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Si Hans et Sophie Scholl, animateurs de la Rose blanche, sont entrés en résistance contre le régime de Hitler, ce n’est pas directement pour des raisons politiques. Leurs lectures, leur idéal de pureté, leur ont peu à peu révélé la monstruosité du nazisme. Ces carnets retracent le parcours initiatique d’un frère et d’une sœur, exécutés en 1943 à la fleur de l’âge.

Recensé : Hans et Sophie Scholl, Lettres et carnets, édition établie par Inge Jens, traduit de l’allemand, préfacé et annoté par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Tallandier, 2008. 366 p., 23€.

La publication des carnets de Hans et Sophie Scholl, animateurs de la Rose blanche, mouvement de résistance à Hitler, tous les deux guillotinés en février 1943, n’intervient pas seulement dans le cadre d’une historiographie de plus en plus soucieuse de mettre en valeur l’existence d’une résistance intérieure allemande. Elle marque également, dans un contexte spécifiquement français, la riposte de ceux que choquèrent l’entreprise des Bienveillantes et le succès qu’elle a rencontré, au premier rang desquels la cheville ouvrière de l’édition de ces Carnets, leur traducteur Pierre-Emmanuel Dauzat. « La jouissance du bourreau aura toujours beaucoup plus de succès que la souffrance des victimes », écrit-il dans l’introduction qu’il donne au texte. Traducteur de nombreux ouvrages sur la Shoah, notamment des deux volumes de Saul Friedländer sur Les Années d’extermination (Seuil, 2008 ; voir la recension dans La Vie des Idées), il s’indignait déjà dans Holocauste ordinaire, paru en 2007, du phénomène d’édition que représente la « pornographie de la mort » (voir l’interview de Friedländer et Dauzat dans La Vie des idées). Ainsi s’explique a contrario, selon lui, le retard pris dans la parution des Carnets, publiés en 1984 en Allemagne à la suite des six volumes concernant les mouvements de résistance en Bavière et qui ont attendu plus de vingt ans pour qu’un éditeur les mette à la disposition du public français.

Il s’agit également, pour le maître d’œuvre de l’entreprise, de s’inscrire en faux contre les théories qui font reposer sur les auteurs romantiques et l’idéalisme allemand la responsabilité du nazisme. Les Carnets de Hans et Sophie Scholl s’inscrivent en effet dans le droit fil des romans de formation dont le Werther de Goethe a fourni le modèle. Comment s’explique, dans ce paysage totalitaire, l’émancipation de quelques-uns ? Comment entre-t-on en résistance lorsqu’on n’a que vingt ans et aucune habitude de la démocratie, le régime de Weimar ayant basculé dans le chaos et la violence au début des années 1930 ? Telle est la question à laquelle la publication des Carnets apporte aujourd’hui quelques éléments de réponse. C’est à nous restituer la part d’humanité révélée pendant la guerre que s’attache cette traduction des Carnets de Hans et Sophie Scholl.

Le lecteur qui ne connaîtrait rien à l’histoire de la résistance intérieure allemande, ni à celle de la Rose blanche en particulier, aurait du mal à en reconstituer les étapes à la seule lecture des Carnets. Voilà qui nous en dit long sur la manière dont émerge, du plus profond de la conscience de certains individus, la nécessité de résister au nazisme. Ce que les Carnets mettent en lumière, c’est d’abord le milieu dans lequel ces consciences trouvèrent à s’épanouir. Les lettres que Hans destine à ses parents comme celles de sa sœur Sophie décrivent l’atmosphère d’une famille bourgeoise, dont le père, luthérien, fera à plusieurs reprises de la prison pour avoir publiquement dénoncé les agissements du Führer. L’influence de la mère, porteuse non seulement des valeurs de la foi chrétienne – c’est à elle que Hans s’adresse lorsqu’il relate la révélation dont il est l’objet –, mais aussi des valeurs de culture, la musique, la littérature et l’humanisme, s’avèrera non moins importante.

Il faut cependant se garder d’une lecture rétrospective qui masquerait le travail intérieur alors en cours. C’est surtout l’émergence d’une conscience et le choix de la liberté qu’il nous est donné de découvrir, précisant cette notion de resistenz qui désigne depuis les années 1980, sous la plume des historiens allemands, les comportements de rejet du nazisme au sein de la société allemande. C’est en effet le rapport à l’histoire, omniprésente au cours de ces années 1939-1943 et pourtant tenue à distance par les protagonistes à travers la transfiguration qu’ils en donnent, qui fournit sa trame romanesque à l’ouvrage et permet d’y lire le parcours initiatique d’un groupe de jeunes gens pendant le nazisme. La censure qui s’exerçait n’est en effet pas seule responsable du peu de place qu’occupe dans la correspondance de Hans Scholl et de sa sœur l’aspect purement politique des événements. On voit s’esquisser, à travers l’affirmation du pouvoir de la vie face à la violence des armes et l’exaltation de la liberté en contrepoint d’une société où l’état d’exception a remplacé la marche normale des institutions et amputé une partie de la culture, un retour aux valeurs qui sont à la fois celles de la fraternité chrétienne et celles d’une civilisation des Lumières qu’ils ont à peine connue.

Ainsi s’éclaire la distinction souvent établie par les historiens de la résistance allemande entre la Rose blanche, souvent qualifiée de mouvement mystique, et par exemple la conjuration du 20 juillet 1944 qui tenta d’assassiner Hitler pour des motifs plus directement politiques. La prise de pouvoir des nazis, Hannah Arendt l’a bien montré, ne s’est pas seulement traduite au niveau politique, mais plus profondément dans l’enrégimentement des esprits. Travail de conquête des esprits auquel les quatre enfants Scholl avaient un temps succombé, adhérant en 1933 à la Hitler Jugend en dépit de l’opposition de leur père. Ils ne tardèrent cependant pas à prendre conscience de leur erreur. Hans, qui avait été promu chef d’escadron, rejoignit la Deutsche Jugendschaft vom 1.11.1929, mouvement de jeunesse clandestin. C’est à ce titre qu’il est arrêté une première fois en novembre 1937 pour menées subversives. Très vite, ses lettres montrent qu’il ne se fait plus aucune illusion sur les intentions politiques du régime nazi et les valeurs qui l’animent.

Les premières lettres sont à ce titre parmi les plus intéressantes, qui décrivent l’émergence de cet esprit critique. Elles datent de 1937, époque à laquelle Hans effectue sa période de travail obligatoire dans l’Arbeitsdienst, organisation qui précédait alors le service militaire. L’opposition à Hitler et à l’oppression nazie est loin de naître seulement d’une dénonciation politique. Elle prend sa source dans la vision que le jeune homme se fait progressivement de ce que doit être la destinée humaine, dans l’idéal de pureté et d’absolu qui l’anime au contact de l’éveil de ses sens. Même si la foi chrétienne a sa part dans ses élans de révolte, c’est la lecture des romantiques allemands, mais également de Nietzsche, Thomas Mann, Dostoïevski, des Pensées de Pascal et des écrivains français comme Léon Bloy, Bernanos ou Gide, qui nourrit chez Hans comme plus tard chez Sophie, étudiante en philosophie, le refus de tout compromis et l’exigence d’authenticité. Chaque événement apporte dès lors sa pierre à cette construction de soi, qu’il s’agisse d’une marche en montagne, d’un concert de musique classique ou de la lecture d’un livre. Les échos de la guerre rendent un son assourdi, comme passé au filtre de ce moi qui s’y construit en même temps qu’il tente de s’en échapper.

Ce qui se trouve dénoncé, avant même les atrocités de la guerre, c’est son absurdité et l’immobilité dans lequel elle maintient les corps et à laquelle elle contraint les esprits. Sophie, qui voit se prolonger sa période d’engagement dans le Service du travail – « je serai une vieille dame avant de pouvoir commencer mes études » (p. 279) –, Hans envoyé sur les terrains d’affrontement sans jamais être directement au front en raison de son travail d’infirmier, entre deux périodes où il étudie la médecine à Munich, se plaignent tous les deux du temps perdu. Celui-ci est alors mis à profit pour réfléchir à son propre moi. Les lettres de Sophie, si elles laissent percer quelquefois plus d’exaltation que celles de son frère, réservent en effet la même place à l’introspection. De son engagement dans le Service du travail, où la maintient contre son gré le durcissement de la guerre, aux études de philosophie entreprises à Munich sous l’aile de son frère et à l’engagement à sa suite dans la dénonciation du régime, Sophie, plus encore que Hans, s’interroge sur l’influence d’un événement aussi brutal sur les destins singuliers.

Des activités de la Rose blanche, la correspondance ne dit rien, non plus que de ceux qui rejoignirent le frère et la sœur dans leur mouvement. Il faut deviner le glissement qui se produit chez Hans au contact du front russe, où se produisent les pires exactions, et à la visite du ghetto de Varsovie, imposant le passage à l’action. Le rôle des persécutions antijuives sera en effet déterminant dans l’entrée en résistance. Les quatre premiers tracts sont envoyés entre le 27 juin et le 12 juillet 1942. Ils dénoncent le régime nazi en termes philosophiques et appellent les intellectuels auxquels ils étaient destinés à réagir. Ils évoquent ouvertement le génocide des Juifs et posent la question de la responsabilité allemande en s’interrogeant déjà sur le fait de savoir comment une nation aussi civilisée peut ainsi atteindre le summum de la barbarie. Ils détaillent également les moyens qui s’offrent aux Allemands pour combattre les nazis en multipliant les actions de contre-propagande et de sabotage. Le cinquième tract est distribué entre le 27 et le 29 janvier 1943.

L’arrestation de leur père, à la suite d’une dénonciation, et l’interdiction qui lui est faite d’exercer une profession, ainsi que la mort d’un ami, Ernst Reden, tombé sur le front russe, vont renforcer la volonté du groupe de passer à l’action. Le contact pris au cours du mois de novembre 1942 avec le frère d’un des dirigeants de l’Orchestre rouge, arrêté et condamné à mort, persuade Hans Scholl qu’il est temps d’agir sur un plan directement politique. Aussi l’« Appel à tous les Allemands », qui vise désormais l’ensemble de la population, est-il posté dans différentes villes d’Allemagne. Un sixième et dernier tract, après Stalingrad, distribué en dépit de toutes les précautions d’usage dans l’enceinte même de l’université par les deux étudiants, conduit à leur arrestation. Ils sont jugés et exécutés le 22 février 1943 à la prison de Stadelheim à Munich. Dans sa dernière lettre, Sophie écrivait que « chacun rejette sur les autres cette faute commune, chacun s’en affranchit et continue à dormir, la conscience calme. Mais il ne faut pas se désolidariser des autres, chacun est coupable, coupable, coupable ! », montrant que la maturité politique est indissociable de l’accomplissement de soi.

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Lecture des Lettres et carnets par S. Drillaud et L. Charpentier, le lundi 13 octobre 2008 à 19h, Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. F. D Rossevelt, Paris.

Pour citer cet article :

Perrine Simon-Nahum, « Deux étudiants contre Hitler », La Vie des idées , 9 septembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Deux-etudiants-contre-Hitler.html

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par Perrine Simon-Nahum , le 9 septembre 2008

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