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De la langue à la race

À propos de : Markus Messling, Gebeugter Geist. Rassismus und Erkenntnis in der modernen europäischen Philologie, Wallstein Verlag


Étude des langues dans lesquelles s’incarne l’esprit humain, la philologie a contribué à la formation des idéologies racistes au 19e siècle, selon Markus Messling. Rompant avec ce passé, l’historien allemand s’attache à penser les conditions d’un universalisme philologique authentique.

Recensé : Markus Messling, Gebeugter Geist. Rassismus und Erkenntnis in der modernen europäischen Philologie [Racisme et connaissance dans la philologie européenne moderne], Göttingen, Wallstein Verlag, 2016, 520 p.

Racisme et modernité européenne

Depuis les années 1950, les historiens et les autres chercheurs en sciences sociales et humaines ont tendance à présenter la biologie [1] et l’anthropologie comme les matrices centrales de la production et de la légitimation du discours raciste dans l’Europe du 19e siècle, considérant la philologie comme une simple science auxiliaire affectée dans cette entreprise à la production de clichés culturels.

En ouvrant son livre sur la dénonciation par Aimé Césaire de la figure d’Ernest Renan, icône intellectuelle de la IIIe République, philologue à la fois humaniste et favorable à la colonisation, le spécialiste allemand d’anthropologie philosophique et culturelle Markus Messling en annonce clairement l’ambition intellectuelle : une analyse systématique et sans complaisance « de la contribution de la philologie à la formation des théories racistes » (p. 15). Après avoir abordé en 2015 la délicate question du rapport entre la philologie et l’impérialisme européen à partir de la figure de Champollion [2], M. Messling entend ici analyser les « profondes résonances politiques » de la philologie que Michel Foucault repérait en 1966 dans les Mots et les Choses. L’enjeu de ce projet d’anthropologie culturelle est donc tout à la fois scientifique et politique. D’une part, comment expliquer le fait que la philologie, « science exacte des choses de l’esprit » selon les mots de Renan, ait joué un rôle aussi déterminant et relativement invisible dans la formation du discours raciste ? D’autre part, comment refonder une politique de la philologie après le tournant postcolonial de nos disciplines et l’ébranlement de l’universalisme occidental [3] ?

Discipline phare des sciences humaines au 19e siècle, la philologie, en tant que travail sur les archives textuelles du savoir humain, était considérée comme le moyen le plus exact pour comprendre le développement intellectuel des peuples dans l’histoire. Avant l’apparition des sciences cognitives à partir du milieu des années 1950, elle se définissait comme la science dédiée à la description et à l’explication des mécanismes de la pensée humaine. Tout l’intérêt de l’ouvrage de M. Messling est de montrer qu’une large partie de cette discipline, incarnée en Europe par les Allemands Friedrich Schlegel [4] et August Schleicher [5] ou par le Français Ernest Renan, a participé à la production d’un discours sur la hiérarchisation des peuples en fonction des stades de développement des langues tels qu’on peut les saisir à travers les archives textuelles.

La production de ce savoir philologique s’inscrivait en partie dans une quête romantique des origines de la ramification des langues dérivant de l’indo-européen, considéré comme la mère de tous les groupes de parlers européens. Il relevait en même temps d’une approche philosophique de l’esprit humain, conçu comme quelque chose qui se déployait dans le temps et dans l’espace à travers le langage. Selon Schlegel, les langues ont changé de type au cours de leur développement historique : sans structure grammaticale, elles sont devenues des langues isolantes [6] puis flexionnelles, c’est-à-dire des langues dans lesquelles les mots changent de forme en fonction du rapport grammatical aux autres mots. Flexionnelles, les langues indo-européennes comme le sanskrit, le latin ou le grec étaient considérées par les philologues européens comme le stade le plus élaboré de l’esprit humain.

L’esprit flexionnel et soumis

Cet ouvrage, dense et exigeant, ne se limite pas à une analyse historique de la responsabilité de la philologie européenne dans l’essor du discours raciste au 19e siècle. À travers l’histoire des langues et de la philologie moderne, M. Messling propose une réflexion sur l’esprit humain et sur la manière dont celui-ci, en tant que concept, s’est transformé historiquement pour devenir le vecteur d’une hiérarchisation des races. On pourra toujours regretter que son analyse ne prenne pas suffisamment en considération l’inscription sociale des acteurs étudiés dans un ensemble de relations intellectuelles et institutionnelles. S’inscrivant clairement entre autres dans la tradition intellectuelle de Maurice Olender [7] et d’Edward Saïd, l’ambition de M. Messling est d’abord d’écrire une histoire politique et intellectuelle.

Le titre de son ouvrage – Gebeugter Geist – est à double détente et mérite que l’on s’y attarde : « l’esprit » qu’il qualifie pourrait se dire en français à la fois « flexionnel » et « soumis ». L’adjectif Gebeugter rappelle d’abord que, pour la philologie européenne, les langues flexionnelles étaient les langues de la modernité, à la fois parce qu’elles étaient les plus élaborées et parce qu’elles auraient été conscientes de leur propre historicité. Mais il désigne aussi le fait de se soumettre, c’est-à-dire, au sens particulier où M. Messling prend le terme, au fait pour la philologie de renoncer à une ambition universelle pour instituer des hiérarchies à partir de l’étude des cultures textuelles. À l’époque où l’Europe occidentale s’érigeait en puissance mondiale et se partageait une grande partie du globe, la philologie a posé les premiers jalons d’une anthropologie des races en cherchant à établir une corrélation entre la structure des langues et des écritures d’une part, et le potentiel cognitif des peuples d’autre part : plus une langue était flexionnelle, plus la civilisation qui l’utilisait était évoluée.

De l’universalisme chrétien au déterminisme culturel

Outre l’attention qu’il porte au 19e siècle, M. Messling a adopté une perspective généalogique et pris comme point de départ de son livre les 16e et 17e siècles, où l’esprit humain était encore considéré comme immatériel, universel et relevant de Dieu. Il attache une grande importance à montrer le lien entre la crise politique engendrée par les Guerres de Religion, la réaction produite dans le domaine intellectuel – à savoir l’obsession d’une anthropologie de l’ordre, au sens où l’entend Foucault dans L’ordre du discours – et l’expression de cette pensée raisonnée à travers le langage. M. Messling montre comment chaque langue était considérée comme l’expression d’un système de signes renvoyant lui-même à des spécificités culturelles. Or, dans la France absolutiste qui tentait de dépasser le traumatisme de la guerre civile, des penseurs comme le jésuite Dominique Bouhours ou Condorcet posèrent les principes de la supériorité et de l’universalité de la langue française tout en maintenant l’idée d’un esprit universel incarné dans des langues et des cultures différentes que Bouhours qualifiait de « génies ». Le 18e siècle constitua selon M. Messling le dernier moment où l’on essaya de maintenir la fiction d’un universalisme chrétien.

Autour de 1800, l’esprit humain perdit en effet progressivement aux yeux des penseurs européens son caractère universel et commença à se décliner selon des logiques nationales. Même si Antoine Destutt de Tracy était encore attaché à une anthropologie universelle, il avait fait le deuil d’une « langue universelle purement savante » (p. 86). Selon lui, à partir du moment où une nation avait choisi un système d’écriture, elle restait prisonnière de celui-ci et renonçait, comme dans le cas du chinois, à atteindre la forme la plus évoluée de la civilisation humaine. M. Messling s’attache à montrer qu’avec Destutt de Tracy apparut une première définition de la mission civilisatrice française dont la vocation était d’exporter la langue française pour « libérer » les peuples.

Schlegel alla encore plus loin en défendant dans ses écrits tardifs sur la philologie une logique à la fois généalogique (liée à sa recherche des origines de la nation « allemande » en réaction à l’impérialisme français), et dynamique, pour expliquer les différences culturelles entre les peuples. Même si la notion de race est inexistante dans ses écrits, Schlegel posa les fondements d’un discours proto-raciste en dissociant et hiérarchisant les langues indo-européennes dynamiques et les langues sémites (comme l’arabe et l’hébreu) ou le chinois qu’il qualifiait de statiques. M. Messling montre bien que la pensée de Schlegel, et l’idéalisme allemand plus largement, n’exprimaient pas une position antisémite. Ils doivent se comprendre comme une réaction à la pensée des Lumières et à la Révolution française qui avait abrogé le principe de généalogie. En revanche, les principes de Schlegel eurent des conséquences importantes car ils furent repris et durcis au cours du siècle par un penseur comme Gobineau, qui établissait une corrélation entre les hiérarchies des langues et des races.

L’autre philologie universelle

Pour autant, l’ouvrage de M. Messling ne saurait se réduire à un livre noir de la philologie européenne. Tout en reprenant à son compte la thèse de Saïd sur l’orientalisme qui avait déjà dénoncé le rôle central de la philologie dans la construction d’un discours scientifique européocentriste sur l’Orient, M. Messling en souligne les limites et les manques. La démarche de Saïd jetait en effet une lumière sans nuance sur l’hégémonie discursive de l’Europe tout en accordant une place insuffisante aux penseurs européens « hétérodoxes ». M. Messling consacre ainsi de longs et précieux développements à une tradition philologique qui dénonçait les processus de naturalisation à l’œuvre au sein de la philologie européenne. Il s’intéresse d’une part à la figure de Wilhelm von Humboldt qui soutenait que la notion de race n’était pas un élément explicatif pour penser les différences entre les hommes. Pour lui, la langue était l’organe créatif de la pensée et évoluait en fonction du contexte historique et non de facteurs biologiques. D’autre part, il s’attache à analyser la position de Jean-Pierre Abel-Rémusat, titulaire au Collège de France de la première chaire de sinologie en Europe (1814-1832) et secrétaire de la Société Asiatique fondée en 1822. Comme le montre M. Messling, si Abel-Rémusat parlait de « race jaune », c’était dans le sens de l’expression d’une variété physique du corps humain. Ce dernier appelait ses contemporains à respecter la civilisation chinoise dont le degré de modernité se reflétait selon lui dans la complexité de la langue. Ce discours hétérodoxe trouva au 20e siècle un prolongement dans le plaidoyer du romaniste allemand Erich Auerbach [8] pour une « philologie de la littérature-monde (Weltliteratur) » dont le but était de dépasser les littératures nationales sans renier leur individualité en cherchant la part d’humanité dans chaque tradition.
Tout l’intérêt du projet intellectuel de M. Messling est donc de tenir les deux fils de cette histoire diurne et nocturne, en montrant comment un discours dominant et un autre modèle épistémologique étaient en concurrence.

Quel futur pour la philologie ?

Dans un chapitre conclusif consacré au « devoir des philologies futures » (p. 429), M. Messling s’interroge sur la possibilité de donner à la philologie de nouveaux fondements épistémologiques dans un monde scientifique mondialisé, postcolonial et post-universaliste. Il esquisse le projet d’une nouvelle politique de la philologie où il s’agirait en quelque sorte d’universaliser l’universalisme occidental, pour reprendre un leitmotiv de la pensée d’Étienne Balibar. Pour M. Messling, si la tâche de la philologie a toujours été d’analyser les archives textuelles et la construction langagière des sociétés humaines, sa nouvelle mission doit être de nature anthropologique et à visée universelle. Par-delà la reconnaissance de la diversité des cultures écrites et orales, il s’agit de mettre au jour les expériences de production de sens partagées à l’échelle de la planète [9].

Selon l’auteur, il faut être conscient des limites et des dangers du relativisme culturel et d’une politique de l’ « intraduisible », susceptible de produire des oppositions culturelles semblables à celles qu’imagina Samuel Huntington à la fin des années 1990 dans sa théorie du choc des civilisations. Il faut reconnaître l’existence de différents régimes de connaissance mais en même temps être conscient du fait que ces derniers partagent une anthropologie commune. L’influence de la pensée de Philippe Descola sur celle de M. Messling est indéniable et productive : cherchant à aboutir à une universalité nouvelle dans laquelle les concepts ne soient pas arrimés à une expérience historique particulière, l’anthropologue français a proposé un modèle historique et universel du processus civilisationnel dans lequel le naturalisme occidental n’est qu’un élément de la « syntaxe de la composition du monde » à côté du totémisme, de l’animisme et de l’analogisme [10].

Mais à partir de quelle position culturelle, se demande M. Messling, définit-on ces « régimes de signification » pour reprendre l’expression de Jacques Rancière ? Il appelle les philologies européennes à penser ensemble les différences et l’universel tout en gardant à l’esprit qu’on ne peut échapper à son européocentrisme. Cette réflexion rejoint celle entamée depuis plusieurs années par le groupe de recherche international « Philologie future » (Zukunftphilologie) à l’université libre de Berlin. Quelle herméneutique mobilise-t-on dans chaque culture lorsqu’on lit un texte ? Est-ce que les autres cultures développent à partir de leurs traditions textuelles des armes critiques semblables à celles développées par la philologie européenne (comme la critique généalogique des textes) et que M. Messling a justement mobilisées dans son livre ?

Pour citer cet article :

Emmanuel Droit, « De la langue à la race », La Vie des idées , 11 mai 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-langue-a-la-race.html

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par Emmanuel Droit , le 11 mai

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Notes

[1Dans son dernier livre, L’Homme altéré. Race et dégénérescence (Champ Vallon, 2016), le philosophe des sciences Claude-Olivier Doron démontre que le concept de race naît au 18e siècle au sein de l’histoire naturelle. Voir la recension de l’ouvrage dans La Vie des idées.

[2Markus Messling, Les Hiéroglyphes de Champollion. Philologie et conquête du monde, trad. fr. Kaja Antonowicz, Grenoble, Ellug, 2015. Voir aussi « Philologie et racisme. À propos de l’historicité dans les sciences des langues et des textes », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n°1, 2012, p. 153-182.

[3Dans ce compte-rendu, le terme d’universalisme renvoie à la manière particulière dont l’Occident chrétien pense l’universel à partir de son point de vue. Il se distingue du terme d’universalité qui repose sur l’expérience partagée d’un horizon planétaire.

[4Friedrich Schlegel (1772-1829) est un philosophe allemand qui contribua au développement du romantisme en Allemagne. Il est notamment l’auteur d’un Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, publié en 1808 et traduit en français en 1837.

[5August Schleicher (1821-1868) est un linguiste allemand qui a marqué fondamentalement les études indo-européennes par la publication en 1861 de son Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen. Voir aussi Die Darwinsche Theorie und die Sprachwissenschaft, Weimar, Böhlau, 1863 ; Über die Bedeutung der Sprache für die Naturgeschichte des Menschen, Weimar, Böhlau, 1865.

[6En linguistique, une langue isolante se définit comme une langue dont les mots restent invariables indépendamment de leur fonction syntaxique.

[7Maurice Olender, Les langues du paradis. Aryens et Sémites : un couple providentiel, Paris, Gallimard, 1989.

[8Erich Auerbach (1892-1957) est un philologue allemand qui fut avec Robert Curtius et Leo Spitzer l’un des grands représentants de la romanistique allemande de la première moitié du 20e siècle. Il a notamment écrit un essai encore très influent aujourd’hui sur la philologie de la littérature monde. Auerbach, Erich, « Philologie der Weltliteratur », in Walter Muschg, Emil Staiger (dir.), Weltliteratur, Bern, Francke, 1952, p. 39-50.

[9M. Messling s’appuie sur la pensée de l’indologue Sheldon Pollock : « Si la philosophie est la pensée se réfléchissant de manière critique, comme le dit Kant, alors on peut concevoir la philologie comme la réflexion critique du langage sur soi. Ou, pour le dire à la manière d’un axiome de Vico : si les mathématiques sont le langage du livre de la nature, comme nous l’a enseigné Galilée, la philologie est celui du livre de l’humanité. » ; voir Sheldon Pollock, « Future Philology ? The Fate of a Soft Science in a Hard World », Critical Inquiry , 35/4, 2009, p. 931-961, ici p. 934.

[10Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 180.



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