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S’il n’existait rien de tel qu’une pensée 68, y a-t-il eu, – y a-t-il encore – une pensée anti-68 ? Aussi novatrice que soit son anthologie de réactions, le livre de Serge Audier part du présupposé qu’il existe une restauration intellectuelle cohérente — unissant les oppositions variées à Mai 68 selon une tendance générale : une vague nouvelle d’esprit réactionnaire.

Recensé : Serge Audier, La pensée anti-68 : essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008, 379 p., 21, 50 €.

Lorsque Luc Ferry et Alain Renaut ont publié leur livre profondément défectueux La pensée 68 en 1985, ils furent immédiatement accusés, et légitimement, d’homogénéiser une série d’ennemis philosophiques qui avaient peu de lien entre eux, et encore moins avec l’explosion de Mai qu’ils étaient tenus pour représenter d’une manière ou d’une autre.

Après tout, c’est un fait que l’archipel « antihumaniste » que visaient Ferry et Renaut avait publié de très nombreux textes à l’époque des événements, sans que l’on puisse nettement dire qu’ils les aient provoqués. Cependant, ce qui est plus troublant, les auteurs des textes de cette « French Theory » n’ont pas été au centre des événements de Mai 68 – si même ils ont été là pour les vivre jusqu’au bout. Michel Foucault avait édifié son structuralisme longtemps auparavant, et il fut critiqué à la veille des événements pour ne pas avoir apparemment autorisé une action radicale (il était en Tunisie pendant ce mois de mai). Jacques Derrida n’a adopté alors aucune position d’importance. Et Louis Althusser, proche de l’orthodoxie communiste, a même critiqué les révoltes (Philippe Sollers les a également critiquées, et pour des raisons semblables, bien que sa position doctrinaire ne l’ait pas protégé, comme bien des lecteurs d’Althusser, contre la tentation maoïste à laquelle il succombera plus tard). Et ainsi de suite. Ce fut un choix judicieux que de donner pour titre à la traduction en anglais du livre de Ferry et Renaut French Philosophy of the Sixties (La philosophie française des années soixante) (malheureusement, le changement de titre n’a pas fait disparaître les autres défauts de l’ouvrage).

Histoire de la réception ou test de Rorschach ?

S’il n’existait rien de tel qu’une pensée 68, y a-t-il eu, – y a-t-il encore – une pensée anti-68 ? Serge Audier, en contredisant par son titre l’ouvrage de Ferry et Renaut, a raison de vouloir éviter leur artifice homogénéisateur. Audier assouplit la rigueur de la définition de sa propre catégorie en soulignant le pluralisme bruyant des voix élevées contre Mai 68 dans les quarante années qui ont suivi les événements. C’était une chose pour le PCF que de s’inquiéter à l’époque d’une révolte non conventionnelle, et c’en est une autre, de la part des réactionnaires, que de déplorer son impact prétendument catastrophique sur la société française. À mesure que le temps passe, à mesure que les « discours officiels et les cérémonies » (Régis Debray) d’un anniversaire passent et que d’autres se profilent à l’horizon, la multiplicité des réactions n’a pas cessé de proliférer. Cependant, Audier a clairement raison de dire à la fois qu’en dépit de leurs différences, certaines réponses à Mai 68 s’entrecroisent, et que des études antérieures des « vies posthumes » des événements ont été présentées de manière radicalement tronquée.

Il y a beaucoup à apprendre du tableau dressé par Audier des territoires variés à partir desquels on a regardé Mai 68 avec mépris. Audier consacre des chapitres à la critique conservatrice et à la critique de gauche des révoltes, faites immédiatement et plus tard. D’autres chapitres plus longs énumèrent les problèmes liés à l’affabulation de Ferry et Renaut, et les positions plus généralement progressiste et républicaine dont les auteurs de ces critiques ont été proches à des époques différentes.

Cependant, la responsabilité encourt ses propres risques. Audier est un savant qui se soucie de voir son catalogue de ceux qui se sont opposés à un moment ou à un autre à Mai 68 se rapprocher d’un exercice de collecte, de classement et de distinction. Éviter le Scylla de la fausse association implique de se rapprocher du Charybde de l’éparpillement excessif : l’histoire intellectuelle revient alors à établir des listes. Si le texte d’Audier ne sape pas simplement la thèse forte de l’unité affirmée dans son titre, le danger est qu’il pourrait faire disparaître toute raison d’étudier globalement une telle foule bigarrée d’intellectuels et de journalistes. Comment se fait-il donc que tant de groupes idéologiquement distincts fourbissent leurs armes à chaque anniversaire de Mai ? Qu’y a-t-il à apprendre en les réunissant dans une même famille, fortement élargie – et souvent déchirée ?

Une des réponses pourrait être que c’est la diversité même des réactions à Mai qui importe le plus : l’histoire de la réception, c’est-à-dire en d’autres termes, quelque chose comme le test de Rorschach. Mais Audier rejette cet argument. Déjà en 1970, Henri Lefebvre, que cite Audier, demandait : « Qui ne s’y est reconnu ? Qui n’a pas retrouvé son apport, ses prévisions, ses conceptions ? Chacun et tous, jusqu’aux autorités, jusqu’aux idéologues de la police, des institutions et de l’État. » Il concluait : « Tous ont raison ». Cependant, Audier caractérise cette conclusion nominaliste de Lefebvre – chacun voit ce qu’il veut voir, révélant ainsi plus de soi dans ce qu’il dit de Mai que des événements eux-mêmes – comme faite « un peu vite ».

Par conséquent, aussi novatrice que soit sa collection de réactions, le livre d’Audier repose entièrement sur sa thèse suivant laquelle il examine une restauration intellectuelle cohérente — suivant laquelle les oppositions variées à Mai 68 s’unissent dans une tendance générale. De cette manière, la proposition d’Audier est semblable à l’allégation faite par Daniel Lindenberg il y a quelques années d’une vague nouvelle d’esprit réactionnaire.

Le nouveau conservatisme

Le tableau dressé par Audier est puissant et inquiétant, même si l’on peut parfois s’excuser de se demander si 1968 est à ce point au centre de chaque élément de l’effrayant retour en arrière qu’il décrit, non seulement dans ses origines historiques, mais dans son contenu idéologique. L’un des chapitres les plus intéressants et les plus révélateurs d’Audier, est par exemple sa longue discussion du regain d’une certaine version du libéralisme chez Pierre Manent. En insistant sur l’attachement peu connu de Manent dans ses premières publications pour le catholique de droite Aurel Kolnai, Audier rappelle très utilement la défense de Kolnai et de Leo Strauss faite par Manent dans le cercle de revues conservatrices et libérales comme Contrepoint et Commentaire, et l’effet de ces fidélités sur la définition exclusive du libéralisme défendue par Manent. Mais dans ces chapitres, 1968 n’apparaît pas, sinon par son absence prétendument importante. Les straussiens étaient, comme le rappelle Audier, hostiles à l’activisme des années soixante, mais Audier montre également que Manent lui-même a soigneusement évité de reproduire leurs arguments sur ce point. Audier suppose que Manent a laissé tomber ce matériau, alors qu’il introduisait le reste du néo-conservatisme américain, pour éviter ainsi d’avoir à rejeter le libéralisme américain alors même qu’il prétendait être le champion du libéralisme. Il demeure vrai semblablement que 1968 n’est pas une référence majeure de l’œuvre de Manent et ainsi la manière dont Audier le présente, avec d’autres, ressemble parfois à un tableau général de la renaissance du conservatisme en France qui a quelquefois vilipendé Mai 68 comme un objet spécial de mépris, mais aussi qui ne l’a pas toujours fait. Pour cette raison, les études d’Audier sur le regain libéral et républicain s’égarent souvent au-delà de la justification officielle de l’existence de son livre.

La bête noire du livre d’Audier, condamné non seulement pour son propre rejet libéral et républicain de 1968, mais également pour sa promotion dans Le Débat du rejet de plusieurs autres dans le livre, c’est Marcel Gauchet. Comme dans son chapitre sur Manent, Audier demande à son lecteur d’aller chercher dans des sources antérieures à 1968, qui ont un lien plus faible, voire inexistant, avec les événements et leur héritage, que les maîtres penseurs de Ferry et Renaut. Cependant, Audier peut certainement se féliciter aujourd’hui d’avoir découvert dans les premiers écrits de Gauchet les signes avant-coureurs de sa critique récente de l’héritage de Mai, une critique remarquablement dure et intransigeante, publiée dans Le Débat sous le titre « Bilan d’une génération » (mars-avril 2008).

Cependant, la présentation par Audier de Gauchet en tant qu’ennemi de longue date et sans ambiguïté de Mai, même si elle se trouve aujourd’hui ratifiée par les opinions exprimées par Gauchet lui-même, pèche également par certaines distorsions fort graves du passé. L’itinéraire suivi par Gauchet de son anarcho-syndicalisme de 1968 à son récent libéralisme n’a pas été simplement un itinéraire de conversion à l’encontre de ses origines. En d’autres termes, si Gauchet écarte aujourd’hui clairement les contributions positives de 1968 et de « la pensée 1968 » à la culture et à la société française, alors il commet une colossale erreur sur lui-même. Des figures comme Foucault et (spécialement) Jacques Lacan ont été pendant des années des sources majeures du travail de Gauchet – certainement bien plus que René Guénon auquel le livre d’Audier le relie d’une improbable manière ! Et quelle que soit la conclusion à laquelle on parvienne sur ce que Gauchet a fait de ces sources, on ne saurait nier la créativité impressionnante dont il a fait preuve en les transformant. Le sentiment de Gauchet de la servilité intellectuelle de sa génération envers les « maîtres penseurs », est en d’autres termes, infirmée en ce qui le concerne lui-même.

Plus encore, Gauchet a lui-même – dans l’un de ses meilleurs premiers écrits, non cité dans l’ouvrage – avancé que dans la multiplicité hétéroclite des réactions aux événements, la plus cruciale devait s’appuyer, fût-ce de manière critique, sur les énergies de Mai : « Il appartiendra aux historiens du futur », écrivait Gauchet en 1994, « de reconstituer le processus de décrochage et de dissémination qui s’est silencieusement déroulé au cours de ces années soixante-dix et où s’est forgé, loin du théâtre public, le vrai destin intellectuel de la ‘génération 68’ ». Il se met ensuite à classer cette dissémination, en accordant le plus de crédit à ceux qui savaient comment être pour Mai 68 et sa pensée et qui savaient être contre. « Pour beaucoup, ce sera l’abandon pur et simple… Pour bon nombre encore, ce sera le retour discret aux voies éprouvées et aux valeurs sûres. Pour d’autres, ce sera la plongée en eaux profondes, dans des puits et des chenaux purement personnels, dont on commence seulement, vingt ans après, à voir émerger les produits. Pour quelques-uns, paradoxalement les plus rares, ce sera l’approfondissement et la critique interne des prémisses dont ils étaient partis avec les autres. » En 1994, Gauchet caractérisait sa compagne récemment décédée comme appartenant à la dernière catégorie – une critique interne et non externe et une clarification plus qu’un rejet – et s’y classait bien évidemment lui-même. Historiquement, son propre sentiment, nouvellement exprimé, de l’inutilité absolue de 1968 est bien moins convaincant.

Frénésie en France, Silence aux États-Unis

La question n’est pas réellement de savoir si l’opinion nominaliste selon laquelle il y avait bien des routes à suivre pour quitter cette Rome est juste, bien que l’on ne saurait manquer de souligner la pluralité évidente des réactions contre ceux qui insistent sur l’unité d’un modèle. C’est que, une fois que cette génération a disparu de la scène, le dur travail de déterminer sans passion la dépendance de fond de ses contributions à l’expérience de Mai restera à établir, partout où ses relations psychodramatiques à son expérience mobilisatrice auront fini par se calmer.

Le livre d’Audier commence par une allusion à Nicolas Sarkozy, qui dans sa campagne des élections présidentielles avait dénoncé 1968 comme le principe de la « généalogie » de son opposition à l’événement, et les lecteurs trouveront dans son livre les sources diverses de cette manière facile d’évacuer l’événement – et bien plus que cela. Le sous-entendu le plus sérieux de cette étude, que son objet apparaisse jamais clairement ou non, est que la gauche progressiste en France n’a pas contrôlé l’héritage des événements de Mai, en conciliant leur inventivité démocratique avec un programme et des institutions. S’il est devenu un rite en France de se plaindre de la frénésie de rite commémoratif en ce mois, cela pourrait être pire. Aux États-Unis, aucune parution intellectuelle majeure – ni le New York Times, ni la New York Review of Books, ni même The Nation – n’ont eu beaucoup à dire sur 1968, en France ou ailleurs. Il n’y a pas eu ici de phénomène comme une pensée 68 – et c’est bien là le problème.

Traduction : Olivier Sedeyn

Pour citer cet article :

Samuel Moyn, « De la Révolution à la Restauration ? », La Vie des idées , 6 juin 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-Revolution-a-la-Restauration.html

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par Samuel Moyn , le 6 juin 2008



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