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Dictionnaire de la France coloniale


par Ivan Jablonka , le 13 décembre 2007

Jean-Pierre Rioux consacre à l’Empire colonial français un dictionnaire original et utile servi par une iconographie remarquable.

Recensé :

Jean-Pierre Rioux (dir.), Dictionnaire de la France coloniale, Paris, Flammarion, 2007, 937 p., 59 euros jusqu’au 29 février 2008, 69 euros ensuite.

On a reproché aux Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora l’assourdissant silence qui entoure l’histoire des colonies françaises : la seule entrée concernant l’Empire, signée de Charles-Robert Ageron, traite de l’Exposition coloniale de 1931. Vingt ans plus tard, la bibliographie portant sur l’esclavage et la colonisation s’est considérablement enrichie [1]. Le temps des synthèses est même venu, comme le montre le Dictionnaire de la France coloniale que Jean-Pierre Rioux vient de publier chez Flammarion.

Ce dictionnaire a l’ambition de faire preuve d’« intelligence active » pour que la France réussisse à « affronter son passé ». Fort de 120 articles rédigés par une quarantaine d’historiens et spécialistes de l’histoire coloniale (notamment Jacques Frémeaux, Daniel Lefeuvre, Olivier Pétré-Grenouilleau, Daniel Rivet et Benjamin Stora), il fonctionne selon un plan à la fois clair et érudit. La première partie, consacrée aux différentes « étapes » de la colonisation, nous conduit de la chute de l’Empire en 1815 à l’accord de Nouméa en 1998, en passant par l’abolition de l’esclavage, le désastre de Lang Son, l’humiliation de Fachoda, la conférence de Brazzaville et la défaite de Diên Biên Phu. La deuxième partie s’intéresse aux « figures » telles que Brazza, Camus, Eboué, Lyautey, Senghor, etc. Viennent ensuite les grandes aires géographiques – le Maghreb et le Levant, l’Afrique, l’Asie et Pacifique, les Amériques et la métropole. Pour ses dernières sections, le dictionnaire réserve une place de choix aux aspects culturels : les colonisateurs, les colonisés, les représentations et les enjeux.

Ce dictionnaire sans équivalent présente de nombreux atouts : il réunit en un seul volume des contributions très diverses dont les approches s’emboîtent parfaitement – la trame événementielle, l’action des « grands hommes », la composante géostratégique, l’apport des cultural studies, la dimension mémorielle et une iconographie nourrie par un fonds remarquable de cartes postales, de dessins, d’affiches et de photos (on mentionnera par exemple le fac-similé d’un manuscrit de Gauguin, Noa-Noa. Séjour à Tahiti, daté de 1898). Cette multiplicité de regards permet de comprendre la diversité de l’expérience coloniale et des mondes ultramarins.

On regrettera que cette somme se limite volontairement au XIXe et au XXe siècles, laissant sous le boisseau la première vague de la colonisation, représentée par de rares entrées telles que « Nouvelle-France » ou « Les comptoirs de l’Inde » ; le lecteur restera donc sur sa faim à propos de la Louisiane et de Saint-Domingue, sans parler de Toussaint Louverture ou de la défaite de Vertières en 1803. Mais ne boudons pas notre plaisir : un dictionnaire qui combine réflexion, ouverture intellectuelle et maniabilité ne peut être qu’une réussite. Les uns y trouveront un outil de travail, les autres une synthèse globale ou encore une source d’articles novateurs ; ainsi les entrées dédiées aux lieux de mémoire et aux lieux tout court, comme la montagne Pelée, « Marseille la coloniale » (E. Témime) ou la rue Oudinot, qui abritait le ministère des Colonies. Enfin, après avoir découvert les articles sur le cinéma d’inspiration coloniale (A. de Baecque) ou sur la chanson (J.-P. Rioux), qui mène de « La casquette du père Bugeaud » au « Temps des colonies » de Michel Sardou, on goûtera le rafraîchissant essai d’égo-histoire que nous offre le maître d’œuvre de l’ouvrage en souvenir de ses « jeunes lectures », comme Touriste de bananes (1938) et La Légende du goumier Saïd (1950).

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Dictionnaire de la France coloniale », La Vie des idées , 13 décembre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Dictionnaire-de-la-France.html

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par Ivan Jablonka , le 13 décembre 2007

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Notes

[1On mentionnera, parmi des dizaines d’ouvrages, I. Merle, Expériences coloniales : la Nouvelle-Calédonie, 1853-1920, Paris, Belin, 1995 ; R. Branche, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie : 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001 ; C. Taraud, La Prostitution coloniale : Algérie, Tunisie, Maroc, 1830-1962, Paris, Payot, 2003 ; O. Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004 ; P. Blanchard, N. Bancel et S. Lemaire (dir.), La Fracture coloniale : la société française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005.



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