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Christian Corouge, ouvrier à la chaîne chez Peugeot, dialoguant avec le sociologue Michel Pialoux, apporte un regard singulier sur les désillusions de la cause ouvrière dans le dernier tiers de siècle. Un cas exemplaire de production intellectuelle partagée entre un artisan de l’intellect et un penseur de l’activité ouvrière.

Recensé : Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Paris, Agone, 2011. 460 p., 23 €.

Ce livre vient de loin. En 1984 et 1985 paraissaient dans les Actes de la Recherche les « Chroniques Peugeot », une série d’articles détonants signés des deux mêmes auteurs. L’essentiel résidait dans la transcription de discussions entre eux, effectuée au plus près de l’expression orale et, surtout, respectant le cheminement de la pensée au fil de la conversation. On y découvrait la réflexion d’un individu appartenant au groupe des ouvriers spécialisés, généralement considérés comme un ensemble indistinct et parfois désignés par la notion d’ouvrier-masse. Inédite et parfois déroutante, elle puisait sa force des situations concrètes dans lesquelles elle s’ancrait. Après cette première salve, Michel Pialoux avait publié différents articles tirés d’entretiens effectués dans les milieux ouvriers de Sochaux-Montbéliard et conçus comme autant de cas, selon le sens que donnent au mot Jean-Claude Passeron et Jacques Revel [2005]. Il avait surtout effectué avec Stéphane Beaud la recherche marquante sur la condition ouvrière et les cités populaires [1999, 2003]. Mais la majeure partie des entretiens originels restait en souffrance. Elle était menacée, comme cela arrive souvent aux œuvres vives de la recherche lorsqu’elles ont laissé la place à des formes d’écriture plus objectivées. Avec l’aide de Julian Mischi, la voici publiée. Vingt-cinq ans plus tard, la rugosité des transcriptions surprend moins, tant le style oral s’est répandu dans les publications. Mais la richesse en est confortée.

L’homme enchaîné

L’importance de l’expérience exposée par Christian Corouge tient à plusieurs types d’imbrication. Tout d’abord, l’ouvrier et le sociologue accordent une grande importance aux interférences entre les vies de famille, de travail et d’engagement militant, auxquelles s’ajoute l’activité culturelle. Ensuite, ces mondes sont vécus tout à la fois de façon intensément personnelle et pleinement collective. À cela s’ajoute un emboitement de temporalités appliqué à un moment sensible de l’histoire politique et sociale récente.

À la base des enjeux se trouve la chaîne, classique, où sont produites les voitures. Sur la contrainte et l’enserrement de l’activité des ouvriers qui y sont affectés, le livre apporte une abondance d’images. Au delà du principe abstrait de ce système de travail et de son caractère symbolique, il impose une réalité située de façon précise. À cette époque, les robots étaient censés remplacer la peine ouvrière, tandis que le travail en équipe et les cercles qualité devaient tourner la page du taylorisme. Des commissions d’experts considéraient les ouvriers spécialisés de l’automobile, comme des vestiges usés d’un mode industriel obsolète, tandis que des patrons visionnaires annonçaient l’avènement d’usines sans ouvriers. Dans les sciences sociales, ces thèmes focalisaient une grande partie des débats sur l’évolution du travail et des entreprises. Le discours de Corouge bouscule ces prospectives. Il fait état d’un moment particulier d’intensification du travail, que les archives et les témoignages ultérieurs confirmeront. Surtout, lesté d’une quinzaine d’années à l’usine, mais n’ayant pas encore atteint les 35 ans, il exprime déjà la crainte d’un vieillissement prématuré. Celle-ci est liée à la hantise de rester sur chaîne, prise ici dans un sens élargi, c’est-à-dire sur un poste de fabrication soumis à une cadence contrainte. Elle ramène le lecteur à la persistance des visées d’inspiration taylorienne des organisateurs du travail. Elle y ajoute la nocivité d’horaires alternés qui rudoient les rythmes physiologiques et marquent l’intimité comme l’identité sociale des ouvriers de fabrication. Surtout, l’ensemble est ancré dans l’expérience d’une personne qui noue entre eux les pans dont est composée sa vie et que les catégories sociologiques tendent à édulcorer en les séparant. Partant de son point de vue, la réflexion critique donne également une consistance inédite aux incohérences industrielles qui entravent l’estime du travail, au plan personnel comme à l’échelle collective. En outre, elle fait ressortir combien l’usine est une société de pouvoir. Le commandement prend ici un visage concret, l’encadrement exerçant une activité oppressive de manière inacceptable en bien des occasions. Le cocktail s’avère singulièrement agressif pour les travailleurs. Et quand on prend l’affaire au sérieux, comme c’est le cas de Corouge, elle devient redoutablement obsédante. Lorsqu’il raconte être revenu une semaine avant la fin des vacances revoir l’usine en se demandant comment « faire pour démonter ce machin ? », on peut être porté à sourire. On ne s’amuse pas lorsqu’on lit la montée des harcèlements antisyndicaux menés par l’encadrement au cours des dernières années d’avant 1981, qui finirent par provoquer le suicide d’un ami militant. Une grève menée en 1981 par les OS, précisément contre le travail et l’oppression, amorce un changement d’époque. De façon apparemment paradoxale, elle marque aussi le début d’une crise existentielle.

Le militant libéré

Le combat contre le système Peugeot n’est qu’un des constituants du cas Corouge. Il se combine avec une mise en question du militantisme, centrale dans le livre. L’histoire commence par un engagement rapide à la CGT et au PC, concordant avec la matrice familiale et sociale, dans le Cherbourg ouvrier où s’est vécue l’enfance. Au début des années 1970, l’implication de Corouge, parmi d’autres jeunes OS, est précieuse à ce milieu militant agencé par les ouvriers professionnels et qui manque de relais dans les catégories non qualifiées. Mais, limpide dans les premiers temps sochaliens, l’expérience se complique. Les combats des uns ne conviennent pas toujours aux autres : les mots de carrières, d’augmentation de salaire ou de conditions de travail résonnent très différemment dans les deux groupes. Le temps passé à l’atelier n’est pas compté de la même manière, l’usure des corps et des esprits ne pèse pas du même poids. Les modalités les plus élémentaires de l’activité militante, telles que préparer une intervention, rédiger un tract ou consulter les camarades d’atelier, ne s’accordent pas non plus. Progressivement, cela devient un combat d’amener le syndicat à s’intéresser pour de bon au « mouvement [des] OS qui est tellement jeune », voire à envisager qu’ils sont le nouveau cœur d’une « classe ouvrière toute neuve qui a tout à apprendre ». Le projet d’une telle recomposition a été porté par d’autres, hors du PC ou contre lui, sans succès, notamment par la CFDT des années 68 et par l’extrême gauche que Christian Corouge a connue et côtoyée. Son pari à lui, partagé avec d’autres, consistait à faire adopter ce cap par l’organisation communiste. Il a pu penser gagner lorsque les gauchistes se sont raréfiés. Là, dans cette usine qui est la plus grosse de France, au cœur du pôle communiste et cégétiste, il s’emploie à modifier les rapports entre ces groupes ouvriers, à infléchir les pratiques syndicales. Mais il n’aboutit pas vraiment. Leader de la grève de 1981, il est écarté des négociations qui la concluent. Le PC l’a exclu, en catimini comme souvent, quelques années plus tôt. « Il y avait trois camps : y’avait le côté de ceux qu’on appelait les cagoulards du Parti ou du syndicat, y’avait le côté de Peugeot, et enfin y’avait nous. On était au milieu et on savait plus. » Lui-même résiste à la fonction de porte-parole de ses camarades de travail, de « redresseur de torts à la place des mecs ». À sa façon, il sent l’impasse d’une recomposition de la classe. Après des tentatives de suicide et quelques péripéties, Corouge « décramponne », abandonné par l’envie de militer. Mais il n’arrive pas à tourner la page. Il entreprend des formations, forme bien des projets de reconversion, vers l’ergonomie, ou vers la création vidéo. Cependant, il reste à l’usine, sur un poste moins pénible, mais au contact des chaînes de montage et soumis aux horaires alternés. Il continue de lire l’Huma et de le faire lire, de soutenir l’action de la CGT. En fait, il devient témoin actif dans ce monde usinier.

Une coproduction intellectuelle

Une telle posture est rare. Dans l’histoire du témoignage ouvrier, en général, l’expression personnelle traduit une trajectoire militante considérée comme exemplaire ou, au contraire, intervient comme prélude à la sortie du collectif militant et du groupe social. C’est donc une transition singulière que suivent les entretiens. Vécue en partie comme une impossibilité de faire autrement, l’évolution est tout sauf harmonieuse. Les analyses se disjoignent, certains raisonnements se défont tandis que d’autres font écho au système de valeurs ouvrières que Xavier Vigna avait dégagées de son étude des années 68 [2007]. Ces considérations appliquées aux péripéties de la vie ouvrière, à l’usine et en dehors, trouvent une portée particulière dans l’époque, située après l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Elles prennent dans leur crible la mise en œuvre des lois Auroux tandis que s’érodent les espoirs ouvriers, puis le tournant de la rigueur alors que de nouveaux discours prennent le dessus du pavé à gauche, illustrés par l’émission « Vive la crise » de février 1984 conçue par Libération et incarnée par Yves Montand. En deuil d’un projet militant, Christian Corouge produit sur ces différents aspects une pensée autonome au moment même où s’engage une forme d’effacement du monde ouvrier. Situé précisément au moment et au cœur du mouvement de déphasage entre ce monde ouvrier et la Gauche, il exprime une réflexion vivace et réelle sur celui-ci. Avec le recul, et même s’il convient de ne pas généraliser à la légère, l’acuité d’un tel regard porté à chaud sur ce moment n’est pas le moindre apport du livre.

Mais les évolutions de l’usine et la crise du militantisme ne suffisent pas à dessiner l’intérêt de ces entretiens. Il convient d’y adjoindre le processus particulier de coproduction intellectuelle. Au début des années 1970, peu après son arrivée chez Peugeot, Christian Corouge participait au groupe Medvedkine de Sochaux [2006], dans lequel des professionnels du cinéma, une sociologue déjà – Francine Muel-Dreyfus – et des ouvriers coopérèrent longuement à la réalisation de films militants d’une facture inédite. Cette première expérience d’un travail assidu de création ne dura que quelques années. Toutefois, elle laissa à l’ouvrier sochalien l’amitié avec le cinéaste Bruno Muel qui fit le lien avec Michel Pialoux. Plus au fond, elle suscita le besoin de fréquenter des intellectuels, l’aptitude à réfléchir avec eux et l’espoir de trouver là une perspective alternative d’intervention sociale. Un tel type de coopération créatrice s’écarte d’une forme de juxtaposition entre communisme et culture, traditionnelle en France depuis quelques décennies. Dans les entretiens qui s’ensuivent, l’ouvrier apporte ces dispositions remarquables. Mais le sociologue, fort discret dans l’échange, apporte beaucoup lui aussi. Dans la démarche ethnographique alors peu pratiquée en France, il assume la discordance de leurs deux situations. Corouge ne l’ébranle pas lorsqu’il expose la violence de celle-ci, à travers la douleur des retours à l’usine qui suivent les conversations. Pialoux fait face lorsqu’émerge une mise en cause de son rôle d’intellectuel et de ses positions, dans laquelle l’ouvriérisme se mêle au communisme. Une rude controverse sur le mouvement polonais de Solidarnosc est à cet égard un moment d’anthologie. La crise est surmontée. Elle fait ressortir la fermeté du rôle de l’ethnographe, amené à combiner la disponibilité compréhensive dans le travail proprement dit et un positionnement robuste lorsqu’il est interpellé. Embarquant leurs différences, les deux chercheurs œuvrent ensemble à la formulation de cette pensée ouvrière, dessillée tout en restant à sa façon fidèle à elle-même. S’installant au-delà du témoignage par sa réflexivité, la recherche comporte une interférence originale, explicite et tenue, entre aspirations sociales et sciences sociales. Déjà, lors des premières publications, elle avait contribué au renouveau en ethnologie et en sociologie des enquêtes dans la société française, et à ce qu’on pourrait désigner comme mouvement ethnographique français. Au demeurant, on ne peut s’empêcher de supposer une influence du travail de Corouge et Pialoux sur l’entreprise collective de La misère du monde coordonnée quelques années plus tard par Pierre Bourdieu. La publication actuelle livre ce travail dans son ampleur. Elle honore le contrat de fait qui liait les deux partenaires depuis le début de leur relation. La double signature ponctue ce compagnonnage de belle manière.

Aller plus loin

Références :

- Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard, 2003.

- Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines de Peugeot-Sochaux, Paris, Fayard, 1999.

- Bourdieu Pierre (dir.) La misère du monde, Paris, Seuil, 1993.

- Passeron Jean-Claude, Revel Jacques (dir.), Penser par cas, Paris, éditions de l’Ehess, 2005.

- Vigna Xavier, L’insubordination ouvrière dans les années 68, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.

- Les groupes Medvedkine (Besançon & Sochaux), documentaire 1967/74, France, durée 5h34, coffret Dvd, Paris, éditions Montparnasse, 2006.

Pour citer cet article :

Nicolas Hatzfeld, « De la chaîne à la plume », La Vie des idées , 5 septembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-chaine-a-la-plume.html

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par Nicolas Hatzfeld , le 5 septembre 2011

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