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Du conservatisme en politique

À propos de : C. Nadeau, Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Éditions du Boréal.


La révolution conservatrice en cours au Canada depuis 2006, fondée sur une conception paternaliste de la politique, est pour Ch. Nadeau une menace à l’encontre des valeurs de pluralisme qui sont au fondement de l’Etat canadien. Mais cette interprétation est discutable : si la politique menée par les conservateurs est critiquable, leurs convictions ne sont pas nécessairement illégitimes.

Recensé : Christian Nadeau, Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Montréal, Éditions du Boréal, 2010, 166 p.

Christian Nadeau, professeur de philosophie politique à l’université de Montréal et chercheur associé au Centre de Recherche en Éthique de l’Université de Montréal (CRÉUM), se livre dans son bref traité philosophique sur la révolution conservatrice en cours depuis 2006 au Canada, à un exercice trop rarement pratiqué par les spécialistes en philosophie politique et morale : descendre de leur tour d’ivoire de la recherche académique, si souvent si abstraite, et s’engager dans le débat public. Même s’il existe de plus en plus de philosophes politiques qui sont insatisfaits du tournant trop idéal que la réflexion sur les théories de la justice a pris ces dernières décennies et s’appliquent davantage à contribuer à éclairer ou résoudre des problèmes réels du monde [1], force est de constater que cette insatisfaction se concrétise rarement en des ouvrages philosophiquement rigoureux accessibles au grand public.Christian Nadeau est inquiet pour son pays, jusqu’au point d’en avoir honte, car selon l’auteur, depuis que le parti conservateur est au pouvoir au Canada, il sape progressivement et avec méthode les fondements moraux du contrat social.Même si je partage l’inquiétude de l’auteur et considère admirable, par sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, son engagement dans le débat public en faveur d’une société canadienne plus juste, je suis toutefois plus réservé sur la honte que l’auteur affirme ressentir pour son pays. En effet, même si mes convictions égalitaristes et libérales ne sont pas partagées par ceux qui gouvernent au Canada, toutefois je reconnais que leurs convictions morales et politiques ne m’apparaissent pas illégitimes. Je voudrais donc justifier cette réserve en essayant de montrer que les conservateurs au Canada ne semblent pas franchement hostiles aux principes et valeurs essentielles du contrat social que Nadeau considère progressivement bafoués depuis que les conservateurs sont au pouvoir au Canada. Je ne vais pas discuter les faits qui me semblent très objectivement décrits par Christian Nadeau dans son livre (voyez dans le site de Raison Publique, l’article en ligne de Christian Nadeau, « Élections canadiennes : victoire d’un conservatisme radical », qui expose quelques uns de ces faits), mais plutôt me borner à esquisser une défense philosophique du conservatisme moral qui pourrait permettre de justifier la politique menée par ce gouvernement. Je vais appuyer ma démonstration en discutant deux thèmes centraux sur lesquels Christian Nadeau s’appuie pour rejeter le renouveau conservateur au Canada : (1) celui du rapport entre la neutralité de l’État et le respect du pluralisme, (2) celui du rapport entre libertarisme et paternalisme.

Neutralité, pluralisme et relativisme

En 2003, Stephen Harper, l’actuel Premier ministre du Canada et chef du Parti conservateur, défendait, devant les membres de la Société Civitas, une association de conservateurs et de libertariens, l’idée que le défi le plus important pour la droite était de combattre le « relativisme et la neutralité morale » de la gauche et des libéraux, qui mènent selon Harper au nihilisme moral. Selon Christian Nadeau, ce rejet de la neutralité est une erreur, puisque cela revient à donner une priorité aux valeurs du bien sur les valeurs du juste. Il me semble toutefois que le conservatisme, par son rejet de la neutralité morale et par son association du pluralisme au relativisme, est en phase avec des positions défendues par un nombre important de philosophes libéraux, et pas des moindres, que l’on appelle dans le jargon académique, des libéraux « perfectionnistes ». En effet, sur le thème de la neutralité de l’État, il faut reconnaitre que c’est de l’intérieur même de la théorie libérale que sont formulées depuis plusieurs années les plus vigoureuses critiques de l’idéal de neutralité politique. En outre, sur le thème de l’assimilation du pluralisme moral au relativisme, rappelons simplement qu’il existe, à l’intérieur du libéralisme, une école de pensée, appelée « pluralisme libéral », qui remonte au moins aux travaux du philosophe Isaiah Berlin, et dont l’un des objectifs théoriques centraux consiste à montrer de quelle manière le pluralisme des valeurs n’est pas équivalent à un relativisme des valeurs. Or, le moins que l’on puisse dire est que dissocier pluralisme et relativisme est un tâche ardue, ce qui sans doute explique pourquoi certains des plus éminents pluralistes libéraux, comme par exemple John Gray, vont jusqu’à défendre des versions relativistes du pluralisme libéral. Autrement dit, si même les philosophes politiques les plus impliqués dans une défense non relativiste du pluralisme moral échouent dans leurs efforts, alors il faut reconnaître que les conservateurs canadiens ne peuvent pas avoir entièrement tort d’assimiler le pluralisme au relativisme moral, et ce indépendamment de leurs motivations intellectuelles et politiques. Voilà au moins une raison valable qui permettrait de justifier le scepticisme des conservateurs à l’égard du pluralisme moral.

Neutralité, perfectionnisme et paternalisme

Je voudrais maintenant expliquer pourquoi le rejet de la neutralité par les conservateurs et leur adoption d’un perfectionnisme politique me semble également justifiés, en développant quelques idées sur le rapport entre la neutralité de l’État d’une part, le perfectionnisme et le paternalisme politiques d’autre part.Selon le perfectionnisme politique, l’une des finalités légitimes de l’État est de promouvoir certains modes de vie éthiques et d’en décourager d’autres. Mais n’est-ce pas là une conception de l’État qui est paternaliste ? Et surtout, n’est-ce pas là une conception illégitime, dans un État libéral, de l’usage du pouvoir politique ? Cela ne revient-il pas en effet à imposer aux individus des valeurs du bien qu’ils ne partagent pas nécessairement et qu’ils doivent être libres de rejeter ? Selon Christian Nadeau, les réponses à ces questions sont sans équivoque : oui, la promotion par l’État d’une conception du bien est paternaliste et illégitime. Sur ces questions, Christian Nadeau se place dans son livre explicitement du côté des philosophes politiques anti-perfectionnistes pour qui, dans le sillage des travaux de John Rawls, les valeurs du juste doivent être prioritaires sur les valeurs du bien. Toutefois, rappelons qu’un nombre important de philosophes libéraux se revendiquent perfectionnistes parce qu’ils rejettent l’idée d’une priorité du juste sur le bien et en conséquence l’idéal d’un État neutre. On comprend alors que des conservateurs puissent également rejeter un tel idéal. Christian Nadeau considère à plusieurs reprises dans son livre ce rejet de la neutralité comme une erreur morale et intellectuelle fondamentale des conservateurs. Mais l’idéal de neutralité est extrêmement difficile à défendre de manière clairement anti-perfectionniste et je vais essayer d’expliquer pourquoi. Lorsque les philosophes disent que l’État neutre est celui qui ne favorise aucune conception du bien, cela peut vouloir dire au moins trois choses différentes :

(1) Neutralité des conséquences  : l’État ne doit rien faire qui ait pour conséquence – que cette conséquence soit intentionnelle ou pas – de favoriser ou de défavoriser une conception du bien controversée.

(2) Neutralité des buts  : l’État ne doit rien faire dans le but de favoriser une conception du bien controversée au détriment des autres.

(3) Neutralité des justifications  : la justification des principes politiques ou des politiques de l’État ne doit pas reposer sur la supériorité d’une conception du bien controversée.

Dans la littérature spécialisée, la neutralité des conséquences est presque toujours considérée comme non plausible et comme non désirable, contrairement à la neutralité des justifications, qui est la conception de la neutralité partagée par presque tous les libéraux. La neutralité des buts quant à elle est le plus souvent associée à la neutralité des justifications, bien qu’il existe toutefois des raisons importantes de les distinguer clairement. Mais ce qu’il importe de noter est que la neutralité des justifications, qui est donc la version la plus consensuelle parmi les libéraux neutralistes, est toutefois compatible avec le perfectionnisme politique d’au moins quatre manières :

(1) Un accord sur une conception du bien non controversée

Certains neutralistes ne s’opposent pas nécessairement à la promotion par l’État de biens qui ne soient pas des biens premiers, à partir du moment où ces biens ne sont pas controversés. C’est par exemple un point partagé par des neutralistes qui défendent un libéralisme politique, comme Larmore (Modernité et morale, Paris, PUF, « Philosophie morale »,1993) et Rawls (Libéralisme politique (trad. par C. Audard, Paris, PUF, « Philosophie morale »,1995).

(2) Une neutralité des buts sans neutralité des justifications et vice versa

Selon le principe de neutralité des buts, le gouvernement ne doit pas limiter la liberté (ni, plus généralement, limiter les opportunités ou les ressources) des individus dans le but de décourager des styles de vie jugés sans valeur ou dégradants. Et selon la neutralité des justifications, le gouvernement doit agir en accord avec un système de principes qui peuvent être justifiés sans référence à aucune conception de la vie bonne controversée. Or, certains des auteurs qui défendent l’idéal de neutralité, défendent seulement une neutralité des buts, mais rejettent la neutralité des justifications. Ainsi, Dworkin, dans ses écrits plus récents (Cf. Ronald Dworkin, Sovereign Virtue, The Theory and Practice of Equality, Cambridge MA, Harvard University Press, 2000), en justifiant le libéralisme par une conception du bien qu’il appelle le modèle éthique du défi, ne peut pas endosser la neutralité des justifications, mais la neutralité des buts [2].

(3) Une neutralité limitée à la structure de base

Une troisième manière de rendre complémentaires l’idéal de neutralité et celui de perfection, est la suivante : certains auteurs neutralistes ne s’opposent pas à la promotion par l’État de conceptions du bien perfectionnistes et controversées, à condition que ces biens ne concernent pas des questions politiques essentielles à la structure de base de la société, comme par exemple les principales questions constitutionnelles ainsi que les principales questions de justice économique et sociale. En effet, pour ce qui est des questions politiques non essentielles, l’État pourrait légitimement promouvoir certaines conceptions du bien controversées, par exemple à l’issue d’un vote majoritaire favorable à cette promotion. Par exemple, on peut considérer que la loi interdisant le port de la burka se fonde sur une conception du bien controversée (par exemple, sur une conception de la laïcité trop militante), mais comme cette loi reste toutefois compatible avec la pratique de la liberté religieuse, on peut dire de cette loi qu’elle est acceptable tant qu’elle n’interdit pas entièrement l’expression d’une liberté fondamentale.

(4) Un perfectionnisme non coercitif

Il existe, enfin, une quatrième manière d’envisager une compatibilité entre l’idéal de neutralité et le perfectionnisme : selon certains libéraux perfectionnistes, la promotion par l’État de conceptions du bien ne doit pas se faire selon des moyens coercitifs. Il existe donc au moins quatre façons de concilier la neutralité et le perfectionnisme politique que celui-ci soit coercitif ou bien seulement incitatif. Les perfectionnistes modérés libéraux semblent donc échapper à l’objection de paternalisme (défini classiquement comme limitation coercitive de la liberté d’un individu pour son propre bien). En revanche, si l’on estime que la définition correcte du paternalisme n’implique pas nécessairement de limitation coercitive de la liberté, comme par exemple la définition proposée par Sunstein et Thaler (« Libertarian Paternalism Is Not An Oxymoron », University of Chicago Law Review, Vol.70, p. 1159-1202, 2003) [3], dans ce cas, même les perfectionnistes modérés sont paternalistes. Dans le cas où l’on admettrait que le paternalisme d’État n’implique pas nécessairement de limitation de la liberté, on aurait donc le choix, en tant que libéral, entre considérer le perfectionnisme politique (toujours nécessairement paternaliste donc) comme inacceptable, ou bien accepter que le paternalisme politique peut être légitime lorsqu’il n’est pas coercitif. Ce qu’il faut retenir de ces distinctions, c’est que si le perfectionnisme et le paternalisme peuvent être considérés, sous certaines conditions, comme légitimes par les libéraux [4], il devient difficile de comprendre pour quelles raisons ces positions ne pourraient pas être tout aussi acceptables lorsqu’elles sont défendues par les courants politiques conservateurs.

Pour citer cet article :

Roberto Merrill, « Du conservatisme en politique », La Vie des idées , 8 juillet 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Du-conservatisme-en-politique.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Roberto Merrill , le 8 juillet 2011

Notes

[1Voir au sujet des débats autour de la théorie idéale de la justice versus les théories non idéales, le dossier coordonné par Ingrid Robeyns et Adam Swift, dans la revue Social Theory and Practice, Vol. 34, no. 3 (juin 2008), « Social Justice : Ideal Theory, Nonideal Circumstances ». Pour ma part, en lieu de l’expression « théorie non idéale de la justice », encore trop marquée d’une rhétorique d’académisme abstrait, je préfère l’expression « philosophie politique du monde réel », que j’emprunte au philosophe Jonathan Wolff.

[2L’éthique du défi, (challenge model of ethics) est exposée par Dworkin dans le chapitre 6 de son livre Sovereign Virtue (2000). Son éthique du défi est clairement distinguée de ce qu’il appelle une éthique de l’impact , à travers deux grandes oppositions : celle entre intérêts critiques et intérêts volitifs (volitional), et celle entre défi et impact. Selon ce que Dworkin appelle le bien-être volitif, le bien-être d’un individu est amélioré lorsqu’il atteint ce qu’il veut. En revanche, selon le bien-être critique, le bien-être d’un individu est amélioré lorsqu’il atteint ce qu’il devrait vouloir, c’est-à-dire lorsqu’il atteint des buts dont le non achèvement rendrait objectivement sa vie moins bonne. L’argument de Dworkin favorable à la neutralité des buts est que les conditions sociales permettant à chacun de mieux vivre, du moins selon l’éthique du défi qu’il défend, seront le mieux remplies si le gouvernement agit selon le principe de neutralité des buts. C’est pourquoi chez Dworkin la neutralité des buts est justifiée non pas en faisant appel au principe plus abstrait de la neutralité des justifications, mais en se fondant sur une conception du bien.

[3Selon la conception du paternalisme comme amélioration du choix d’autrui, une action est paternaliste si elle vise à influencer les choix des individus de manière à améliorer leur bien-être. Comme l’écrivent Sunstein et Thaler : « An action counts as “paternalistic” if it attempts to influence the choices of affected parties in a way that will make choosers better off » (Sunstein et Thaler, 2003 : 1162). Autrement dit, la coercition n’est pas une condition nécessaire du paternalisme. Voir Emilie Frenkiel, « Nudge ou le paternalisme bienveillant], ou encore celle proposée par Jonathan Quong (Liberalism without Perfection, OUP, 2010)

[4Parfois même le paternalisme coercitif est considéré légitime par certains libéraux : voir les travaux de Peter de Marneffe sur libéralisme et prostitution, Liberalism and Prostitution, OUP, 2009.



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