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De la politique comme liberté

À propos de : M. Abensour, Pour une philosophie politique critique : Itinéraires, Sens&Tonka.


Comment penser la politique démocratique sans en trahir l’indétermination radicale ? Entre les mouvements parallèles de réduction sociologique du politique et d’abandon philosophique de la question de la domination, un espace demeure, sillonné depuis plus de trente-cinq ans par Miguel Abensour.

Recensé : Miguel Abensour, Pour une philosophie politique critique : Itinéraires, Paris, Sens&Tonka, 2009, 400 pages, 25 euros.

Miguel Abensour occupe une position à part dans la philosophie politique contemporaine. Bien qu’il ait beaucoup écrit, et qu’un colloque lui ait été consacré en 2004 [1], la plus grande partie de son œuvre consiste en des commentaires et des présentations d’autres auteurs. En cela, l’œuvre de Miguel Abensour est comme le prolongement de son travail d’éditeur. Il dirige en effet depuis 1974 une des plus riches collections d’ouvrages de théorie politique : « Critique de la politique », chez Payot. Miguel Abensour apparaît ainsi comme un des « passeurs » les plus importants de la théorie politique contemporaine, invitant ses lecteurs et ses lectrices, dans ses écrits comme dans ses choix éditoriaux, à la découverte des auteurs qui ont tenté de penser le politique dans sa spécificité. Pour une philosophie politique critique, publié cette année chez Sens&Tonka, à partir d’une publication espagnole d’articles de Miguel Abensour, ne fait pas exception : les textes qu’il regroupe suivent presque tous la piste d’un-e ou de plusieurs auteur-e-s. Quelle est alors son objet propre ?

Malgré l’ambition programmatique annoncée par son titre, Pour une philosophie politique critique est un recueil de textes très hétéroclites. Des articles importants côtoient des écrits très mineurs ou décalés. S’il n’est pas un manifeste fait d’idées fortes et exposées de façon ordonnée, Pour une philosophie critique n’est pas non plus la présentation d’une trajectoire intellectuelle, contrairement à ce que pourrait laisser entendre le sous-titre, Itinéraires  : les textes proposés ne sont pas organisés de façon chronologique, et ne sont mis en contexte que par leur date ; le lecteur ne peut même pas trouver les références de leur première publication. Malgré l’aide de l’excellent avant-propos, l’ouvrage apparaît alors difficile, et d’une utilisation parfois pénible : il faut faire un effort pour aller chercher, au fil des textes qu’il agrège, des éléments de réponse aux questions cruciales que l’ensemble pose. Car il s’agit bien d’un livre fondamental pour quiconque veut s’engager dans la voie d’une pensée politique de l’émancipation, qui ne se réduise ni à une critique de la domination ni à la promotion abstraite de valeurs démocratiques ou libérales. À partir d’une lecture précise et souvent innovante de textes de Claude Lefort et d’Hannah Arendt, ses deux références majeures, mais aussi de Machiavel, de La Boétie, de Pierre Leroux, d’Horkheimer, d’Adorno ou de Lévinas, pour ne citer que les principaux, Miguel Abensour construit par petites touches une théorie démocratique radicale qui n’a que peu d’équivalent dans la philosophie politique contemporaine [2].

Deux « révolutions coperniciennes » pour repenser la philosophie politique

L’avant-propos de Miguel Abensour, inédit, est un texte majeur. En une quarantaine de pages, il explore la condition de possibilité d’une philosophie politique critique, en expliquant les différentes étapes qui l’ont amené à prendre conscience de la nécessité d’un tel projet. Deux « révolutions coperniciennes », correspondant chacun à un auteur et trouvant sa résonance dans l’expérience politique de Miguel Abensour, jalonnent cet itinéraire. Le premier est la découverte de l’irréductibilité du (et de la) politique, comme expérience collective de la liberté, à ce à quoi il est régulièrement rapporté : au social, au mode de production, à l’État, au pouvoir et à la domination. Le texte fondamental de cette découverte, c’est l’ouvrage de Pierre Clastres, La société contre l’État (1974), dans lequel l’anthropologue montre qu’il y a de la politique dans les sociétés sans État et que cette politique, loin d’être la projection des structures économiques ou d’être une affaire de domination, repose sur une multitude de dispositifs de lutte contre l’apparition d’un pouvoir coercitif. Si ce court livre fait un tel effet sur Miguel Abensour, c’est qu’au même moment il fait l’expérience des limites de la conception marxiste de l’émancipation comme fin de la politique, notamment grâce à la redécouverte de Machiavel par Claude Lefort, dans Le Travail de l’œuvre Machiavel (1972) : Lefort y rend compte de la nature conflictuelle, libertaire et plébéienne de la politique chez le Machiavel des Discorsi, comme expérience par le peuple de la liberté dans la résistance au désir de domination des grands.

Mais cette première révolution copernicienne, qui renverse la compréhension du et de la politique comme objets d’étude, apparaît rapidement insuffisante à Abensour, dès lors qu’elle ne s’accompagne pas d’une révolution similaire dans la manière de les étudier. Alors que « dans les années 1960-1970, la philosophie politique paraissait offrir un lieu de résistance aux entreprises de scientifisation ou de sociologisation du politique qui se multipliaient alors » (p. 11), Abensour constate rapidement que sous couvert d’une redécouverte du politique, c’est bien une « politique d’acceptation et de légitimation de l’ordre établi » (p. 27) que la plupart des philosophes politiques et des défenseurs acritiques de la « démocratie » contre le totalitarisme avaient en tête. Ces philosophes politiques qui tentent, « avec l’entreprise délibérée qui consiste à mêler la philosophie politique à la philosophie morale et à la philosophie du droit » (p. 29), de trouver des fondements à la bonne politique, trahissent le propre de la politique démocratique moderne, à savoir « de ne reposer sur aucun fondement » (p. 29). Ils reproduisent en cela la posture philosophique dénoncée par Hannah Arendt : la volonté platonicienne de mettre le bios theorêtikos au-dessus du bios politikos. La « révolution copernicienne » réalisée par Hannah Arendt est alors initiée par un renversement salutaire du lien entre la philosophie et la politique comme activité : d’une part, telle qu’elle est depuis Platon, la philosophie politique est du côté de la domination, pas de la liberté ; d’autre part, si elle était réellement politique, la philosophie devrait chérir non pas la vie contemplative mais l’action, et le philosophe devrait exercer sa profession dans la cité, sans mépriser la doxa, et transformer l’étonnement philosophique (thaumazein) platonicien devant l’unité et l’harmonie de l’être en étonnement devant le « "miracle" conjoint de la condition de pluralité et de l’action ». (p. 34)

Si l’on articule ces deux renversements du sens des mots « politique » et « philosophie », on peut voir se dessiner le mode d’action des philosophes authentiquement politiques : participer en tant que philosophes à la lutte politique du peuple contre la domination. L’utilisation de l’adjectif « critique » pour qualifier cette philosophie politique prend alors tout son sens : il s’agit, dans la lignée de la théorie critique développée par l’École de Francfort, « d’élaborer une théorie complexe permettant une critique à multiples facettes de la domination » (p. 38), et qui fasse sans cesse un retour critique sur son propre statut et sur ses conditions de possibilité, pour éviter de reconduire le partage entre théorie et action. Sans résoudre par avance les problèmes théoriques et politiques posés dans les articles qui suivent, ce texte permet donc de rendre compréhensible l’angle d’approche pris par Miguel Abensour, et sa volonté d’éviter, dans la résolution de ces problèmes, les écueils symétriques du sociologisme et du conservatisme philosophique.

Itinéraires indéfinis

La première partie de l’ouvrage, intitulée « Itinéraires », est de loin la plus courte, quatre textes sur 19 pages : « Manifeste de la collection "Critique de la politique" » (1974), « Philosophie politique moderne et émancipation » (1983), « De quel retour s’agit-il ? » (1994) et « Sur le chemin de Machiavel » (2008) permettent d’ancrer l’itinéraire présenté en avant-propos dans des interventions passées. Si l’idée est intéressante, les textes n’apportent quasiment rien par rapport à l’avant-propos d’un point de vue conceptuel, et pour qu’ils nous permettent d’historiciser la pensée de Miguel Abensour, il aurait fallu un travail de mise en contexte pour éclairer le lecteur sur l’ensemble de la situation d’énonciation, et pas seulement la date de publication. Un des quatre textes, le plus ancien, garde tout son intérêt : le « Manifeste de la collection "Critique de la politique" », qu’on peut trouver à la fin des livres de la collection que Miguel Abensour dirige depuis 1974. Il y définit la « critique de la politique » par trois aspects : « le refus de la sociologie politique, en tant qu’instance de refoulement des questions critiques énoncées par la philosophie politique [...] ; par le choix d’un point de vue : écrire sur le politique du côté des dominés, de ceux d’en bas pour qui l’état d’exception est la règle ; par l’interrogation génialement formulée par La Boétie : pourquoi la majorité des dominés ne se révolte-t-elle pas ? » (p.49) Si les directions de recherche qu’il propose ensuite sont plus attendues, la définition du champ de cette « critique de la politique » n’a rien perdu de son caractère incendiaire.

Penser politiquement le totalitarisme

La deuxième partie, « critique de la domination totalitaire », plus longue, regroupe des textes qui ont en commun de poser la question de totalitarisme, nouveauté du vingtième siècle, en tant qu’il est une énigme pour qui considère la politique comme la liberté en acte. Cette partie est composée de quatre textes : « Oser rire » (1975) et « Hannah Arendt : la critique du totalitarisme et la servitude volontaire ? » (1999) peuvent être considérés comme mineurs. Les deux autres articles, en revanche, sont d’un grand intérêt. « D’une mésinterprétation du totalitarisme et de ses effets » est un texte éclairant ; Miguel Abensour y confronte deux hypothèses opposées sur les liens entre totalitarisme et la politique, pour démontrer que le totalitarisme n’est pas « un excès du politique, ou une politisation à outrance », mais bien « la destruction du politique » (p. 168).

À cet article, centré sur Hannah Arendt, fait écho un texte plus ancien, « Réflexions sur les deux interprétations du totalitarisme selon Claude Lefort » (1993) plus long et plus dense, entièrement consacré aux différentes manières dont Claude Lefort a pensé le totalitarisme. On peut en indiquer les idées les plus puissantes : d’abord l’existence d’une possibilité totalitaire inscrite dans le projet marxiste de socialisation totale et de dépassement révolutionnaire de la division sociale. Deuxième idée centrale : loin d’être simplement imposé, le totalitarisme répond à un besoin ; il travestit le désir de liberté et de révolution du peuple, en en donnant une réalisation illusoire, par l’entretien de la croyance que la voie de l’autonomie passe par la destruction de toute division sociale, tâche de purification que réalise l’État, le parti, l’Egocrate. Troisièmement, on l’a déjà vu, le totalitarisme est une entreprise de destruction de la politique : éclairé par la redécouverte machiavélienne du politique, « le totalitarisme apparaît désormais à l’interprète comme cette forme de société moderne qui s’ordonne et se constitue dans la dénégation fantastique de la division interne, en laissant se déchaîner une logique de l’identification telle qu’en son sein la non-contradiction s’abolisse, l’indistinction gagne et que sous l’emprise de l’image inconsciente du corps s’effectue une véritable "prise de pouvoir par l’imaginaire" barrant du même coup tout accès à la dimension symbolique du social. » (p. 122) Cette idée permet enfin de ressaisir l’opposition entre démocratie et totalitarisme d’une façon nouvelle : ce n’est pas comme régime de droit institués que la démocratie s’oppose au totalitarisme, mais comme « invention démocratique », « révolution démocratique », mouvement indéfini et sauvage de revendication de nouveaux droits, contre la « domination totalitaire », la « contre-révolution totalitaire ». Les articles qui forment cette partie permettent donc non seulement de mieux comprendre le totalitarisme dans toute sa spécificité, mais aussi de penser par opposition la démocratie d’une façon nouvelle, dans sa mise en mouvement permanente de la division originaire du social.

Chemins vers une politique démocratique

Cette réflexion sur le totalitarisme permet ainsi d’ouvrir sur la dernière partie de l’ouvrage, la plus longue, intitulée « Philosophie politique critico-utopique et la question de l’émancipation ». Elle regroupe six articles qui présentent chacun, par l’intermédiaire d’un auteur ou d’un courant de pensée, une voie par laquelle penser la politique démocratique. Deux d’entre eux font directement écho à l’avant-propos : « "Démocratie sauvage" et "principe d’anarchie" » (1994) et « Pour une philosophie politique critique ? » (2002). Les quatre autres articles abordent une question qui était restée jusque là en suspens : puisque la recherche d’un fondement à la politique est une tâche intrinsèquement conservatrice, comment donner un contenu à la conception de la liberté que la politique met en jeu ? Si Miguel Abensour ne donne pas de réponse explicite à ce problème épistémologique, il présente quatre directions de recherche. La première, développée dans « Comment une philosophie de l’humanité peut-elle être une philosophie politique moderne ? » (1994), à la suite du socialiste Pierre Leroux, est la notion d’humanité. L’organisation de la vie collective est une « expérience d’humanité » (p. 211), du « lien humain » (p. 217), non pas comme unité humaine, mais comme reconnaissance de la pluralité. Une seconde direction est fournie par les dernières pages de l’article « Hannah Arendt contre la philosophie politique ? » (2001) ; Miguel Abensour y montre le caractère héroïque de la théorie politique de Hannah Arendt, sa glorification de l’action politique d’un héros qui, « au lieu de se dresser en upsipolis, au-dessus de la cité et à terme fatalement contre elle, [...] a pour souci de s’inscrire [...] au sein de la cité. » (p. 261) La troisième direction prise par Miguel Abensour pour donner un contenu à la politique démocratique, dans l’article « Utopie et démocratie » (2001), c’est « l’élément humain », « foyer de complications, d’agitations qu’entraîne l’articulation de liens multiples » (p.361). Cette idée d’élément humain ouvre vers le dernier article du livre, certainement le plus difficile pour qui veut en saisir toutes les implications, « L’extravagante hypothèse » (2006) : à partir d’une lecture serrée d’Emmanuel Levinas, Miguel Abensour explore l’hypothèse selon laquelle l’événement que la société a pour fonction de limiter n’est pas la guerre, mais « l’infini de la relation éthique » (p.364), et les conséquences de cette hypothèse sur la conception de l’État.

Au terme de ce parcours, Pour une philosophie politique critique : Itinéraires apparaît à la fois au delà et en deçà de la promesse que constitue le titre. En deçà, car il ne donne pas les outils nécessaires à la reconstitution de l’itinéraire de la pensée de Miguel Abensour, tant les éléments de contextualisation des articles sont peu nombreux, pas plus qu’une exposition systématique des outils méthodologiques et conceptuels de ce que pourrait être une philosophie politique critique. Au delà, car au lieu d’un itinéraire balisé ou d’un manifeste, Miguel Abensour nous offre une multitude de parcours, certes partiels, mais en cela incomparablement plus adaptés à l’étude de l’insaisissable politique démocratique.

Pour citer cet article :

Samuel Hayat, « De la politique comme liberté », La Vie des idées , 9 décembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-politique-comme-liberte.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Samuel Hayat , le 9 décembre 2009

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Notes

[1Critique de la politique : autour de Miguel Abensour, Paris : Sens&Tonka, 2006.

[2Jacques Rancière et Chantal Mouffe me semblent être les seuls autres auteurs vivants qui aient mis en avant une conception comparable du politique, reposant sur l’institution politique conflictuelle du social, aussi explicitement contrastée avec le projet de la philosophie politique comme recherche du bon ordre de la société. Pour une présentation en ligne de la démocratie radicale, voir la notice d’Audric Vitello sur DicoPo.



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