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Plusieurs textes récemment parus dans La Vie des Idées montrent que l’historiographie de la Grande Guerre est traversée par de grandes tensions intellectuelles et institutionnelles. Nous publions, en réponse à la controverse ouverte sur notre site, une mise au point de Stéphane Audoin-Rouzeau, l’un des grands spécialistes internationaux de la Première Guerre mondiale.

En règle générale, je n’entre jamais dans les polémiques historiographiques. Je le fais cette fois-ci – très brièvement, que l’on se rassure – pour rappeler certaines évidences décidément trop obscurcies par l’article de François Buton, André Loez, Nicolas Mariot et Philippe Olivera, publié dans La Vie des Idées à la date du 10 décembre 2008.

Rappelons donc, en quelques mots, le bilan du travail effectué par les chercheurs – de plus en plus nombreux aujourd’hui, et aux origines nationales de plus en plus diversifiées – qui se sont agrégés progressivement autour de l’Historial de Péronne et de son centre de recherche. Il y a tout d’abord un musée, ouvert en 1992, à l’élaboration duquel les historiens stigmatisés par les auteurs de l’article paru le 10 décembre ont pris une part active, un musée dont la qualité est universellement reconnue. Il y a ensuite, en deux décennies, un renouvellement profond de l’historiographie de la Grande Guerre : élargissement de la perspective d’ensemble par le dépassement des clivages nationaux et la dimension comparative, multiplication des champs de recherche grâce à l’affirmation d’une histoire culturelle de la guerre qui a fait entrer dans l’historiographie de 1914-1918 des objets absolument nouveaux. Il est inutile d’insister ici sur la masse des travaux publiés et non publiés (on songe en particulier aux très nombreux doctorats), à tous les ouvrages collectifs ou individuels, français et étrangers, qu’a suscités cette approche renouvelée du conflit depuis vingt ans. Il est d’autant plus savoureux de voir ces derniers critiqués avec hauteur par des chercheurs qui, en raison de leur discipline ou de leur période de spécialité, n’ont pour certains des signataires de l’article auquel il est répondu ici, jamais vu une seule archive issue de la période 1914-1918 : n’est-on pas ici aux limites de l’imposture ? Et que penser de la tentative de présenter les travaux réalisés autour du centre de recherche de Péronne sous les traits d’un bloc monolithique ? Celui-ci est caractérisé au contraire par la diversité des approches et la richesse des débats en son sein.

Et dès lors, si l’on en croit les chercheurs auxquels je réponds ici, il faut bien penser que la communauté académique mondiale – je m’en tiens évidemment aux spécialistes de la Grande Guerre et du « premier XXe siècle » – se serait entièrement fourvoyée, qu’elle aurait été massivement abusée par une entreprise historiographique au mieux intellectuellement insuffisante, au pire franchement malhonnête. Ainsi des meilleurs historiens étrangers, appartenant aux universités les plus prestigieuses du globe, qui appartiennent à la mouvance de Péronne, et pour certains à son noyau dirigeant. N’est-il pas curieux que, partout dans le monde, le travail effectué par eux et autour d’eux se soit vu reconnu ? Il n’est que de constater le très grand nombre d’ouvrages traduits dans toutes les langues par les éditeurs les plus exigeants, et dont il faut donc penser qu’ils se sont trompés eux aussi. Comme ont été trompés les auteurs et éditeurs de manuels scolaires, les auteurs de compte rendus scientifiques (français et étrangers), sans parler des lecteurs eux-mêmes. Tous aveuglés, ou tous des imbéciles, sans doute ?

Il serait cruel d’aller plus loin. Disons-le d’un mot : le drame des chercheurs issus du groupe qui se met si longuement en avant dans l’article du 10 décembre, c’est leur solitude franco-française, leur obsession des soldats français – des mutins français, devrais-je dire – leur ignorance de la dimension internationale de la guerre (ce qui est bien gênant pour l’étude d’une guerre mondiale), leur enfermement dans un milieu d’historiens essentiellement français centrés sur la France et elle seule. Contrairement à son sigle, rien n’est moins international que ce « collectif » (il suffit de jeter un coup d’œil sur la liste de ses membres, et plus encore sur celle de son conseil scientifique et de son bureau). Cette « nationalisation » étroite de la recherche historique, on en conviendra, ne peut espérer nourrir, aujourd’hui, de grands travaux. Il est triste d’avoir à le constater : la science fermée pratiquée par ce groupe depuis sa création ne parvient à exister que dans la mesure où prospère l’historiographie qu’elle a prise si commodément pour plastron. Elle est en fait adossée à elle et, ce qui est pire, elle ne s’en aperçoit pas. Avec cette conséquence fâcheuse de conduire les individualités regroupées au sein de ce « collectif » à moins penser une historiographie de la Grande Guerre pour elle-même qu’à l’élaborer exclusivement contre une autre, ce qui ne peut donner de très bons résultats. Car il faut bien le reconnaître : jusqu’à présent, ses chercheurs, au delà de quelques travaux respectables mais isolés, n’ont pas été capables d’imposer une présence historiographique réellement significative.

On nous permettra donc de leur donner un conseil : celui de s’autonomiser vraiment sur des bases un peu moins agonistiques que celles qui sont aujourd’hui les leurs ; de s’internationaliser largement ; de choisir entre deux modèles : celui d’une fédération de chercheurs passionnés et d’amateurs, ou celui d’un groupe de chercheurs expérimentés et de haut niveau. Car faute de le faire, ils perdent sur les deux tableaux et échouent à donner une dimension véritablement collective à leur démarche. Ceci réalisé – ce qui ne sera sans doute pas facile – on peut espérer que l’historiographie de la Grande Guerre y gagnera sans doute.

Dossier(s) :

Aller plus loin

- Sur La Vie des Idées, le dossier "La Grande Guerre, toujours présente".

Pour citer cet article :

Stéphane Audoin-Rouzeau, « Controverse ou polémique ? », La Vie des idées , 5 février 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Controverse-ou-polemique.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Stéphane Audoin-Rouzeau , le 5 février 2009

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