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Critique de l’hégémonie culturelle

A propos de Identités et Cultures de Stuart Hall


Dans les sociétés de masse, les productions culturelles sont au service des classes dirigeantes. Telle est la conviction du philosophe et sociologue britannique Stuart Hall, l’une des principales figures des cultural studies. Reste à savoir comment fonctionne cette codification de la réalité sociale.

Recensé :

Stuart Hall, Identités et Cultures. Politiques des cultural studies, édition établie par Maxime Cervulle, Paris, Editions Amsterdam, 2007, 327 p., 22 euros. Edition établie par Maxime Cervulle, traduit de l’anglais par Christophe Jaquet.

Stuart Hall (né en 1932 à la Jamaïque) a fondé au Royaume-Uni la New Left Review et a dirigé le Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham, fondé par Edward P. Thomson et Richard Hoggart. Le recueil d’articles établi par Maxime Cervulle aux Editions Amsterdam permet de saisir le projet général des cultural studies, courant théorique qui met en jeu à la fois une analyse sociologique des sociétés de masse, une compréhension sémiologique des productions culturelles et une réflexion philosophique sur la domination sociale.

Les quatorze textes rassemblés dans cet ouvrage (le plus ancien est de 1974, le plus récent de 2002) sont distribués en quatre parties : la première traite des fondements théoriques des cultural studies et des débats qui ont animé le Center for Contemporary Cultural Studies ; la seconde (sans doute la plus riche et la plus convaincante) propose une analyse du rôle idéologique des médias dans les sociétés de masse (et particulièrement du rôle qu’ils ont joué dans le renversement des valeurs qu’a produit, au Royaume-Uni, le thatchérisme à la fin des années 1970) ; la troisième s’attache à comprendre, à travers l’étude de la culture populaire noire et des diasporas caribéennes, ce qui définit une identité culturelle ; la dernière partie comprend deux articles, l’un consacré au « postcolonial », l’autre à la question multiculturelle.

Comment peut-on comprendre le consentement populaire ? Plus exactement, comment comprendre que puissent se former dans des sociétés de masse des consensus en faveur des classes dirigeantes ? Comment expliquer, par exemple, qu’au Royaume-Uni, les classes populaires aient adhéré au thatchérisme ? Le projet général des cultural studies entend répondre à ce type de questions. Il faut pour cela cesser, comme le fait la tradition marxiste, d’envisager la culture comme superstructure. Si les cultural studies ont une unité, celle-ci tient à la volonté de travailler avec et contre le marxisme (p. 20). La culture ne reflète pas, de manière résiduelle, les rapports de force économiques. Elle doit être pensée davantage comme une dialectique entre conscience sociale et être social : elle englobe à la fois « les significations et les valeurs qui se forment parmi des classes et des groupes sociaux caractéristiques, sur la base de leurs relations et de leurs conditions historiques données », et « les pratiques et les traditions vécues, à travers lesquelles ces « compréhensions » s’expriment et dans lesquelles elles s’incarnent » (p. 43). Une telle définition suppose que l’on place la question de l’idéologie au cœur de la réflexion sur les productions culturelles, à condition toutefois de la concevoir, comme le fait Gramsci, davantage en termes d’hégémonie qu’en termes de contrainte exercée sur les masses par les idées dominantes. Ce déplacement est nécessaire ; à s’en tenir à l’analyse marxiste classique de l’idéologie, qui associe classes dirigeantes et idées dominantes, on ne peut comprendre le libre consentement des dominés. La notion de « fausse conscience », par laquelle le marxisme classique explique que les masses sont idéologiquement trompées par les classes dominantes, n’est pas satisfaisante. Elle repose sur une conception simpliste de la conscience, comme s’il suffisait aux masses de dissiper le voile d’ignorance qui les aveugle pour voir la réalité telle qu’elle est. En outre, elle suppose que les intellectuels marxistes, contrairement aux masses, échappent aux illusions.

Penser la culture comme hégémonie, c’est ainsi dépasser le fonctionnalisme qui consiste à ne voir dans les médias que des instruments au service des classes dirigeantes. Libres de toute contrainte externe, les médias, qui sont responsables de la description et de la définition des événements survenant dans le monde, fixent le langage à partir duquel est produite la signification (p. 95). C’est ce qu’enseigne le structuralisme selon Stuart Hall : les choses ne contiennent pas leur propre signification, celle-ci est produite par le langage, qui est une pratique sociale. Les médias donnent du sens, et c’est en cela qu’ils assurent l’hégémonie : l’idéologie est moins un ensemble déterminé de messages codés qu’un système de codification de la réalité (p. 100). C’est de cette manière, par exemple, qu’ils construisent une idéologie raciste : non en se faisant l’écho d’une conception ouvertement raciste du monde, mais en supposant que le monde n’est intelligible que rapporté à « des catégories de race » (p. 197).

C’est contre de telles constructions que les politiques culturelles noires se sont mises en place. Pendant longtemps, souligne Stuart Hall, ces politiques ont consisté à dénoncer le caractère stéréotypique et fétichisé de la représentation des Noirs, et à lui opposer une image positive. Mais changer les relations de représentation ne modifie pas substantiellement le racisme culturel encore dominant. C’est pour cette raison qu’il faut mettre en œuvre une politique des représentations, organisée autour de la reconnaissance de « l’immense diversité et différenciation de l’expérience historique et politique des sujets noirs » (p. 206), afin de montrer que la notion de « race » ne peut en aucune manière justifier une politique culturelle. L’identité culturelle noire est plurielle, faite de différences, de discontinuités, de ruptures. La notion de différance, forgée par Jacques Derrida, permet d’en rendre compte : le sens est toujours au-delà de la clôture qui le rend possible. L’identité culturelle noire n’est pas essentialisée ; elle est historique, elle est production incessante de soi, « la culture n’est pas affaire d’ontologie, d’être, mais de devenir » (p. 262). C’est pour cette raison que la résistance à l’homogénéisation culturelle liée à la mondialisation est effective : les modèles occidentaux ne s’universalisent qu’en se traduisant en des formes multiples. La modernité jadis se transmettait depuis un centre unique ; aujourd’hui, souligne Stuart Hall, elle n’a plus de centre (p. 263).

Les deux articles qui composent la quatrième partie du recueil n’avancent pas de propositions très originales. Ils ont cependant la vertu de présenter, sur les deux sujets abordés, une synthèse des problèmes et des enjeux qui leur sont liés. Le premier texte est consacré au « postcolonial ». S’il fait l’objet de nombreuses critiques, notamment parce que le préfixe « post » est équivoque (nouvelle périodisation historique ou rupture épistémologique ?), il n’empêche qu’il déplace notre attention et envisage la colonisation non comme un phénomène externe aux sociétés européennes mais comme un processus profondément inscrit dans leur culture, comme elle l’est dans celle des colonisés (p. 273). Le second porte sur la question du multiculturalisme, dont Stuart Hall envisage une application dans nos sociétés modernes : s’il faut reconnaître, contre la tradition libérale, les différences qui les composent, il faut en revanche se garder d’essentialiser les communautés et d’enfermer les individus dans des traditions jugées immuables. Cette double exigence est ce que Stuart Hall appelle « la limite démocratique ou cosmopolite des alternatives à la fois libérales et communautaires » (p. 326).

Aller plus loin

Pour plus d’informations sur Stuart Hall et les cultural studies, voir http://www.phillwebb.net/Regions/Ca...

Sur Jacques Derrida et le concept de différance, voir la conférence prononcée en janvier 1968 à la Société nationale de philosophie, disponible sur http://www.jacquesderrida.com.ar/fr...

Pour citer cet article :

Florent Guénard, « Critique de l’hégémonie culturelle. A propos de Identités et Cultures de Stuart Hall », La Vie des idées , 26 octobre 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Critique-de-l-hegemonie-culturelle.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Florent Guénard , le 26 octobre 2007

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