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L’historienne américaine Hasia Diner entend s’attaquer à un « mythe » : il est faux, selon elle, de considérer que les Juifs américains se seraient peu intéressés à la Shoah avant les années 1970. Ce prétendu silence, que certains auteurs dénoncent depuis plusieurs années, occulterait en réalité la diversité des pratiques commémoratives mises en œuvre dès l’après-guerre.

Recensé : Hasia R. Diner, We Remember with Reverence and Love. American Jews and the Myth of Silence after the Holocaust, 1945-1962, New York-Londres, New York University Press, 2009, 23 $.

Le dernier livre de Hasia R. Diner, We Remember with Reverence and Love. American Jews and the Myth of Silence after the Holocaust, 1945-1962, est né d’un malaise. Celui que l’historienne américaine, professeure à l’université de New York, dit avoir toujours éprouvé à la lecture des auteurs qui blâment les Juifs américains pour l’indifférence que ces derniers auraient manifestée dans les années d’après-guerre à l’égard du génocide de leurs coreligionnaires européens. De cette insatisfaction est né un ouvrage volumineux qui entend abattre ce que l’auteure considère sans ambages comme un « mythe », entendu ici dans son sens le plus commun d’affabulation. Ce n’est pas la première fois que Hasia Diner s’intéresse à la mémoire juive aux États-Unis : parallèlement à différents ouvrages qui, fidèles à l’esprit pluridisciplinaire des Jewish Studies, associaient l’histoire juive aux Ethnic Studies [1] ou encore aux Women’s Studies [2], elle avait déjà exploré en 2000 les représentations et les fonctions du quartier new-yorkais mythique du Lower East Side dans l’imaginaire des Juifs américains [3]. C’est néanmoins à un « mythe » autrement plus sensible qu’elle s’attaque avec We Remember.

Le « mythe du silence »

La thèse défendue par Diner dans ce livre a le mérite de la clarté : selon elle, et contrairement à ce qui a été écrit auparavant, les Juifs américains ont placé avec intensité l’« Holocauste [4] » au cœur de leurs préoccupations, de leurs débats et de leur culture communautaire dès les années qui suivirent la fin du second conflit mondial ; et pour faire du génocide un élément essentiel de leur identité collective, ils n’eurent pas à attendre le procès Eichmann (1961-1962) ou la Guerre des Six Jours (1967), les deux tournants canoniques dans la chronologie relative à l’émergence, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde, d’une mémoire publique de la Shoah distinguant clairement l’événement de l’ensemble des atrocités commises pendant la Seconde Guerre mondiale. Or cette position vient frontalement remettre en cause le savoir constitué sur le rapport qu’entretient depuis 1945 le judaïsme américain avec la destruction des Juifs d’Europe et sur les étapes qui ont balisé la construction de son appréhension de l’événement.

Dans ce domaine, Peter Novick est sûrement – pour le public américain mais aussi français – l’intellectuel ayant le plus contribué à forger l’interprétation aujourd’hui dominante. Si son livre L’Holocauste dans la vie américaine [5], ouvrage très discuté mais dont le sérieux a été unanimement reconnu, prend pour objet la société américaine dans son ensemble, il contient également de nombreux développements centrés sur la communauté juive auxquels Hasia Diner se réfère à de multiples reprises pour mieux les critiquer. Selon Novick, qui consacre trois chapitres à l’intervalle chronologique adopté par Diner – les années 1945-1962 –, les Juifs américains n’ont guère accordé de place au souvenir du génocide sur leur agenda communautaire, dans leurs débats publics ou dans l’intimité de leurs discussions privées avant le courant des années 1960. Les raisons qu’il avance pour expliquer ce constat sont plurielles. Au choix de mettre en sourdine les persécutions antisémites et l’extermination afin de ne pas gêner la réhabilitation d’une Allemagne de l’Ouest devenue un allié essentiel des États-Unis dans la lutte contre l’URSS s’est associée la crainte de favoriser l’amalgame Juifs/communisme en dénonçant trop ouvertement la singularité antisémite du régime nazi au détriment d’une comparaison avec le totalitarisme soviétique. Plus encore, l’éthos intégrationniste des années 1950 incitait les Juifs américains à se fondre dans les classes moyennes blanches, à tirer parti du développement économique du pays et à saisir les opportunités d’ascension sociale que la société américaine, de moins en moins travaillée par l’antisémitisme, commençait à leur offrir. Dans le climat d’optimisme et d’universalisme qui régnait alors et s’accordait mal avec les sombres évocations du génocide, il leur était déconseillé de mettre en avant la spécificité de l’expérience juive pendant la Seconde Guerre mondiale et un statut de victime alors socialement peu valorisé. À cela venait également s’ajouter le souci de passer sous silence l’incapacité des institutions juives américaines à sauver leurs coreligionnaires européens pendant la guerre.

Si Hasia Diner a tort de mettre sur le même plan le livre de Peter Novick et celui de Norman Finkelstein [6] (p. 8) – le second n’ayant fait que reprendre les thèses du premier dans son pamphlet contre le « Shoah business » [7] –, l’auteure a raison lorsqu’elle affirme que la réception de leurs deux ouvrages s’est focalisée sur la critique qu’ils font des usages les plus récents de « l’Holocauste » par les institutions juives américaines et internationales. Mais cette dernière a oublié de discuter leurs conclusions relatives à la période de l’après-guerre. Or cette omission est pour elle la preuve – parmi d’autres – qu’il existe bien un « communal myth » (p. 8) selon lequel les Juifs américains auraient refusé de se confronter au génocide de leurs frères européens pendant les deux décennies qui suivirent la fin du second conflit mondial.

Les raisons d’un succès

Face à cette interprétation dominante, Hasia Diner ne se contente pas de proposer une thèse alternative. Elle entend également expliquer l’apparition et la pérennisation de ce paradigme et privilégie pour ce faire une lecture proprement politique qui n’a pas fait l’unanimité aux États-Unis.

À partir de la deuxième moitié des années 1960 et surtout dans les années 1970, alors que divers groupes sociaux – les minorités ethniques, les femmes ou encore les homosexuels – commençaient à exiger le respect de leur identité, la reconnaissance de leurs souffrances et une présence visible dans l’espace public, de jeunes Juifs américains, pour la plupart nés après guerre aux États-Unis et peuplant les campus du pays, critiquèrent avec vigueur l’establishment en place dans leur propre communauté, lui reprochant d’envisager la judéité de manière trop consensuelle et de privilégier l’assimilation plutôt que l’affirmation du fait juif. C’est pour partie dans cette révolte générationnelle interne à la communauté juive que l’historienne américaine trouve l’explication au « mythe du silence » qu’elle soumet au lecteur en conclusion : de jeunes activistes juifs en rupture avec leurs aînés accusèrent ceux-ci d’avoir traité avec légèreté et timidité la question du génocide. S’autoérigeant en gardiens fidèles de la « mémoire de l’Holocauste », ils discréditèrent les leaders en charge des institutions juives, les jugeant d’une part coupables de n’avoir pas fait assez pour sauver leurs coreligionnaires quand il en était encore temps, et leur reprochant d’autre part de s’être jusqu’alors montrés trop timorés dans la gestion de cet héritage douloureux.

Or, selon Hasia Diner, leur rhétorique culpabilisatrice a conduit à tirer un trait sur les efforts entrepris par la génération de leurs parents pour faire participer la Catastrophe à la fabrique identitaire du groupe. Repris par divers intellectuels – qui participèrent parfois eux-mêmes à ce mouvement de contestation, à l’instar d’Alan Mintz –, ce discours finit par s’imposer comme une vérité intangible, conduisant par là même à commettre, selon les mots de l’auteure, « an injustice to the past » (p. 390) : l’ampleur prise par la remémoration collective du génocide à partir des années 1970 – que Hasia Diner définit elle-même comme « a mammoth Holocaust output » (p. 372) – occulta tout ce qui avait été fait dans ce domaine par les Juifs américains de l’après-guerre alors même que leur investissement collectif initial avait servi de socle aux développements les plus récents de la Holocaust memory. À elle seule, cette charge contre une génération aujourd’hui aux commandes des institutions juives américaines a peut-être suffi à assurer au livre un certain retentissement. Mais fort heureusement, ce n’est pas uniquement dans sa conclusion polémique, mais bien d’abord dans sa thèse principale et dans la démonstration qui la sous-entend, que We Remember trouve son intérêt.

Une « culture commémorative » protéiforme

En effet, Hasia Diner ne ménage pas ses efforts pour réparer l’« injustice » évoquée précédemment. Sur plus de cinq cents pages, l’auteure mobilise une impressionnante documentation et accumule des exemples très variés attestant bien de l’attention accordée à la Catastrophe par les Juifs américains, et même de sa centralité dans la vie publique juive aux États-Unis. Ainsi, au vu des preuves réunies – mais dont cependant l’énumération ne rend pas toujours aisée la lecture du livre et semble parfois trop tenir lieu d’explication –, il est difficile de ne pas reconsidérer la thèse défendue par Peter Novick et ses épigones.

L’articulation des six chapitres en fonction de trois axes temporels – passé, présent et futur – par rapport auxquels s’agencent les évocations du génocide permet d’organiser intelligemment le propos. À l’entreprise proprement mémorielle (érection de monuments, élaboration d’un calendrier commémoratif et d’une liturgie spécifiques, créations artistiques, etc.) et historique (premières recherches, collecte de la documentation, expositions, enseignement, etc.) répondent d’une part la mobilisation de l’événement au service des causes du présent (l’aide aux survivants, la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains, la vigilance à l’égard du redressement de l’Allemagne, la dénonciation de l’antisémitisme à l’œuvre dans les pays du bloc soviétique, etc.), et d’autre part l’impact de la destruction des Juifs d’Europe sur la manière dont le judaïsme américain se représente son avenir, à commencer par les nouvelles responsabilités qui lui incombent après 1945 à l’égard des communautés juives du monde entier.

Le sujet traité donne l’occasion à l’auteure de dessiner les contours de la communauté juive américaine dans toute sa diversité géographique, sociologique, politique et culturelle. Au fil des pages se révèle ainsi un monde juif foisonnant, des landsmanshaften [8] aux associations de survivants en passant par les grandes organisations d’envergure nationale et les multiples centres communautaires éparpillés à travers tout le pays. L’énumération de ces acteurs laisse cependant deviner une des limites de l’analyse proposée : l’étude du seul monde juif organisé néglige quelque peu la sphère familiale et ces « conversations autour de la table de la cuisine [9] » qu’évoque de son côté Peter Novick. Par ailleurs, étant donné la grande diversité des acteurs étudiés, et même si Hasia Diner rappelle à plusieurs reprises que les différents segments de la communauté ne s’accordèrent pas toujours sur la manière d’envisager la commémoration de la Catastrophe, on peut regretter que n’aient pas été davantage étudiés les débats et les conflits intracommunautaires relatifs à ce sujet, ce qui aurait permis de donner une représentation peut-être un peu moins irénique de la vie juive américaine.

Plus problématique cependant est l’utilisation du concept de « memorial culture » (p. 9), mobilisé pour donner une cohérence d’ensemble aux multiples évocations du génocide des Juifs repérées dans les sources, qu’il s’agisse de fonds privés, des archives de nombreuses organisations juives, de la presse communautaire ou de diverses publications (essais, livres d’histoire, romans, etc.). L’auteure semble en effet voir derrière chaque référence à l’événement l’ajout d’une pierre supplémentaire à un édifice commémoratif immatériel et polymorphe. Mais la réalité de ce dernier demeure en définitive difficile à appréhender et le recours à cette notion de memorial culture peine à emporter la conviction. Cette réserve tient peut-être au fait qu’à aucun moment l’auteure ne définit clairement sa conception de la « mémoire » – notion polysémique s’il en est – ni ne cite les auteurs ou les écoles de pensée qui l’ont accompagnée dans l’appréhension de son objet. Il en résulte une conception par trop extensive de la mémoire qui, sous sa plume, finit par englober peu ou prou tous les types de mentions de l’événement, allant des références les plus explicites au subtext le plus allusif. De cette imprécision initiale découle finalement une difficulté à distinguer les différents niveaux d’évocation du passé et à analyser les modalités de leur enchevêtrement.

Ceci étant dit, We Remember demeure un ouvrage incontournable pour l’histoire de la mémoire de la Shoah comme pour celle des Juifs américains au second XXe siècle. En invitant à réviser la thèse du supposé refoulement collectif dans les années d’après-guerre et en illustrant son propos avec une grande précision, le travail de Hasia Diner apporte au débat une importante contribution, même s’il n’était pas indispensable pour cela d’adopter la posture un peu caricaturale du démystificateur.

Pour citer cet article :

Simon Perego, « D’un prétendu silence. Les Juifs américains et le souvenir de la Shoah », La Vie des idées , 13 octobre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/D-un-pretendu-silence.html

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par Simon Perego , le 13 octobre 2011

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Notes

[1Hasia Diner, In the Almost Promised Land : American Jews and Blacks, 1915-1935, Baltimore-Londres, Johns Hopkins University Press, 1995 (1ère édition : 1977).

[2Hasia Diner et Beryl Lieff Benderly, Her Works Praise Her : A History of Jewish Women in America from Colonial Times to the Present, New York, Basic Books, 2002.

[3Hasia Diner, Lower East Side Memories. A Jewish Place in America, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2000.

[4Sur le continent européen, le mot « Shoah » s’est imposé à la suite du film éponyme de Claude Lanzmann pour désigner le génocide perpétré à l’encontre des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie et ses alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est le plus souvent préféré à celui d’« Holocauste », terme très en vogue aux États-Unis mais refusé par de nombreux Européens en raison de sa dimension sacrificielle. L’usage de ce dernier sur la scène médiatique et académique américaine dans laquelle s’inscrit l’ouvrage ici recensé justifie néanmoins son emploi dans ce compte rendu.

[5Peter Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2001 (1999).

[6Norman G. Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, Paris, La Fabrique, 2001 (2000).

[7Pour une lecture croisée de ces deux ouvrages, voir Anne Grynberg, « Une mémoire saturée ? », Les Cahiers de la Shoah, n° 6, 2002, p. 123-160.

[8Les Landsmanshaften – terme issu du yiddish – sont des sociétés de secours mutuel organisées sur la base de l’origine géographique des émigrants juifs venus d’Europe orientale.

[9Peter Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, op. cit., p. 53.



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