Recherche

Livres & études Société

De la surveillance volontaire

À propos de : W. Sofsky, Le citoyen de verre. Entre surveillance et exhibition, L’Herne.


Le sociologue et philosophe allemand Wolfgang Sofsky propose une réflexion pessimiste sur la trouble alliance de surveillance technique et d’exhibition démocratique qui caractérise notre société. Il milite à rebours en faveur d’un for intérieur soutenu par le respect de la propriété privée. Ce pamphlet aux forts accents libertariens ne convaincra pas le lecteur en recherche d’une gestion de l’espace publique respectueuse de l’individu.

Recensé : Wolfgang Sofsky, Le citoyen de verre. Entre surveillance et exhibition, Paris, Éditions de L’Herne, 2011. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. 172 p., 13, 50 €.

D’une certaine façon, le message que délivre Wolfgang Sofsky au fil des pages de son nouveau livre fait écho au célèbre aphorisme de Jean-Pierre Claris de Florian dans sa fable Le Grillon : « pour vivre heureux, vivons caché ». Mais à la légèreté du propos du fabuliste s’oppose ici la gravité, voire le pessimisme des réflexions que mène le philosophe et sociologue allemand.

Le ton est donné dès le premier chapitre dans lequel l’auteur évoque les faits et gestes d’un certain Anton B., qui quitte son domicile pour entamer sa journée de travail après avoir déposé son « rejeton » à l’école maternelle. Cette évocation n’est bien sûr que le prétexte à une énumération des multiples dispositifs qui, sans qu’on en soit toujours conscient, repèrent, enregistrent, scrutent et contrôlent nos comportements quotidiens, y compris les plus anodins – caméras vidéo, ordinateurs, terminaux bancaires, programmes informatiques malveillants, radars routiers, cartes à puce, etc. À la fin de la journée, écrit Sofsky, Anton B. ressent un certain malaise lorsqu’il perçoit qu’il n’a pas eu « le moindre instant de véritable solitude ». Mais, ajoute aussitôt l’auteur, cette lucidité fait défaut au plus grand nombre car « le citoyen de verre apprécie les facilités que lui apporte l’ère digitale. Il renonce, sans rien y trouver à redire, à être anonyme, inaccessible, hors du champ de l’observation » et, plus encore, « il ne devine même pas qu’il a quelque chose à défendre » (p. 19). C’est cette indifférence que dénonce Sofsky dans ce nouvel opus. Car, pour ce spécialiste reconnu de la violence et du système concentrationnaire [1], les démocraties les plus solidement établies développent désormais de multiples pratiques de surveillance qui tendent à dépouiller l’individu de cette liberté fondamentale : celle qui consiste à pouvoir posséder un espace à soi, une « sphère intime » inexpugnable.

À lire Sofsky, toutefois, ce qui constitue aujourd’hui un « risque politique majeur » (p. 161), ce n’est pas tant l’avènement d’un monde orwellien soumis à l’omniprésence de « Big Brother » – même si de nombreux développements de l’auteur semblent donner corps à cette hypothèse – que l’installation d’un type de société plus proche à certains égards de celui qu’a décrit Kafka dans Le Procès. Dans l’univers kafkaïen, le héros, Joseph K. – dont le nom est réduit à une initiale, comme Anton B. – est accusé, puis condamné sans raison apparente. Il se heurte à une bureaucratie absurde et rigide au sein de laquelle nul ne lui indique jamais quelles sont les charges retenues contre lui. D’une certaine façon, tout se passe comme si cette bureaucratie possédait des informations sur son compte, des informations recueillies à son insu et sur lesquelles il n’aurait aucun contrôle [2]. Or, tel est bien le danger qui guette aussi le « sujet de verre », explique Sofsky, car « les gens laissent plus de traces qu’ils ne le pensent » (p. 19). Avec cette conséquence : à mesure que ces données personnelles s’accumulent et se diversifient, c’est finalement le droit à l’oubli et au pardon qui s’amenuise, au risque de faire du « citoyen de verre » le prisonnier de son passé.

Pourtant, selon l’auteur, nous serions tous complices de cette évolution funeste qui rend le citoyen de plus en plus transparent aux autres et, partant, plus fragile. D’un côté, en effet, l’exposition de soi et l’étalage de données personnelles sur Internet, la frénésie communicationnelle, au sein des réseaux sociaux notamment, mais aussi la quête de visibilité médiatique ou de notoriété, qui confine parfois au « triomphe de l’impudeur », ont fragilisé les « murs » qui avaient été érigés pour délimiter et protéger l’espace de la vie personnelle. « Le désir d’être quelqu’un a depuis longtemps pris le pas sur le sens de la vie privée », écrit ainsi Sofsky (p. 21), qui souligne que cet exhibitionnisme et cette publicisation de la vie privée pourraient bientôt rendre toute forme de surveillance inutile. D’un autre côté, c’est l’aspiration à davantage de sécurité et de protection qui menace de plus en plus ce que l’auteur appelle la « zone d’information protégée ». Autrement dit, au lieu de se protéger contre les intrusions de l’État dans leur vie privée, les individus recherchent à tout prix la protection de l’État et acceptent, pour ce faire, de lui livrer quantité de données personnelles. Et ce d’autant plus que « l’État lui-même produit le mal qu’il entend combattre » (p. 32) car ses interventions attisent la méfiance, la suspicion et les peurs, lesquelles, en retour, suscitent un surcroît d’interdits, de normes et de contrôles. De fait, explique Sofsky, parce que l’État moderne ne peut plus s’en remettre à la discipline et à l’obéissance de chacun, il entretient l’inquiétude et crée un « climat d’alerte permanente » qui favorise l’installation d’un nouveau type de domination politique, fondé sur la surveillance généralisée.

Il est vrai que l’argument selon lequel « on sacrifie la société libre sur l’autel de l’État sécuritaire » (p. 151) n’est pas, en soi, très original. Mais à l’heure où, par exemple, les parlementaires français débattent d’un projet de carte d’identité biométrique, un dispositif présenté comme le moyen de mieux protéger l’identité de chacun, on pressent que Sofsky met ici en lumière des évolutions très préoccupantes. Et de ce point de vue, son livre, servi par une écriture limpide et incisive, propose des réflexions très suggestives sur la vulnérabilité croissante de ces espaces privés qui sont le refuge de nos libertés – qu’il s’agisse du corps, de l’intimité, de la communication interpersonnelle ou du domicile. Il souligne également les possibles dérives d’un « État préventif », qui ne s’adresserait pas seulement aux malades ou aux « déviants » mais qui, au nom de la sécurité, embrigaderait tout le monde, avec le projet « de veiller sur les bonnes mœurs et d’assurer la production d’individus vertueux » (p.76). Dans la même veine, l’auteur souligne non sans raison que les entreprises partagent avec les administrations publiques cet « idéal du citoyen de verre », gage d’un meilleur contrôle de leurs salariés et d’une bonne anticipation des désirs de leurs clients. « Pour les institutions du pouvoir politique et économique », écrit ainsi Sofsky, « la sphère privée, la liberté et l’autonomie sont les reliques irritantes d’une époque où des espaces sociaux existaient encore au-delà de l’État et du marché » (p. 150).

Mais si le livre fourmille de réflexions stimulantes, il peine toutefois à offrir au lecteur une argumentation véritablement convaincante. Le propos est en effet un peu décousu, au point que l’on ne parvient pas toujours à rattacher solidement les différents chapitres à la thèse qui sous-tend l’ouvrage. En outre, l’auteur alterne des considérations théoriques (sur la propriété, le secret, le corps, la liberté, etc.) où l’on perçoit l’influence de Norbert Elias, Erving Goffman ou Michel Foucault, entre autres, et des développements de facture plus journalistique qui s’avèrent ici ou là très schématiques, voire caricaturaux. À cet égard, l’absence de notes infrapaginales ou de références – que Sofsky a choisi de rassembler et de commenter en fin de volume dans une sorte de chapitre annexe, d’ailleurs fort bien fait – ne contribue pas à clarifier le registre adopté par l’auteur. De sorte que son propos dérange ou séduit, selon les cas, sans faire toujours la démonstration de ce qui est avancé. Il en est ainsi, par exemple, lorsque Sofsky évoque l’installation d’un « totalitarisme doux et légal » (p. 77) s’affranchissant allègrement des droits des individus, ou lorsqu’il dénonce une « politique de la pensée » qui, au moyen de la censure, de la propagande et de la pédagogie, colonise l’imagination et tend à « inculquer [aux gens] ce qu’ils ont le droit de penser » (p. 124). Sans doute certaines de ces propositions ne sont-elles pas totalement infondées, mais elles auraient mérité une analyse à la fois plus approfondie et plus étayée empiriquement – ce dont l’auteur a fait ici l’économie. De fait, il propose dans cet ouvrage une peinture désincarnée et sans nuance d’un pouvoir tutélaire et invasif qui se nourrit de la docilité tragique du « citoyen de verre ». Il occulte du même coup les initiatives qui, depuis de nombreuses années, contribuent notamment à renforcer les droits des individus ou à instaurer une « administration de verre » [3]. Or, quand bien même ces mesures seraient insuffisantes au regard des menaces que représente à l’heure actuelle la connexion des fichiers et des systèmes, ce qui est très vraisemblable, la radicalité du réquisitoire de Sofsky tend, finalement, à affaiblir sa critique de l’ « État sécuritaire ».

Ce qui soude en fait le propos de l’auteur réside, semble-t-il, dans un parti pris volontiers libertarien, puisé en particulier dans les analyses de Wilhelm von Humboldt [4] – des analyses où l’on trouve, écrit Sofsky, « toutes les objections à l’impérialisme intérieur du pouvoir d’État moderne » (p.164). De là, sa critique virulente de toutes les formes d’intervention étatique, celles de l’État providence comme celles de l’État de droit ou de justice ; de là, aussi, sa défense acharnée de la propriété privée, qui « offre une base matérielle à la citadelle privée [et] permet à l’individu de tenir la société à distance » (p.101). Cette orientation intellectuelle se retrouve naturellement au chapitre des formes de résistance que Wolfgang Sofsky appelle de ses vœux pour restituer au « citoyen de verre » cet espace de liberté qui lui aurait été ôté. Selon l’auteur, en effet, l’action des tribunaux – dont le rôle est de veiller avant tout à l’application de la loi – est impropre à garantir pleinement les libertés de chacun ; et de même, la protestation collective, aussi utile soit-elle, ne suffira pas à infléchir la tendance observée car, explique-t-il, la défense de la liberté et de la vie privée n’est pas, en tant que telle, une cause assez mobilisatrice. C’est pourquoi, dans le sillage des analyses de Georg Simmel, qui soulignait que toute société fonctionne grâce à un « quantum » de secrets , Sofsky exhorte ses lecteurs à préserver coûte que coûte leur vie personnelle et leurs secrets privés de toute ingérence. Parce que « celui qui croit qu’il n’a rien à cacher a déjà renoncé à sa liberté et refuse de mener son existence sous sa propre égide » (p. 155), l’auteur en appelle alors à la discrétion, et même à la dissimulation. Il plaide en effet pour un comportement social fondé non seulement sur une vigilance accrue en matière de diffusion d’informations, mais encore sur une plus grande plasticité dans la gestion des rôles sociaux, de manière à protéger « la personne contre sa propre existence publique ». Autrement dit, pour sauver la liberté du « citoyen de verre », Sofsky étire le schéma goffmanien de la « présentation de soi » et substitue aux « murs » qui protégeaient jusqu’ici la sphère privée la « façade personnelle » que les individus donnent à voir aux autres – avec le risque, peut-être, de faire alors de la vie sociale un carnaval où règnent la feinte et le travestissement.

Pour citer cet article :

Jacques Rodriguez, « De la surveillance volontaire », La Vie des idées , 21 novembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-surveillance-volontaire.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Jacques Rodriguez , le 21 novembre 2011

Articles associés

La sociologie sans excuses

À propos de : Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une (...)

par Arnaud Saint-Martin

À l’épreuve du politique

Entretien avec Claude Lefort

par Pierre Rosanvallon

Miguel Abensour : repenser l’utopie

Autour de : Miguel Abensour, La communauté politique des « tous uns ». Entretien (...)

par Fabien Delmotte

Une histoire sociale de la Chine communiste

À propos de : T. Angeloff, Histoire de la société chinoise, La Découverte.

par Judith Audin

Notes

[1Voir entre autres A. Lüdtke, F. Kramer, « Les formes de la violence. Entretien avec Wolfgang Sofsky », La Vie des Idées, 8 février 2011.

[2Les réflexions de Sofsky s’inscrivent à cet égard dans le sillage du débat, né aux États-Unis au début des années 2000, sur la meilleure manière de désigner les menaces que la société numérique fait planer sur les libertés individuelles. Voir Carl S. Kaplan, “Kafkaesque ? Big Brother ? Finding the Right Literary Metaphor for Net Privacy”, New York Times, 2 février 2001.

[3Voir par exemple Blandine Barret-Kriegel, L’État et la démocratie, Paris, La Documentation Française, 1986.

[4Wilhelm von Humboldt, The Sphere and Duties of Government, London, John Chapman, 1854 (1792).



© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet