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Démythifier la société polonaise

À propos de : Anna Giza, Małgorzata Sikorska, Współczesne społeczeństwo polskie (La société polonaise contemporaine), PWN


Au-delà des stéréotypes, il importe de comprendre la société polonaise aujourd’hui, bouleversée par l’expérience du communisme, les combats de Solidarnośc et l’avènement du capitalisme. Portrait d’un pays en pleine transformation, leader européen de la réussite universitaire.

Recensé : Anna Giza, Małgorzata Sikorska, Współczesne społeczeństwo polskie (La société polonaise contemporaine), PWN, 2012, 692 p.

Qu’est-ce qu’un Polonais ? Ce genre d’étude, bien évidemment, n’existe pas. Mais je fais le pari que la liste des connotations qu’un Français peut associer à la société polonaise serait principalement constituée des stéréotypes qui suivent.

Le Polonais catholique et porté sur la boisson : mythe ou réalité ?

Au premier rang de l’analyse, le « polonais-catholique ». Bien sûr, la Pologne est le berceau d’un pape fondamentalement important du point de vue des symboles qu’il charrie. Jean Paul II a marqué la société polonaise par les gestes forts qu’il a accomplis : baiser le sol des pays qu’il visitait, se rendre dans les mosquées et les synagogues. Il a été à l’initiative des rencontres oecuméniques avec les représentants de toutes les religions à Assise, ainsi que des Journées mondiales de la jeunesse, lesquelles sont encore d’actualité.

Son pontificat a été riche en importants événements de nature politique. Bien sûr, sa part dans le renversement du communisme est aussi grande que celle d’un Reagan, d’un Gorbatchev ou d’un Wałęsa. Il a fait naître chez les Polonais un sentiment de dignité et les a libérés de la peur de l’appareil d’oppression communiste avec des paroles prophétiques en 1979, lors de son second voyage apostolique en Pologne : « N’ayez pas peur », puis « Que descende ton Esprit ! Qu’il renouvelle la surface de la terre, de cette terre. » Cet « esprit » semble avoir changé par deux fois le cours des choses : une révolution sans une goutte de sang versée, qui a donné naissance à une démocratie bancale et à un capitalisme sauvage, mais aussi le « rapprochement » avec l’Europe. Jean Paul II a soutenu personnellement le référendum pour l’entrée de la Pologne dans les structures de l’Union européenne.

S’il est vrai que la grande majorité des Polonais (90 %) se déclarent catholiques, ils sont de plus en plus rares à fréquenter régulièrement les églises. En 1990, ils étaient 65 % à déclarer se rendre à la messe, contre environ 50 % actuellement. Toutefois, si la différence est significative, ce paramètre « religieux » est important, comparativement aux autres pays de l’Union européenne. Un phénomène appelé la “génération JP2” au bord de la Vistule, c’est-à-dire des jeunes gens inspirés par les encycliques du pape, s’est étendu, mais pas avec la même ampleur que prévu.

Aux yeux d’un Français « moyen », le Polonais « stéréotypé » est, sans doute aussi, un alcoolique peu éduqué. Cependant, selon la World Health Organization, dans une analyse titrée « Status Report on Alcohol and Health in 35 European Countries, 2013 », la consommation d’alcool pur d’un monsieur Kowalski n’est guère différente de celle d’un monsieur Dupont, soit environ 12 litres d’alcool pur par an. Des deux côtés de l’Oder, la consommation de vodka est détrônée par celle de la bière. Les Polonais, de plus en plus souvent, s’offrent des vins en provenance de Bordeaux...

Le leader européen des « masters »

Depuis la chute du communisme en 1989, les universités polonaises sont investies par les étudiants, malgré des critères de sélection assez sévères (en Pologne, il y a un examen d’entrée dans la majorité des écoles publiques et dans les universités — en France, en grande partie, ce n’est pas le cas). Tandis qu’en 1988 seuls 6,5 % des Polonais avaient une formation supérieure, en 2009, 18 % pouvaient se targuer d’avoir un diplôme universitaire [1]. Vu la détermination des étudiants à réussir leurs études supérieures, il apparaît que la Pologne est, en Europe, le leader incontestable en la matière. Selon les données d’Eurostat en 2006, pas moins de 70 % des jeunes entre 17 et 25 ans ont débuté des études universitaires à Varsovie, alors que dans le reste des pays européens la valeur de cet indice ne dépasse pas 60 %. Si l’on ne prend en compte que les jeunes entre 17 et 20 ans, la Pologne est aussi en tête. En effet, plus de la moitié des Polonais situés dans cette tranche d’âge ont commencé des études, ce qui représente près de 10 points de plus qu’en Roumanie ou en Italie.

Ces informations « démythifiantes » à propos de la société polonaise sont issues d’un livre édité par PWN (Państwowe Wydawnictwa Naukowe, Edition scientifique nationale) à destination des étudiants en sociologie, sous le titre « La société polonaise contemporaine » et dirigé par Anna Giza et Małgorzata Sikorska, professeurs à l’Institut de sociologie de l’université de Varsovie. Les analyses réalisées par ces deux sociologues s’inscrivent dans la tradition de cette institution, dont ont été diplômés de célèbres intellectuels polonais comme Stanisław Ossowski, Zygmunt Bauman (et sa postmodernité) ou encore Jadwiga Staniszkis (et ses analyses pleines de finesse sur la fausse ontologie de l’Etat socialiste).

Les auteures ont construit leur ouvrage autour d’axes thématiques : « La population et le capital humain », « Le changement des mœurs », « Le changement dans la sphère publique », « Au coeur du marché ». Cependant, l’originalité de leur approche est ailleurs. Chaque chapitre ouvre à une question reliée à une dimension concrète de la « vie en communauté ». Le premier chapitre, qui porte sur la démographie en Pologne, part de la question suivante : « Pourquoi les enfants intéressent-ils tant nos politiciens ? » Il s’agissait de montrer que « l’on peut décrire la réalité sociétale en sortant de l’explication du sens des phénomènes que l’on peut aborder expérimentalement ou, du moins, qui sont observables quotidiennement par tout un chacun. Cette approche porte l’attention sur le fait que les interrogations posées (...) ne sont pas abstraites mais, au contraire, influencent significativement le comportement, la posture et l’opinion de la plupart d’entre nous. » (Giza, Sikorska, 2012, p. 7).

Plus loin, sont décrits les indicateurs et les méthodes d’analyse des questionnements. Souvent, les auteures démontrent combien les indicateurs utilisés couramment peuvent être pertinents ou pas. Elles critiquent notamment ceux qui servent à analyser nos styles de vie. Dans ces analyses, ce qui importe, c’est la signification que les personnes donnent à leur choix, dans quelle mesure ils s’y identifient et aussi comment ils perçoivent le choix des autres. Il est, par exemple, difficile de comprendre les « pratiques culturelles » des enquȇtés en mettant dans le même sac l’écoute du jazz, la pratique de la photographie ou le fait de se rendre à son lieu de travail en vélo...

Le passé et l’avenir

L’ouvrage fait l’effort d’apporter une vision élargie de la société polonaise. Il aborde non seulement l’aspect européen contemporain, mais également l’histoire. De plus, il est enrichi par de nombreux encarts où sont présentées d’intéressantes études de cas illustrant une thématique particulière ou complétant une information. Par exemple, la partie sur les médias est agrémentée du classement de « Freedom House » sur la liberté de la presse.

Dans quel état se trouve la société polonaise en 2012 ? Anna Giza répond en conclusion : « De l’extérieur, il est difficile de faire prendre conscience à quelqu’un du rythme et des caractéristiques des changements que la société polonaise a subit, et ce depuis des décennies » (Giza Sikorska, 2012, p. 642). Les remous historiques, le capitalisme et les expériences sociales ont tiraillé sans répit la société polonaise au XXe et au XXIe siècle. Il est utile de se rendre compte que, parmi les citoyens en âge de voter, il y a « la génération post-communiste », l’homo sovieticus, « la génération Solidarnośc », ainsi que la timide apparition de la « génération JP2 ». L’entrée dans l’Union européenne en 2004 a correspondu à l’émigration d’environ 2 millions de personnes — principalement en Grande Bretagne — dont 1 million constitué de femmes entre 20 et 40 ans (Giza Sikorska, 2012, p. 38).

Les statistiques présentées tout au long de l’ouvrage révèlent une société à l’inhabituelle force d’adaptation. Elles montrent aussi, malheureusement, que les Polonais, conscients de leur énergie et de leur talent, préfèrent souvent refuser le cadre social polonais et « s’investir » dans un autre pays. Ceci est dû à trois facteurs : la précarité du travail pour les jeunes entre 19 et 25 ans, même dotés de qualifications (bac + 3 et bac +5), la réforme des retraites (Otwarty Fundusz Emerytalny, Fonds ouvert pour les retraites) qui supprime 48% des fonds pour la population arrivant à l’âge de la retraite et, enfin, la politique familiale de moins en moins généreuse.

Ce manuel est dense et riche. Il modifie en bien des points l’image que les sociologues et les Polonais ont eux-mêmes de leur pays.

Aller plus loin

Avec l’aide précieuse de Magdalena Darmas et Paul Gradvohl.

Bibliographie

Bauman, Z., La Vie en miettes. Expérience postmoderne et moralité, Paris, Hachette, 2003.

Chałubiński, M., “The Sociological Ideas of Stanisław Ossowski”, Journal of Classical Sociology, vol. 6, n. 3, 2006.

Staniszkis J., The Ontology of Socialism, Oxford, Clarendon Press, 1992.

Pour citer cet article :

Marcin Darmas, « Démythifier la société polonaise », La Vie des idées , 7 novembre 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Demythifier-la-societe-polonaise.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Marcin Darmas , le 7 novembre 2013

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Notes

[1Source : GUS, Główny Urząd Statystyczny (Office national des statistiques).



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