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Des lieux de mémoire de l’immigration

par Yankel Fijalkow , le 22 novembre 2012

Domaine(s) : Société

Mots-clés : immigration | logement

Les hôtels meublés peuvent-ils être réduits à des lieux de mémoire de l’immigration. Un ouvrage ethno-littéraire fait la part à la trace sensible laissée dans ces lieux par ceux qui en ont fait leur asile temporaire ou durable.

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Recensé : Céline Barrére et Claire Lévy-Vroelant, Hôtels meublés à Paris : enquête sur une mémoire de l’immigration (Créaphis, 2011). 300 p., 20 €.

La recherche sociologique des vingt dernières années fourmille de réflexions sur la mémoire collective et le patrimoine. Sans doute la publication dans les années 1980 à 1990 des Lieux de mémoire (coordonnés par Pierre Nora) a t-elle fait écho à l’inquiétude d’une société transformée par la mondialisation. Mais si cette nouvelle histoire a montré la puissance des récits et des lieux communs, fussent-ils mythologiques, n’a t-elle pas, dans son souci de rechercher des repères quasi temporels, laissé dans l’ombre sa composante migrante la plus récente, fondée sur d’autres régimes mémoriels, ordonnant différemment les espaces les acteurs et les événements ? Est-il juste et vrai, dès lors, que le simple témoignage soit minoré par la connaissance savante et documentée des historiens patentés ? De même, qu’advient-il du récit fictionnel qui reconstruit après le témoin et le savant le sens de la mémoire collective ?

Toutes ces questions forment la trame de fond du livre de Céline Barrére et Claire Lévy-Vroelant. Pour cette dernière, qui a consacré l’essentiel de ces recherches aux logements de passage, l’hôtel meublé est depuis longtemps un terrain privilégié. Formule de location précaire, encore bien implantée dans les grandes villes, elle traduit la vulnérabilité de l’occupant : pas de bail, pas de garantie de maintien dans les lieux, pas de visite, pas de cuisine possible. L’appropriation de l’espace est d’autant plus réduite que le statut d’occupation est précaire et l’occupant vulnérable. Tout l’usage est remis au propriétaire du fond lequel dépend du propriétaire des murs. Sous l’effet des opérations d’urbanisme, de la transformation en hôtel de tourisme, de la spéculation immobilière, ce parc d’hôtel meublé qui accueille les plus pauvres diminue : de 300 000 sous le Front Populaire, le voilà évalué tant bien que mal à environ 20 000 (cf. Levy Vroelant C. et Faure A., Une chambre en ville : hôtels meublés et garnis à Paris 1860-1990, Paris 2007). Pourtant son utilité va croissant si l’on en juge par la place que les pouvoirs publics ont voulu concéder à l’hébergement dans les dispositifs juridiques récents (loi du droit d’accès au logement opposable de 2007). La municipalité de Paris cherche désormais à maintenir un parc d’hébergement en bon état de gestion pour toute cette population qui fait l’attraction et la richesse de la grande ville. Mais ce parc qui accueilli depuis plus d’un siècle quantité de vagues de migrants est profondément stigmatisé par la mémoire collective qui révèle volontiers sa marginalité louche d’hôtel de préfecture surveillé par la police. Ainsi, comme le montre Céline Barrère, qui n’en est pas à sa première enquête littéraire dans la ville, l’hôtel meublé demeure une hétérotopie (qui, selon la formule de Foucault héberge l’imaginaire et est utilisé pour la mise à l’écart des personnes hors normes) où s’exprime l’espace originel de l’immigration et le devoir d’hospitalité exercé par les gérants développant un certain familialisme.

Dès lors, l’hôtel meublé pourrait-il être le lieu de la construction d’une mémoire collective, l’espace de la construction d’un récit, qui pourrait même être patrimonialisé pour accorder une reconnaissance à l’immigration dans ses différentes composantes ? Cette question posée par les acteurs institutionnels attentifs à ce « creux de la ville » est un point de départ de la recherche. Mais les auteures ont surtout voulu la mettre à l’épreuve en cherchant à susciter le récit mémoriel des hôtels meublés. Ainsi, ces sociologues se sont-elles postées en observatrices participantes dans une vingtaine d’hôtels parisiens au fond d’une loge, d’un café ou dans un couloir. Elles se sont entretenues avec des gérants, des clients. Elles ont saisi au vif les ambiances et les échanges. Dans cette trame quotidienne elles ont recueilli pêle-mêle des petits souvenirs, des faits divers signifiants parfois raccordés à la grande Histoire, celle de la guerre d’Algérie notamment.

De même, elles ont en écho à la thèse d’Halbwachs selon laquelle la mémoire collective est une construction sociale constamment actualisée par ceux qui, en lui donnant sens, la rappellent et la mobilisent, cherché à identifier ses vecteurs et ses empêchements. Ce faisant, elles ont convoqué toute la littérature qui, à l’instar de Modiano, Cendrars, Dabit, Hemingway, Vallès ou Perec (dans sa tentative d’épuisement d’un lieu parisien), se sont interrogé sur la manière dont l’hôtel meublé, cet espace habité le plus minimal, celui qui constitue seulement la deuxième enveloppe du corps après l’habit peut s’avérer paradoxalement être un support d’identité et de mémoire collective, démontrant encore une fois la liberté et l’inventivité du social. Un Modiano rappelant la géographie des hôtels meubles parisiens qu’a occupé sa famille avant la Shoah valide cette hypothèse.

Aussi, on aurait aimé que les hôteliers et leurs occupants, témoins de leurs propres expériences, se saisissent de ces pages de littérature pour les commenter, confronter leur histoire à la leur, s’accorder sur un récit, arbitré par les sociologues.

Dans ce parcours de 300 pages mettant en scène trois parties, les récits et leurs silences, les lieux et les milieux, la mémoire, l’identité et la transmission, Céline Barrère et Claire Lévy-Vroelant réalisent à la fois une enquête originale ethno-littéraire et un bel ouvrage, splendidement illustré de photos noirs et blancs réalisées par Pierre Gaudin, l’éditeur. Plus que dans des lieux de mémoire, leurs récits qui nous rapportent des géographies et des langues hybrides nous conduisent dans des milieux de mémoire où finalement la trace labile et matinée d’affect compte plus que la marque instituée. N’en déplaise aux aménageurs qui ont peur du vide et de la ville en creux, on ne fera pas des hôtels meublés vivants, ce que beaucoup sont encore, des mausolées de l’immigration. Dans les villes mondiales de la finance, ils jouent encore un rôle discret de régulation du marché immobilier qui écarte les plus vulnérables.

par Yankel Fijalkow , le 22 novembre 2012


Pour citer cet article :

Yankel Fijalkow, « Des lieux de mémoire de l’immigration », La Vie des idées, 22 novembre 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Des-lieux-de-memoire-de-l.html

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