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Économie d’un méga-bidonville

À propos de : Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Dharavi : From Mega-Slum to Urban Paradigm, Routledge


Situé au cœur de Mumbai, le méga-bidonville de Dharavi compte parmi les plus grands d’Asie. Dans un ouvrage combinant diverses approches, Saglio-Yatzimirsky en analyse le fonctionnement spatial et économique, en insistant sur un paradoxe de taille : dominé par l’économie informelle, ce bidonville se trouve cependant très bien connecté aux circuits économiques régionaux et internationaux.

Recensé : Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Dharavi : From Mega-Slum to Urban Paradigm, New Delhi : Routledge, Series Cities and the Urban Imperative, 2013, 400 p.

Le bidonville de Dharavi jouit d’une grande notoriété. Située au cœur de Mumbai, cette étendue de 3 km², sur laquelle vivent quelques 800 000 habitants, est récemment devenue le centre de toutes les attentions. Au cours des dernières années, les ouvrages dédiés au bidonville se sont multipliés : parmi eux Rediscovering Dharavi : Stories From Asia’s Largest Slum (2000), Poor Little Rich Slum (2012) and Dharavi, The City Within (2013), pour n’en citer que quelques-uns. Cette série de publications constitue presque une discipline à part entière, la Dharavi-ologie [1].

Le livre de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Dharavi : From Mega-Slum to Urban Paradigm (2013), appartient à cet ensemble de travaux. Mais il ne s’agit pas d’un simple ouvrage supplémentaire. Car Saglio-Yatzimirsky a commencé ses investigations bien avant l’engouement actuel. Sur le terrain depuis 1993, elle a vu son objet d’étude progressivement envahi par d’autres chercheurs, de nombreux journalistes et des militants venus de divers horizons, une évolution qu’elle décrit dans son ouvrage. Plus précisément, son travail se distingue par son ampleur, sa profondeur, et son angle d’approche.

L’ouvrage envisage Dharavi comme un « fait social total », une société à part entière. Mobilisant des approches très variées (sociologie urbaine, anthropologie sociale et science politique), l’auteure étudie plusieurs dimensions du bidonville (histoire, logement, castes, structure familiale, religion, politique, etc.) et recourt à différentes échelles d’analyse. Passant d’une perspective microsociologique à une approche plus macro, l’ouvrage nous emmène ainsi dans l’intimité des habitations précaires de Dharavi pour ensuite relier leur situation à celle de la rue, de la ville, de la région et même de la sphère publique mondiale, où l’avenir du bidonville est actuellement en débat.

Mobilisant ethnographie et entretiens, l’ouvrage est aussi caractérisé par sa profondeur. Il s’agit en réalité de la traduction anglaise d’une enquête réalisée entre 1993 et 2001 sur les travailleurs du cuir de Dharavi [2], mais actualisée et augmentée de nouvelles investigations, réalisées entre 2007 et 2010, sur le réaménagement du bidonville. S’étalant sur deux décennies (1993-2010), le travail de recherche réalisé pour ce livre est donc tout à fait impressionnant. L’auteure a également vécu au cœur de Dharavi entre 1994 et 1995, partageant la vie d’une famille voisine. Malgré une écriture ethnographique encore trop timide [3], l’ouvrage, qui contient aussi de belles photographies et un travail de cartographie conséquent, rend justice à la complexité du bidonville.

Le point d’entrée de l’ouvrage mérite notre attention, puisque c’est à travers l’étude des travailleurs du cuir, des individus de basse caste représentant un quart de la population de Dharavi que l’auteure explore les relations entre castes au sein du bidonville ainsi que la question de l’économie informelle. C’est aussi à travers les débats actuels sur le réaménagement du bidonville que l’ouvrage analyse les questions de mobilisation politique, de citoyenneté et de droit à la ville.

Le méga-bidonville, une nouvelle forme urbaine

L’un des principaux apports de l’ouvrage est l’étude de Dharavi en tant que forme urbaine spécifique, le méga-bidonville. Par son statut de bidonville, soit une zone illégalement occupée, Dharavi se situe en marge de la société. C’est un espace d’exclusion, interstitiel. Cependant, il s’agit aussi d’une entité spatiale énorme, regroupant des centaines de milliers d’individus, comme en témoignent les superlatifs excessifs souvent mobilisés à son sujet. S’inspirant des travaux de l’école de Chicago, Saglio-Yatzimirsky analyse la façon dont l’espace est structuré au sein du méga-bidonville, et trouve de l’organisation là où le sens commun ne voit que chaos et anarchie.

Si l’utilisation de concepts américains dans l’analyse d’un cas indien est problématique pour certains auteurs [4], l’ouvrage démontre que Dharavi offre un champ d’application idéal pour les théories de l’école de Chicago. Tout d’abord, par sa taille et son histoire, le bidonville remplit les critères d’une ville. Ensuite, il accueille une population incroyablement diverse : Hindous, Musulmans, Chrétiens, Marathis, Gujaratis, Tamouls et Biharis se partagent un espace restreint et y cohabitent de façon plus ou moins pacifiée. Enfin, le bidonville s’est formé à la suite d’une série de vagues migratoires : des migrants ruraux venus de différentes régions s’y sont successivement installés, en quête d’emploi, de réussite et de mobilité sociale. Fidèle à la tradition de Chicago, l’auteure analyse la redéfinition de l’identité ethnique de ces migrants en contexte urbain et démontre que le méga-bidonville est un laboratoire pour la formation d’identités nouvelles.

La caste en milieu urbain, une ethnographie

Si les outils fournis par la tradition de Chicago restent pertinents pour étudier les questions migratoires, de ségrégation ou de formation identitaire, ils s’avèrent limités lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui reste une spécificité indienne : la caste. Saglio-Yatzimirsky s’appuie sur la littérature indienne pour s’attaquer à cet enjeu, qui se situe au cœur de son analyse.

Après une longue introduction générale sur le système de castes et l’intouchabilité en Inde, l’ouvrage s’intéresse à la façon dont les hiérarchies de caste se trouvent redéfinies à Dharavi, un contexte urbain où coexistent une grande diversité de castes et où la moitié des habitants sont des intouchables. Se concentrant sur les castes intouchables les plus représentées, les Chambhar (cordonniers) et les Dhor (tanneurs) du Maharashtra, l’auteure démontre que le système de castes est à la fois transformé et renforcé.

Le livre démontre que les attributions professionnelles liées aux castes sont devenues plus flexibles grâce aux opportunités économiques offertes par le bidonville. Certains individus ont également pu faire l’expérience d’une mobilité sociale ascendante au moyen de l’éducation, de l’engagement politique ou de l’accès à la propriété, perturbant ainsi les hiérarchies religieuses établies. Enfin, la popularité du cuir produit à Dharavi a permis aux intouchables travaillant dans ce secteur de revendiquer le statut d’artisans, plus noble et reconnu.

Mais la nécessaire protection des identités dans un environnement urbain caractérisé par une grande diversité et une grande promiscuité implique également un renforcement du système de caste. L’obsession statutaire reste très prégnante dans les interactions sociales, les pratiques religieuses et les arrangements maritaux. Ainsi, alors que certains analystes avaient prédit la disparition de la caste dans les grandes métropoles, l’auteure démontre que cela est loin d’être le cas : la caste reste une « matrice » cruciale de la vie sociale urbaine.

Un centre économique incontournable

Au cours de ses observations, Saglio-Yatzimirsky met le doigt sur un paradoxe : catégorisé comme bidonville, Dharavi se caractérise pourtant par une extraordinaire vitalité économique. Les mots qui viennent à l’esprit du passant qui oserait s’aventurer dans ses rues ne sont ni « pauvreté » ni « criminalité », mais plutôt « activité » et « productivité ». Chaque maison accueille en son sein un atelier, produisant des vêtements, de la poterie, et surtout, des articles en cuir.

L’auteure explique comment les ateliers de production du cuir à Dharavi, qui appartiennent de façon écrasante au secteur informel (entreprises employant moins de 20 travailleurs et échappant de ce fait à la législation du travail), se sont progressivement adaptés au marché. Tout en résistant aux logiques contractuelle et rationnelle (pas de comptabilité, pas de statistiques), cette petite industrie traditionnelle s’est avérée très compétitive pour l’économie globale : les artisans de Dharavi travaillent désormais sous contrat pour de grandes entreprises du secteur formel et leurs articles se vendent dans de nombreux showrooms à Mumbai, dans des boutiques de luxe et même à l’international. La dimension économique est ainsi, d’après les mots de l’auteure, la raison d’être de Dharavi. Allant à l’encontre des stéréotypes sur les bidonvilles, l’ouvrage démontre que Dharavi ne se caractérise absolument pas par une économie insulaire : au contraire, le bidonville est très bien connecté aux circuits économiques régionaux et internationaux.

Un enjeu politique de taille

Le livre nous apprend qu’en plus d’être un centre de production important, Dharavi est également un enjeu politique d’importance, et ce pour trois raisons.

Le bidonville constitue d’abord un gigantesque réservoir de voix électorales. Depuis sa reconnaissance officielle par les autorités municipales, certains de ses habitants sont devenus des électeurs à part entière. Le bidonville fait désormais partie de l’échiquier électoral Mumbaikar et les partis politiques se livrent une compétition féroce pour gagner les faveurs de ses habitants.

Ensuite, la situation géographique de Dharavi en fait un emplacement immobilier potentiellement très lucratif. La ville de Mumbai continuant de s’étendre vers le nord, le bidonville est progressivement devenu un quartier central, une situation embarrassante pour les autorités municipales et les constructeurs privés qui veulent faire de Mumbai une ville de classe mondiale. Comme dans d’autres villes indiennes, l’impératif d’embellissement de l’espace urbain s’est traduit par des attaques répétées contre les habitants des bidonvilles et les pauvres en général. Plusieurs projets de réhabilitation urbaine se sont succédés pour assainir, moderniser, verticaliser et uniformiser le bidonville. L’ouvrage se concentre sur la tentative de réhabilitation la plus récente, le Dharavi Redevelopment Project (DRP), une opération financière de grande envergure impliquant de nombreux acteurs (publics, privés et non-gouvernementaux).

Enfin, dans le cadre du DRP, les habitants de Dharavi ont fait preuve d’une capacité de mobilisation insoupçonnée. En effet, le plan recourait à une approche par le haut (top-down) sans aucune consultation citoyenne. Ensuite, il ne promettait de reloger que ceux qui auraient pu prouver leur inscription sur les listes électorales avant 2000. Enfin, et le plus important pour l’auteure, il ignorait complètement la spécificité du mode d’habitat de Dharavi, où les espaces résidentiels et productifs sont souvent les mêmes. Oubliant cette dimension cruciale, le projet signait la fin de la dynamique industrie locale que le livre s’attache à décrire. La mobilisation sans précédent des habitants contre le plan a cependant été un succès, puisque le DRP a été suspendu en 2009, dans l’attente d’un meilleur projet.

Conclusion : Dharavi, l’anti-bidonville

Cet ouvrage raconte une histoire de changement, un changement parfois trop rapide pour que le chercheur en prenne pleinement la mesure. Il décrit Dharavi comme une forme urbaine en mouvement, partie de rien sur un terrain vague, qui s’est développée et a prospéré sans être institutionnalisée, et qui a progressivement été reconnue et légalisée. Le livre démontre que l’implication de l’État dans les affaires du bidonville n’a pas nécessairement été vectrice de progrès.

Cet ouvrage s’élève aussi contre les clichés et les stéréotypes. Il démontre que les définitions courantes du bidonville (insalubre, illégal, pathologique) ne s’appliquent pas à Dharavi, qui est désormais aussi grand qu’une ville et constitue un centre de production important, bien relié aux circuits de l’économie organisée. Par ailleurs, le bidonville a permis la formation d’une identité distincte et englobante, qui unit tous ses habitants : pour l’auteure, Dharavi ne résulte pas simplement de l’importation de dynamiques villageoises dans l’espace urbain. Il s’agit plutôt d’une société composite à part entière, avec ses normes, sa logique et son mode de vie. La mobilisation des habitants pour la protection de ce mode de vie est aussi venue contredire les propos habituels sur la prétendue passivité politique des plus pauvres.

Finalement, Dharavi apparaît comme un nouveau paradigme, pouvant nourrir un débat essentiel sur la citoyenneté urbaine et le droit à la ville. L’emballement médiatique autour du DRP a eu le mérite de démarrer une réflexion éthique au niveau mondial sur la « slumification » des grandes métropoles. En effet, les méga-bidonvilles tels que Dharavi ne font plus figure d’exception mais sont devenus une réalité dans plusieurs parties du monde, comme l’Amérique latine [5] et l’Afrique sub-saharienne. Tout comme Chicago en son temps, Dharavi est désormais un laboratoire, un modèle qu’il s’agit d’étudier pour y puiser des solutions. Ainsi, l’ouvrage analyse le cas de Mumbai comme pouvant établir un précédent pour la gestion des bidonvilles dans différentes villes du monde. Cela en fait une lecture incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’avenir des grandes villes de l’hémisphère Sud.

Aller plus loin

Rashmi Bansal, Deepak Gandhi, Poor Little Rich Slum, New Delhi, Westland, 2012
Joseph Campana (dir.), Dharavi, the City Within, New Delhi, Harper Collins, 2013
Jennifer Robinson, Ordinary Cities : Between Modernity and Development, New York : Routledge, 2006
Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Intouchable Bombay. Le Bidonville des Travailleurs, Paris, CNRS Editions, 2002
Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Frédéric Landy, (dir.) Megacity Slums : Social Exclusion, Space and Urban Policies in Brazil and India, Imperial College Press, Londres, 2013.
Kalpana Sharma, Rediscovering Dharavi : Stories From Asia’s Largest Slum, New Delhi, Penguin Books, 2000

Pour citer cet article :

Juliette Galonnier, « Économie d’un méga-bidonville », La Vie des idées , 22 janvier 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Economie-d-un-mega-bidonville.html

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par Juliette Galonnier , le 22 janvier 2014

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Notes

[1J’emprunte ce terme à Aarefa Johari, dans un de ses articles pour le Hindustan Times, publié le 6 janvier 2013

[2Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Intouchable Bombay. Le Bidonville des Travailleurs, Paris, Editions du CNRS, 2002

[3La partie exposant la méthodologie de l’auteure est courte. On ne sait que peu de choses sur l’identité de la chercheuse et la perception qu’en avaient ses enquêtés. L’ouvrage contient peu d’extraits d’entretiens, et ceux-ci ne sont mobilisés que pour illustrer les arguments de l’auteure. Au regard de la longueur de l’enquête, le terrain ethnographique aurait pu être mieux mis en valeur.

[4Sur ce sujet, et particulièrement sur l’école de Chicago, voir Jennifer Robinson, Ordinary Cities : Between Modernity and Development, New York : Routledge, 2006

[5A cet égard et pour une comparaison plus complète, se référer au dernier ouvrage dirigé par l’auteure : Saglio-Yatzimirsky, M.C., Landy, F. (ed.) Megacity Slums : Social Exclusion, Space and Urban Policies in Brazil and India, Imperial College Press, London, 2013.


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