des vivants ; les métaphores et références aux figures mythiques, et en particulier les Parques, contribuent à transmettre les connotations infernales à la vision du monde d’un exilé. Maxime Decout, enfin, examine les spécificités propres aux conceptions de l’errance des écrivains d’origine juive - Albert Cohen, Edmond Jabès, Romain Gary, Patrick Modiano, André Schwarz-Bart, Georges Perec – proposant de considérer le nomadisme comme une « grammaire d’égarement », et les « poétiques nomades » comme la « reconstitution d’un ordre prosodique dans un désordre syntaxique, la découverte d’une parataxe signifiante dans une syntaxe refusée » (p. 294).

Comme Maxime Decout, comme Anguéliki Garidis, Judith Sarfati Lanter conclut à un pouvoir réel de l’art : l’écriture offre au sujet exilé un moyen de s’inscrire à nouveau dans le monde et de retrouver ses repères dans un « univers décardinalisé » (p. 273). Cette idée d’un pouvoir partagé entre l’art, l’écriture et le langage pour ancrer la mondialité des migrations, des exils et des errances est en définitive l’horizon partagé par l’ensemble des textes du volume.

Pour citer cet article :

Anna Lushenkova, « Écrire la migration aujourd’hui », La Vie des idées , 2 janvier 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ecrire-la-migration-aujourd-hui.html

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par Anna Lushenkova , le 2 janvier 2014

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Notes

[1Le recueil Migrations, exils, errances et écritures, publié sous la direction de Corinne Alexandre-Garner et Isabelle Keller-Privat, rassemble une sélection de travaux issus de deux manifestations qui se sont tenues dans le cadre du pôle « Tout Monde » à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense en juin 2010 : le colloque « Diversités et Croisements » suivi par le colloque éponyme au présent ouvrage. Cette publication fait également suite au précédent volume de la collection « Chemins croisés », Frontières, marges et confins, tout en situant l’angle d’étude autour des problématiques liées au déplacement. Ses diverses formes – exode, exil, errance, nomadisme – sont étudiées à la lueur des pertes, des blessures et des risques qu’elles impliquent, mais aussi des nouveaux horizons qu’elles ouvrent.

[2Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : l’identité nationale hors-la-loi ? Paris, Éditions Galaade, 2007, p. 16.

[3Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 33.

[4Hélène Epstein, Écrire la vie, [tr. de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Nelson], Paris, La Cause des Livres, 2009, p. 49.

[5Jean-Marie Gustave Le Clézio, Terra amata, Paris, Gallimard, 1967, p. 163.

[6Régine Robin, La Québécoite, Montréal, XYZ, 1993, p. 15.

[7Nancy Huston, Limbes/Limbo, Arles, Actes Sud, « Babel », 2000, p. 25-7.

[8Nancy Huston, L’Espace fabulatrice, Arles, Actes Sud, 2008, p. 49.

[9Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1973, p. 322.



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