Recherche

Livres & études Société

De l’impérialisme linguistique

À propos de : Pascale Casanova, La Langue mondiale. Traduction et domination, Seuil


L’anglais, nouvelle langue mondiale, domine après le français au XVIIIe siècle. En sociologue, Pascale Casanova montre que l’usage de la langue mondiale assure une autorité à ceux qui le maîtrisent. Mais que faire, puisqu’une langue mondiale doit exister pour permettre une communication universelle ?

Recensé : Pascale Casanova, La Langue mondiale. Traduction et domination, Paris, Seuil, « Liber », 2015, 144 p., 18 €.

Il y a plus de quinze ans, en 1999, Pascale Casanova avait pris à rebrousse-poil la vision enchantée du monde littéraire et montré, exemples à l’appui, que la République des lettres était un champ mondial de fabrique de l’universel, avec ses centres et ses périphéries, son « méridien de Greenwich » et ses luttes concurrentielles.

De la langue de la littérature à la langue tout court, l’auteur poursuit sa réflexion avec le même puissant effet dégrisant : la bonne conscience contemporaine mais aussi la linguistique formelle postulent l’égalité entre les langues dont la diversité est un bien précieux, à préserver – bien qu’en fait, des dizaines de langues meurent tous les ans. Or, aujourd’hui comme hier, il y a une langue mondiale, support de communication universelle, des langues centrales, des langues périphériques, toutes s’efforçant d’exister sur la scène internationale. L’intérêt de ce petit livre percutant, inséré dans une collection de combat, repose sur la clarté de ses postulats épistémologiques, le tranchant de l’analyse face aux propos souvent lénifiants sur la question, enfin sur l’honnêteté de ses conclusions.

Le lecteur français, amoureux des langues, mais soumis à des injonctions répétées de pratiquer l’anglais sur son lieu professionnel comme dans la rue, se reconnaîtra dans les paradoxes que met au jour Pascale Casanova. Il pourra même en tirer une sorte de morale linguistique pratique.

Une sociologie des échanges linguistiques

Pascale Casanova, francophone, pratique une langue dominée par l’anglais, nouvelle langue mondiale du XXe siècle après que le français l’eut été entre le XVIIe et la fin du XIXe siècle : posture de dominée, ex-dominante, qui n’est pas la plus mauvaise, dit-elle, pour méditer sur les conditions et les contraintes de la puissance linguistique. La vanité aussi, car toute passe, y compris la domination de la langue mondiale, comme le montre sa brève mais dense enquête diachronique, appuyée sur de nombreux travaux d’histoire de la langue. La domination du latin comme langue religieuse et savante de l’Antiquité à la Renaissance, remplacée par le français puis l’anglais au siècle dernier, en attendant peut-être le chinois. Pas sûr…

Cette sociologie historique des échanges linguistiques, menée tambour battant sous les auspices de la pensée de Pierre Bourdieu, recèle bien des surprises et exerce un véritable pouvoir de dévoilement. Ainsi, la langue mondiale n’est pas nécessairement celle du pouvoir économique ou militaire. Les Romains dominent longtemps le monde antique, alors que le grec reste la langue des élites pratiquant un bilinguisme concret. De même, le français demeure jusqu’au début du XXe siècle la langue des échanges internationaux, alors que l’Empire britannique est au faîte de sa puissance.

Cet effet d’inertie, révélé par l’analyse structurale, explique les appréciations nouvelles du livre sur ce que Casanova nomme les « opérations de traduction », le bilinguisme (usage de deux langues par le même traducteur) ou la diglossie (l’usage de deux idiomes correspondant à deux fonctions différentes : langue de la religion, des sciences, de la politique, etc.). Considérées d’ordinaire comme des moyens d’échapper à la puissance de la langue mondiale, elles ne font que la renforcer.

En réalité, si, au niveau individuel, l’usage de la langue mondiale est valorisé et assure une autorité à ceux qui le détiennent, au niveau collectif, le bilinguisme et l’abondance des traductions est l’indice le plus clair de la domination. La langue mondiale traduit peu. Ses citoyens ne parlent que rarement d’autres langues. Au contraire, plus la langue est périphérique, plus ses usagers seront polyglottes et plus la traduction sera abondante. C’est vrai pour l’anglais aujourd’hui ; ce le fut tout autant au XVIIIe siècle, lorsque le français dominait.

Le champ international des langues

Mais de quoi parlons nous quand nous parlons de traduction ? Le second intérêt du livre est de nouer historiquement différentes théories de la traduction, non seulement avec une situation objective du champ international des langues, mais avec ce que François Hartog appelle les « régimes d’historicité ». Ainsi, la domination séculaire du latin jusqu’à la fin du Moyen Âge repose sur l’autorité indiscutée et indiscutable des auteurs anciens, parangons d’un monde indépassable. Le sentiment de déclin historique se clôt avec la Renaissance, lorsque les hommes du XVIe siècle veulent créer du nouveau par un retour actif, prédateur, aux Anciens : une traduction-appropriation-imitation dont du Bellay se fait le coryphée dans La Deffence et illustration de la Langue françoyse. Imiter les Anciens, c’est-à-dire les traduire, mais en contrebande (sans les citer) et, finalement, comme le préconise notre poète national, « profaner les sacrées reliques de l’Antiquité » !

Au XVIIe siècle, le rapport de force entre français et latin a changé ; l’humeur des temps aussi. Désormais, les contemporains n’ont plus l’impression d’être ces « nains juchés sur les épaules de géants » que décrivait Bernard de Chartres au XIIe siècle. Les Modernes, sûrs d’eux-mêmes et de leur langue, prônent désormais une traduction qui plaise au public et s’accommode à la clarté, l’élégance, la chasteté et le goût d’un idiome qui a, pour ainsi dire, naturalisé ces vertus. Les « belles infidèles » (ainsi nommées par Gilles Ménage au XVIIe siècle) sont ces traductions ethnocentriques assumées, où l’Abbé Prévost traducteur de Pamela de l’Anglais Samuel Richardson n’hésite pas à supprimer les passages ennuyeux et contraires à la bienséance française.

Bref, rien qui ressemble ici à notre jugement contemporain d’une nécessaire fidélité au texte original : cette dernière théorie ne surgit qu’au début du XIXe siècle, du côté des érudits allemands qui trouvent ainsi matière à contester la suprématie de la langue française. Le français est ainsi l’arbitre du moderne jusqu’au milieu du XXe siècle – comme aujourd’hui, l’anglais –, l’avant-garde, l’avenir en marche…

Athéisme linguistique

Ou du moins, on le croit : les locuteurs de la langue dominante, mais également les autres qui donnent du crédit à l’anglais (par exemple) et accordent une valeur à ses prétendues compétences spécifiques. Casanova insiste justement sur la dimension performative de ces phénomènes, de nature quasi religieuse : croire en la puissance d’une langue, c’est la faire exister et en perpétuer la hiérarchie. Alors que faire, puisque, de toute façon, une langue mondiale doit exister pour permettre une communication universelle ?

Tout d’abord, répond Casanova, il faut adopter une position d’athée, c’est-à-dire ne pas croire que le français est plus « élégant » ou l’anglais plus « pragmatique » ; utiliser la langue mondiale quand c’est nécessaire, en intégrant bien l’idée qu’avec une langue, ce sont des catégories, des schèmes de pensée, des manières de voir qu’on adopte subrepticement ; éviter d’user de cette langue mondiale quand ce n’est pas nécessaire et préférer le principe du « chacun dans sa langue » s’il ne nuit pas à la compréhension.

Le jugement final est sombre : la mondialisation et l’interpénétration des langues (mais toujours dans un sens unique) rendent la domination plus fatale. Pour desserrer l’étau et préserver le pluralisme, il faudrait rien moins qu’une forme de repli sur soi des langues et des cultures, une distance plus grande, inverse, de toute évidence, à la logique en marche. Ou alors se réfugier dans l’intraduisible, comme le promeut la théoricienne américaine Emily Apter engagée dans des réflexions parallèles ? [1]

Pascale Casanova, pessimiste mais offensive, persiste et signe, trouvant dans le poète italien Leopardi une voix amie qui, au début du XIXe siècle, se fit le témoin mélancolique de la domination linguistique de son temps (le français) et l’acteur énergique de sa remise en cause par la création d’une poésie italienne-toscane dont les sortilèges ont ennobli l’Italie naissante.

Pour citer cet article :

Emmanuelle Loyer, « De l’impérialisme linguistique », La Vie des idées , 22 février 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-l-imperialisme-linguistique.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

par Emmanuelle Loyer , le 22 février

Articles associés

Géopolitique de la traduction

Entretien avec Gisèle Sapiro
par Lucie Campos

Le sacre de Poussin

À propos de : Bernard Lahire, Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la (...)

par Charlotte Guichard

La laïcité et son autre

À propos de : Béatrice Mabilon-Bonfils, Geneviève Zoïa, La laïcité au risque de (...)

par François Dubet

Notes

[1E. Apter, Zones de traduction. Pour une nouvelle littérature comparée [The Translation Zone. A New Comparative Literature), traduction de l’anglais par Hélène Quiniou, Fayard, 2015.


La Vie des idées
© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet