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Face à l’urgence environnementale, faut-il revenir à l’idée de nature, et rompre avec l’imaginaire moderniste selon lequel l’homme peut avoir un contrôle total sur elle ? Faut-il, comme le préconise F. Neyrat, en finir avec le « constructivisme » ? Rien n’est moins sûr, selon P. Charbonnier.

Autour de : Frédéric Neyrat. La part inconstructible de la terre. Critique du géo-constructivisme. Seuil, 2016, 378 p., 15 €.

Il en va peut-être des théories sociales comme des modes vestimentaires : après avoir séduit une partie significative du public, après avoir été acceptées comme des habitudes ordinaires, elles finissent par lasser, et bien vite leurs défauts vont sauter aux yeux de tous, avant qu’elles soient abandonnées. C’est en quelque sorte ce qui est en train d’arriver au ci-devant constructivisme. Alors que ce terme avait pu fédérer une masse critique de chercheurs en sciences sociales depuis les années 1970, en France et dans le monde, au point de devenir quasiment substituable à la rationalité sociologique elle-même, il connaît aujourd’hui un revers de fortune important. Comme l’exprime très bien Frédéric Neyrat dans La part inconstructible de la Terre, le constructivisme est accusé de nous avoir fait perdre le sens des réalités, celles qui nous apparaissent pourtant comme fragiles, dont il faut prendre le plus grand soin à l’âge des catastrophes environnementales. La déréalisation du monde, c’est-à-dire l’idée selon laquelle « il n’y a pas de nature », ou « rien n’est donné » (31), serait donc à la fois le sens commun des sociologues, la source de la crise écologique globale, et pire encore, l’idéologie qui occulte cette crise.

Contre la recréation du monde

La réflexion de F. Neyrat prend en effet pour point de départ non pas la structure conceptuelle des pensées sociales actuelles, ni même la genèse du saccage de l’environnement, mais un ensemble de projets techno-futuristes censés régler la question du réchauffement climatique. Sous le terme de géo-ingéniérie, on rassemble aujourd’hui une série d’initiatives industrielles destinées à contrôler activement l’évolution des processus terrestres, et notamment ceux qui sont impliqués dans le changement climatique. Qu’il s’agisse de la captation et du stockage du CO2 atmosphérique surabondant, de la modification de l’acidité des océans, ou de l’action sur l’albédo, toutes ces technologies partagent deux caractéristiques remarquables. D’abord, toutes reposent sur l’idée selon laquelle la planète Terre peut faire l’objet d’une régulation programmée par un système de pilotage central ; ensuite, aucune d’entre elles n’est encore utilisée à grande échelle, quoiqu’elles fassent l’objet d’investissements massifs. Cela ne signifie pas qu’elles ne soient pas dangereuses : ces projets ont suscité depuis plusieurs années des contre-expertises qui sont de nature à tempérer l’enthousiasme des futurologues de la silicon valley. Beaucoup ont en effet rappelé que notre connaissance des systèmes de régulation physiques, chimiques et biologiques qui garantissent l’habitabilité actuelle de la planète est limitée, imparfaite, et que l’expérimentation à grande échelle de technologies qui ajouteraient encore à l’incertitude sur l’avenir climatique sont plutôt à éviter. Du reste, la question des réponses envisageables face au changement climatique reste entièrement ouverte, comme en témoigne par exemple l’insistance du texte adopté à la COP21 de Paris sur les stratégies d’« adaptation », par contraste avec la volonté de « mitigation » [1].

Pour l’auteur, le succès de la géo-ingénierie tient à son affinité avec un imaginaire moderniste du contrôle total, de la maîtrise pleine et entière d’une nature dont la réalité tend à se réduire aux dispositifs humains qui en encadrent le déploiement. Au fond, la vieille idée selon laquelle la nature est à notre portée, totalement dévoilée, et donc soumise, trouverait dans ces projets une actualisation frappante – on vivrait ainsi l’époque où le rêve, ou plutôt le cauchemar moderne est tout proche de se réaliser. C’est d’ailleurs dans le concept d’anthropocène, qui a très récemment connu un succès foudroyant en sciences sociales (et qui donne son nom à la collection dans laquelle le livre est publié), que l’on trouverait l’expression intellectuellement la plus aboutie de cette modernité conquérante. L’âge de l’homme, puisque c’est la signification étymologique de ce terme, correspond au moment où le cours des choses elles-mêmes n’est plus que le produit de l’action humaine, où on ne peut plus distinguer la succession lente et majestueuse des âges de la Terre de l’activité frénétique d’une espèce singulière, l’espèce industrielle. L’anthropocène vient donc consacrer l’anthropocentrisme des modernes, en donnant une version littérale du projet de conduite absolue des choses, du refus de notre finitude, voire de notre mortalité. De concert avec d’autres idéologies contemporaines, qui émergent moins dans l’espace académique que dans les think tanks et les communautés alternatives, comme l’accélérationnisme ou le transhumanisme, l’anthropocène serait donc le paroxysme d’un schéma prométhéen qui, à en croire l’auteur, nous menace directement. La ruse qui assure le succès de ce discours est simple : il prétend répondre à une crise qu’il a non seulement provoquée, mais dont en plus il méprise la victime principale, la Terre (ou la nature, mais dans l’ouvrage ces deux termes se superposent), réputée inexistante.

Le procès du contructivisme

Pour Frédéric Neyrat, la crise climatique, ou plus généralement l’intensification de la pression humaine sur les ressources matérielles, ne constitue d’ailleurs pas le problème central. Il en est assez peu question dans le livre, pas plus qu’il ne traite de la fin de l’abondance énergétique, des mobilisations environnementales, ou de l’économie politique des ressources. S’il en est ainsi, c’est qu’aucune de ces considérations n’est à la hauteur du problème considéré, qui relève de la métaphysique, ici conçue comme une remontée au principe des choses, et non comme une enquête historique sur leurs arrangements sociaux et leur articulation à des savoirs. Ce qui est en question est ici une fausse conception de la nature, une erreur conceptuelle fondamentale au sujet du monde et des relations que l’on entretient avec lui, qui appelle à une « thérapie ». Une pensée radicale doit donc passer sur les symptômes sans trop s’y attarder, pour se saisir du fond du problème, qui est cette méprise fatale.

Or c’est là qu’intervient l’effet de surprise que constitue la seconde partie de l’ouvrage. Alors que plusieurs générations de pensées environnementales se sont succédées pour identifier les raisons de cette crise qui affecte nos rapports au monde naturel, alors qu’un panorama complexe de positions alliées et adverses, engendrées par de nombreuses controverses, s’est mis en place, l’auteur montre que toutes sont en accord sur un point fondamental, que ce point de convergence est également leur péché originel, et qu’il a nourri l’idéologie futuriste de la géo-ingéniérie. C’est ce mouvement de fond qu’il nomme géo-constructivisme, pour insister sur la proximité entre les discours pseudo-environnementalistes qu’il identifie et leur allié objectif tapi dans l’ombre.

Nous discuterons plus loin le détail de cette critique du constructivisme, mais rappelons d’emblée que ce terme désigne une méthode d’enquête qui recommande de suspendre notre adhésion au caractère substantiel que notre langue et notre culture impose à un certain nombre choses et de processus. Le constructivisme est donc moins une thèse ontologique qu’une façon de faire ressortir la complexité, l’historicité, parfois la relativité, d’arrangement politiques, familiaux, moraux, religieux, etc. Sauf exception, une méthode constructiviste ne postule pas la réalité moindre des choses « construites », elle attire simplement l’attention sur le fait que leur existence ne tenait pas à ce que l’on imaginait (un état normal et universel du monde), mais à des processus descriptibles, accessibles, et donc critiquables. Pour certains, la prétention au dévoilement que le constructivisme s’arroge correspond d’ailleurs à une forme d’absolutisme ontologique, puisque les sciences sociales se confondraient avec un discours « de vérité », sur la réalité ultime des choses. Autrement dit : le constructivisme s’expose d’une certaine manière à un risque inverse à celui décrit par F. Neyrat, non pas de déréalisation, mais de sur-réalisation, si l’on peut dire. Au fond, mais nous y reviendrons, tout le problème du constructivisme est de comprendre comment des faits peuvent tenir, comment ils peuvent durer et se stabiliser sous la forme de croyances qui impriment à l’action une marque profonde, alors même qu’ils sont contingents, qu’ils n’ont d’autre consistance que la fluidité des pratiques.

À l’époque du changement climatique, toutes ces considérations apparaissent du reste à l’auteur comme scandaleuses : comment professer encore l’autonomie des faits sociaux, et plus encore la possibilité de ne jamais recourir dans leur explication à une nature extérieure, alors que la nature se meurt ? Toute l’opération de l’ouvrage tient à l’indignation suscitée par le caractère apparemment hors de propos d’une forme de pensée pour laquelle les caractéristiques immanentes de la nature sont neutralisées. L’auteur appelle anaturalisme, ou acosmisme, cette faute originelle du géo-constructivisme : il ne s’agit pas ici de remettre en question un simple partage entre choses naturelles et choses sociales, partage dont le caractère historiquement relatif et politiquement contestable a longtemps occupé ses cibles favorites (Latour, et dans une moindre mesure Descola), mais d’affirmer que les modernes ont vécu dans le déni pur et simple de la nature. Reprenant une formule éloquente de Viveiros de Castro, nous nous serions rêvés « hommes sans mondes », c’est-à-dire privés d’un horizon d’extériorité radicale, condamnés à arpenter sans fin l’espace clos de nos productions, ce qui ne peut aboutir qu’au « monde sans hommes » de la catastrophe finale. C’est sur cette base que l’ouvrage conduit une critique radicale de la posture constructiviste en sciences sociales, dont un épisode historiquement et intellectuellement anecdotique est pris comme révélateur ultime : la collaboration de Bruno Latour avec le Breakthrough Institute (l’un des promoteurs les plus actifs de la géo-ingéniérie) en 2011. Le sociologue avait en effet cru trouver en eux des interlocuteurs fiables, puisqu’eux aussi prétendaient concevoir les sociétés modernes comme des collectifs hybrides, d’humains et de non-humains, de personnes et de machines, bref, comme des totalités connectées. Malheureusement, comme il ne s’en est rendu compte que trop tard, ce groupe de travail avait surtout vu l’opportunité de faire une « prise » de taille dans le monde intellectuel pour se donner de la crédibilité, et les choses sont rentrées dans l’ordre lorsque chacun a poursuivi séparément ses activités. La réalité banale de la géo-ingénierie a alors repris le dessus : celle d’un groupe d’industriels totalement indifférent aux sciences sociales, et dont l’existence ne dépend absolument pas.

Renouer avec la nature

Au terme de ce moment négatif, la reconstruction d’une juste idée de nature peut s’amorcer. Étant établi que géo-constructivisme et géo-ingéniérie partagent une même haine de la nature, une même incapacité à penser et préserver l’hétérogénéité du naturel à l’égard du domaine humain, l’ouvrage conduit à son terme son projet en donnant les éléments permettant de penser adéquatement la nature. Ce projet de philosophie de la nature (expression que l’auteur n’utilise pas) est tout entier conçu comme un paradoxe, comme un défi pour la pensée. En effet, l’ensemble des tentatives anciennes ou modernes réalisées pour conférer à la réalité physique du monde une effectivité, une plénitude ontologique suffisamment stable et solide pour résister aux assauts d’une pensée qui se voudrait souveraine sont congédiées une à une, comme l’ont été auparavant les approches sociales ou historiques. Spinoza pèche par la scission qu’il établit entre naturant et naturé, les matérialismes et vitalismes ne sont que des projections de notre volonté productrice, les nouveaux réalismes métaphysiques (Meillassoux, Morton) ne font qu’inverser l’anaturalisme moderne, et même les éthiques de la wilderness, de la valeur intrinsèque de la nature, ne trouvent pas grâce aux yeux de l’auteur.

Il s’agit pourtant là des objections les plus courantes au constructivisme, et qui, quoi qu’on en pense, font partie du paysage intellectuel contemporain. On comprend progressivement que le défaut commun à toutes ces théories de la nature est leur incapacité à rendre compte de son versant négatif, obscur, « antiproductif ». Par là, F. Neyrat n’indique pas le caractère cyclique de la nature, le fait que vie et mort se succèdent et se complètent. Il rejoint en réalité une intuition théorique classique, que l’on trouve dans la théologie négative ou chez Heidegger, pour laquelle le monde ne se limite pas à l’accumulation des choses et des processus qui semblent le composer. L’accès à l’être doit faire part à un « retrait », comme il le dit parfois, à une dimension négative de la totalité, sans laquelle elle n’est perçue que de façon unilatérale. La nature ne se donne donc pas totalement à nous, ni même d’ailleurs à elle-même : son auto-limitation est le signe d’un régime d’existence qu’aucune détermination positive ne saurait épuiser, et qu’aucune caractérisation scientifique ne saurait exprimer. L’auteur recourt alors à de nombreuses métaphores pour faire vivre cette nature cachée, mise en réserve, et finalement inaccessible, puisque cet objet négatif ne peut être atteint qu’indirectement, qu’allusivement.

Cette énigmatique proposition philosophique, que seuls les plus spéculatifs d’entre nous pourront apprécier à sa juste valeur, résout effectivement le problème posé au départ : pour instaurer une nature résolument hors d’atteinte, séparée du misérable jeu humain de la production, de la transformation, de la connaissance – bref, de la construction – il faut bien une nature retirée tout au fond de la clairière de l’être. Celle-ci est bel et bien inconstructible, et on serait même tentés de dire qu’elle est indestructible, que sa sécurité est garantie par cette distance radicale.

L’auteur de ces lignes n’ayant aucune autre philosophie de la nature à opposer à cette élégante proposition, à laquelle on ne peut d’ailleurs rien objecter – si ce n’est cela-même – on s’intéressera plutôt aux raisons qui ont pu conduire F. Neyrat à s’engager sur la voie escarpée d’une refondation métaphysique, alors que d’autres possibilités s’ouvraient une fois établi son constat initial.

Un autre constructivisme

En effet, ce qui frappe une fois refermé le livre, c’est que son point de départ et son point d’arrivée correspondent dans leurs grandes lignes à des ambitions largement affichées par ceux qui adoptent une perspective écologique en sciences sociales. Nous – ce nous est celui d’une communauté de recherche et d’idéaux qui s’affirme, quoique difficilement – sommes dans l’ensemble méfiants à l’égard de la géo-ingéniérie, nous sommes d’accord pour dire que la gestion des risques et des catastrophes n’est pas un objectif suffisant, nous valorisons en général les « corps minoritaires de l’anthropocène » : ces communautés qui sont les plus exposées aux injustices et violences causées par l’appropriation et le saccage du monde physique, et nous pensons qu’une écologie politique qui ne rend pas compte des inégalités est insuffisante. Et il faut ajouter que nous sommes portés à ne plus nous mouvoir dans un constructivisme sûr de lui, à ne plus appliquer mécaniquement une doxa théorique déjà ancienne. Alors si nous sommes d’accord sur l’essentiel, pourquoi la proposition de La part inconstructible de la Terre se confine-t-elle dans une élaboration métaphysique en rupture avec les travaux de ses contemporains ?

Il faut pour cela revenir à la critique du constructivisme telle qu’elle est menée dans la seconde partie du livre. La définition qui en est donnée est en effet à la fois triviale et trop radicale. D’un côté, l’auteur compte comme « constructiviste » toute approche intellectuelle pour laquelle les symbolisations et pratiques humaines constituent une voie d’accès au pôle objectif de la réalité. À ce niveau de généralité, toute initiative intellectuelle est constructiviste : on a alors un concept peu discriminant, et donc faible. D’un autre côté, le constructivisme se voit accorder le statut de thèse ontologique forte, celle de la négation de la nature. Cette thèse n’a été explicitement défendue par aucun des constructivistes avoués – elle correspond à ce que l’auteur appelle un « discours », informellement et inconsciemment porté par des disciplines, des savoirs, souvent étrangers les uns aux autres. Ce qui rassemble l’écologie des perturbations et la sociologie des sciences, pour reprendre deux des accusés favoris du livre, n’est donc pas un réseau de références partagées, ou un socle problématique commun, mais simplement un air de famille. Tous deux conçoivent le monde comme un grand réseau interconnecté, quelles que soient les procédures d’enquête qui permettent de soutenir cette thèse. La thèse constructiviste est donc, de ce point de vue, aussi puissante que diffuse, et c’est la raison pour laquelle elle combine cette capacité à s’immiscer partout, à influencer des publics très variés, tout en conservant cette radicalité contre-intuitive.

La réalité, malheureusement, est plus simple que cela, et nul complot constructiviste n’a conquis les think tanks futuristes. Les sciences sociales, lorsque s’est posée la question du sort réservé à la nature dans la dynamique industrielle et capitaliste, ont vu l’opportunité de la méthode constructiviste pour faire ressortir les spécificités de certains traits politiques de la modernité. Ainsi l’histoire et la sociologie ont travaillé sur la formation des catégories scientifiques et techniques en les appréhendant comme des objets sociaux parmi d’autres, non pas pour montrer qu’elles n’étaient « que » sociales, mais que leur capacité à dire quelque chose du monde tient à des procédures qui sont bel et bien sociales. Le constructivisme est donc une étape de la pensée sociologique et historique qui a été d’autant plus nécessaire que les idées relatives à la nature sont souvent tenues pour des idées elles-mêmes « naturelles », allant de soi.

Certains penseurs du constructivisme, comme Ian Hacking, ont noté assez tôt que cet argument ne provoque pas l’élision pure et simple de l’extériorité du monde. En effet, les catégories de pensée, les instruments techniques, c’est-à-dire le pôle « subjectif » de la relation constructive, ont des effets dans le monde, et sont en retour ce par quoi le monde agit sur nous. Dans un article récent, le sociologue Cyril Lemieux a souligné ce point, qui permet à ses yeux d’avoir une compréhension conséquente du constructivisme [2] : les catégories socialement produites ne sont pas de purs artifices, elles sont mises à l’épreuve par un « test » empirique, et ne se stabilisent que dans cet échange avec le monde. Ainsi la construction sociale des choses n’est-elle pas un simple effet d’autorité du premier sur le second, mais une interaction constitutive et réflexive entre les idées et le monde. Si l’on va jusqu’au bout de cette idée d’une boucle entre la société et le monde dans lequel elle s’installe, on s’aperçoit d’ailleurs que les méthodes constructivistes ne sont pas tant une réflexion sur le monde que sur la société. Et c’est ce en quoi elles nous disent quelque chose de fondamental pour les questions environnementales : les sociétés humaines, dans leur dynamique historique, font l’épreuve de la nature, et dans cette épreuve, reçoivent une partie de leur réalité. L’univers social n’est donc pas purement humain, ne résulte pas des seuls échanges intersubjectifs, mais il peut se concevoir comme un rapport collectif à l’extériorité matérielle. Un constructivisme bien compris n’est alors aucunement contradictoire avec une philosophie réaliste : la réalité n’est simplement pas ce que l’on obtient en soustrayant les hommes du monde, mais plutôt la composition des uns et des autres, ainsi que la dimension réflexive de ce rapport.

Le constructivisme, dans sa version réaliste et réflexive, n’est donc pas assimilable à une thèse néo-kantienne qui ferait du monde social l’équivalent collectif de l’entendement légiférant. Il donne en outre accès à une conception socio-historique des événements environnementaux, pour laquelle la nature n’est pas qu’une surface de projection de nos idées. Curieusement, la tendance antinaturaliste de certaines conceptions sociales n’est pas abordée par le livre – ce qui crée une confusion quant à ses objectifs. Le problème se pose de façon très nette aux p. 208-209. L’auteur y cite successivement un passage de Latour, où celui-ci invite à reconstruire les collectifs modernes en faisant « comme si la nature n’existait pas », puis un extrait de Catherine et Raphael Larrère, montrant que la crise de la vache folle résulte de ce « comme si » criminel. En laissant entendre que les seconds ramènent le premier à la réalité, celle du bon sens, il ne rend justice à aucune de ces deux positions également valables. En effet, chez Latour « nature » renvoie non pas à une réalité physique autonome, mais à un arrangement politique singulier : « les termes de nature et de société ne désignent pas des êtres du monde, des cantons de la réalité, mais une forme très particulière d’organisation politique » (Politiques de la nature, p. 87). Dans la crise de la vache folle, c’est donc bien cet arrangement moderne qui est en cause, puisque l’organisation industrielle de l’élevage n’a pas su écouter l’épreuve que constituent les maladies générées par la consommation de farines animales par des herbivores. Le problème n’est pas tant que « la nature » rappelle une vérité absolue (les vaches sont herbivores), mais plutôt que l’organisation naturaliste des savoirs et des techniques a négligé certains aspects des relations entre les vivants et leur milieu.

Ce malentendu est annoncé quelques pages plus haut quand l’auteur écrit : « Après tout, la mort de la nature est toujours la mort d’une représentation de la nature – mais pas de la nature elle-même » (205). Ce qui fait l’originalité de la sociologie des sciences et des techniques est pourtant qu’elle rend cet énoncé de sens commun invalide : « la nature » étant un arrangement des choses qui nous engage comme humains autant qu’elle engage des choses, de la matière, sa disparition est un phénomène réel, ou au moins possible. La nature, comme la société féodale ou le totémisme, peut disparaître – du moins si on la définit ainsi. De la même manière, lorsque Descola affirme que les sociétés amazoniennes ignorent la nature, il n’affirme pas que les Amérindiens vivent dans un monde où le feu ne brûle pas et où les lois de la gravité n’ont pas cours, mais que la distribution et la hiérarchisation des personnes et des choses n’obéit pas à la structuration naturaliste qui nous est familière.

On pourra enfin noter que l’auteur ne se prononce pas sur les effets du physicalisme politique qu’il professe dans d’autres domaines que l’environnement. En effet, si le rappel des limites intrinsèques de la nature est le correctif nécessaire de l’hybris moderne, que penser de certaines aspirations à l’émancipation qui prennent congé des limites du corps biologique et de ses apparentes contraintes pour vivre une autre naturalité ? La référence naturelle, en la matière, est-elle l’ordre vital et sexuel, l’obéissance à une norme inscrite dans l’espèce, comme le pensent les idéologies religieuses et conservatrices, ou faut-il reconnaître comme naturelles ces aspirations à satisfaire des désirs, des pulsions, extérieures à ces normes ? L’ouvrage ne se prononçant en faveur d’aucune de ces possibilités, on ne lui en attribuera aucune, mais le simple fait qu’il soit compatible avec les deux interroge. L’essentiel ici est que la réflexion sur l’histoire et le caractère social de la nature comme référence pour l’action est congédiée, ce qui laisse dans une grande indétermination le pouvoir normatif accordé à cette instance extérieure. Comme cela a souvent été noté, le retour à la nature dissimule souvent quelle nature est véritablement souhaitée – ce qui introduit un déséquilibre important entre la promesse et le résultat effectivement obtenu.

Ces quelques exemples suggèrent que l’acception faible du constructivisme peut être dépassée sans pourtant que l’on doive abandonner les acquis des sciences sociales. F. Neyrat a cédé à une tentation aujourd’hui très répandue, et qu’il partage d’ailleurs d’une certaine manière avec le dernier Latour et les pensées de l’anthropocène, consistant à vouloir transporter sur le terrain de la métaphysique un problème dont la gravité et l’urgence semblent appeler une pensée plus radicale et plus haute que la simple observation sociologique et historique. Face à un événement tel que la catastrophe climatique, n’y a-t-il pas quelque chose d’un peu dérisoire dans l’analyse empirique des assemblages d’humains et de non-humains qui ont fait l’histoire moderne ? Ne faut-il pas changer de braquet, et proposer une thérapie ontologique, seule à même de répondre à cette crise sans précédent ? Pour certains, l’issue se trouve du côté de la théologie, pour d’autres c’est la réactivation des affects de terreur qui est en jeu. Ici, c’est une métaphysique négative séculière qui est en charge de nous sauver. Mais tout le problème est justement que la perspective du salut absorbe l’inquiétude climatique, et dans son sillage, la voix prophétique.

Sans doute faut-il bel et bien radicaliser la pensée et les formes de la critique, mais si le prix à payer pour cela est l’abandon des savoirs sociologiques, anthropologiques, historiques, au nom d’une philosophie de la nature qui ne peut se dire que négativement et allusivement, alors la volonté de dépassement des habitudes intellectuelles risque fort de ne mener qu’à des conflits scolastiques. Il y a, pensons-nous, encore beaucoup à attendre de ces disciplines, mais aussi d’une philosophie politique attentive aux savoirs qu’elles produisent, pour approfondir la transformation de la modernité par la réflexivité environnementale.

Pour citer cet article :

Pierre Charbonnier, « Constructivisme et urgence environnementale », La Vie des idées , 10 mai 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Constructivisme-et-urgence-environnementale.html

Nota bene :

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par Pierre Charbonnier , le 10 mai 2016

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Notes

[1Les stratégies de mitigation sont destinées à limiter les émissions de gaz à effet de serre, voire de créer des émissions négatives ; les stratégies d’adaptation tiennent pour acquis un changement climatique massif, et proposent des réponses en aval. Les secondes sont généralement, et à juste titre, accusées de favoriser le business as usual.

[2Lemieux, Cyril. « Peut-on ne pas être constructiviste ? » Politix, no 100 (2 avril 2013) : 169 87.



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