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Comparer les réussites

À propos de : Jules Naudet, Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, PUF , 2012.


À travers une étude comparée entre la France, l’Inde et les États-Unis, Jules Naudet montre en quoi certaines idéologies instituées, propres à chaque pays, présentent des obstacles ou offrent des ressources pour affronter le passage d’une situation sociale dominée à une position professionnelle dominante.

Recensé : Jules Naudet, Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, Paris, PUF (coll. « Le lien social »), 2012, 328p., 29€.

La mobilité sociale est devenue, depuis quelques années, un objet politico-médiatique repérable sous le nom de code d’« ascenseur social » (expression à précéder de la négation « panne de – »). La mobilité sociale est par ailleurs un objet sociologique canonique, connu sous ce nom depuis l’ouvrage de 1927 de Pitirim Sorokin [1], devenu depuis la deuxième guerre mondiale une spécialité internationale largement centrée sur des questions méthodologiques et statistiques portant sur les comparaisons qu’il est possible de faire des variations, dans le temps ou dans l’espace, de son importance quantitative [2].

Tiré d’une thèse soutenue en 2010, et accompagné ou précédé de plusieurs articles portant sur des questions connexes éclairées par les mêmes matériaux empiriques [3], l’ouvrage de Jules Naudet [4], ne relève d’aucune de ces deux veines et ne repose pas sur des enquêtes statistiques. Il renoue avec l’une des questions que soulevait Sorokin, celle des effets, éventuellement indésirables, de la mobilité sociale sur ceux qui en font l’expérience. Dans un manuel dont la première édition est parue en 1995 [5] (plusieurs éditions mises à jour, la dernière en 2013 [6]), je résumais ainsi cette question :

« Pour les individus qui en font l’expérience, la mobilité sociale peut être vécue à la fois comme une libération et comme un arrachement, et créer une situation de dédoublement, sinon de schizophrénie, avec le sentiment d’être doublement étranger : au groupe qu’on a quitté et plus ou moins trahi, au groupe qu’on a rejoint sans y être totalement intégré. Les relations sociales en sont affectées, aussi bien avec les membres de la famille ou les amis d’enfance qu’avec les relations du nouveau milieu. Cette situation, comparable à celle des migrants entre deux pays et deux cultures, peut être d’autant plus douloureuse que le projet de mobilité était souvent plus celui des parents, se projetant dans la réussite sociale de leurs enfants, que de ceux-ci : fidélité et trahison sont tissées dans la même trame. Cette position d’étranger, le sentiment de marginalité et les difficultés d’adaptation peuvent aussi constituer un facteur de lucidité et produire des individus plus portés au regard sociologique sur le fonctionnement des groupes sociaux. »

Le dispositif de l’enquête

La question qu’examine Jules Naudet n’est donc pas de savoir comment varie, quantitativement, la mobilité sociale, d’un pays à l’autre, dans le temps, ou entre les générations. Elle suppose seulement qu’il existe, si rares qu’elles puissent être, des situations de mobilité sociale ascendante très importante et s’interroge sur les conditions de possibilité, pour celles et ceux qui les vivent, de ces situations exceptionnelles, sur la perception qu’ils en ont, les justifications qu’ils (s’)en donnent. Et cette question n’est pas examinée dans un contexte sociohistorique unique, mais de manière comparative, à travers trois sociétés choisies de façon à faire varier moins le volume relatif de ces cas de mobilité (même s’il varie en effet) que les représentations sociales qu’en offrent ces sociétés. Les pays étudiés viennent donc illustrer différents types de contextes nationaux susceptibles d’influencer, par les représentations qu’ils en permettent, différentes manières de vivre des décalages marqués entre les milieux sociaux d’origine (celui de la famille et de la socialisation primaire) et de destinée (celui de la vie adulte et de la socialisation professionnelle).

Le choix des pays objets de la comparaison se justifie de la manière suivante. Les États-Unis représentent une société où l’idéologie dominante valorise la mobilité ascendante, avec le modèle « méritocratique » du « self-made man ». À cette ouverture, s’oppose la fermeture sociale de l’Inde « marquée par le poids du système de castes » (p. 5), même s’il est combattu par les politiques publiques. Par rapport à l’axe ouverture/fermeture ainsi déterminé, la France semble occuper une place, sinon intermédiaire, du moins décalée, par la visibilité qu’y conservent les classes sociales et par la tension entre les principes égalitaires issus de la Révolution et « le maintien de formes de distinction hérités de sa tradition aristocratique » (ibid.). Mais, dans l’analyse du lien entre contexte national et expérience de la mobilité ascendante, bien d’autres particularités sont à prendre en compte, comme la question raciale aux États-Unis.

À partir de cette problématique, la construction d’un échantillon des personnes à interroger sur leur expérience ne peut être celle d’un échantillon aléatoire, d’une part parce qu’il est nécessaire d’isoler des cas qui peuvent être statistiquement très rares, d’autre part parce qu’il s’agit de ce qu’on a pu nommer « échantillon théorique » [7], construit en vue des hypothèses, pour tester celles-ci, et non en vue d’une description générale d’une population. Jules Naudet a donc décidé de recourir à des formes de réseaux lui permettant de recruter des candidats à l’entretien répondant au double critère d’une origine sociale dans les milieux « populaires » (tels que petits paysans, ouvriers ou employés) et d’une position sociale correspondant aux « cadres et professions intellectuelles supérieures » des catégories socioprofessionnelles en France. Il s’est efforcé en outre de se donner les moyens de contrôler d’autres variables, comme celles de la « race » aux États-Unis (et, dans une moindre mesure de l’origine « coloniale » pour la France), ou celle du sexe (à quoi la réalité sociale l’a pratiquement forcé à renoncer pour l’Inde).

Pour des raisons relevant à la fois de la comparabilité entre les pays et des moyens de recrutement des enquêtés par des réseaux institués (à partir de groupes professionnels ou de leurs écoles de formation), il a en outre constitué trois groupes professionnels d’arrivée : « des enseignants-chercheurs en sciences humaines » (docteurs, membre d’une université ou d’un organisme de recherche), des « hauts fonctionnaires » (passés par un concours de recrutement du type de celui de l’ENA, ou ayant atteint le niveau « Senior executive service » aux États-Unis) et des personnes travaillant dans le secteur privé (diplômées et en position de cadres supérieur) (pp. 56-58). Ce parti permet de comparer des sous-ensembles relativement homogènes en termes de position d’arrivée. Mais il faut noter ici qu’une formation universitaire de haut niveau étant un élément du filtre de l’échantillonnage, le dispositif d’observation ne permet pas d’envisager d’autres modes d’accès à la mobilité ascendante que la réussite scolaire et l’accès à des « écoles » de formation des élites (Bernard Tapie ou Zinedine Zidane, par exemple, ne pouvaient faire partie de l’échantillon). À noter aussi, qu’une partie non négligeable des enquêtés se trouvent être des historiens, politistes ou sociologues, susceptibles d’anticiper les analyses que l’enquêteur peut faire de leur situation.

Trois manières de vivre le déclassement par le haut

Sans entrer dans le détail des analyses riches et nuancées du corpus des entretiens réalisés selon ce plan d’observation, ni dans les références aux nombreux travaux relevés par l’auteur à propos des thèmes qu’il rencontre (les nombreuses lectures ainsi présentées font regretter l’absence d’une bibliographie récapitulative et d’un index en fin d’ouvrage), quelles sont les grandes lignes de conclusions sur lesquelles il débouche ?

Après une partie introductive sur les questions théoriques et méthodologiques soulevées, et avant une conclusion centrée sur la notion d’« idéologie instituée », et des annexes portant sur les « basses castes » en Inde, donnant le guide d’entretien utilisé et un tableau permettant de caractériser socialement les enquêtés sous le prénom qui a servi à les désigner dans les citations données dans le livre, le cœur de celui-ci est constitué d’une grande deuxième partie (« Les spécificités nationales de l’expérience de la mobilité sociale ») dont trois chapitres présentent les résultats observés en Inde, aux États-Unis, puis en France, avant qu’un quatrième ne s’arrête plus transversalement sur la comparaison des manières dont les spécificités nationales peuvent affecter la définition donnée par les enquêtés de leur milieu d’origine.

On peut sans doute conseiller, pour une première prise de contact avec ce livre, de commencer la lecture par les trois chapitres centrés sur chaque pays. Résumons sommairement les analyses bien plus nuancées (chaque pays pouvant offrir des exemples de réactions qui sont par ailleurs plus typiques dans un autre pays) qui en sont présentées.

En Inde, où les cas de mobilité sociale observés sont particulièrement rares et transgressifs de l’idéologie des castes, ils sont souvent le produit d’une mobilisation collective ou politique, portée par le mouvement « dalit » de lutte contre la discrimination de caste, de sorte que leurs bénéficiaires se vivent comme redevables au mouvement et restent attachés aux racines de leur milieu d’origine et de leur famille. Ils se sentent érigés en porte-parole du groupe dont ils sont issus et en soutien de leur famille, qu’ils aident souvent financièrement. Tout peut se passer comme si, pour eux, « c’était la communauté entière qui s’élevait à travers leur réussite » (p. 101). Il est intéressant de relever que ces parcours sont souvent associés à une conversion au bouddhisme, qui « symbolise la rupture d’avec la tradition hindouiste » (p. 103) : une mobilité sociale radicale, comme changement d’identité, implique un « retournement du stigmate » et constitue elle-même une conversion [8]. Contrepartie du maintien moral et politique de ces liens avec le milieu d’origine, un certain isolement social dans le milieu d’arrivée se remarque, qui peut conduire certains à dissimuler leur caste. Un enjeu de cette dissimulation est le fait d’avoir bénéficié du système politique de quota (« réservation »), critiqué par les membres des castes supérieures, qui a pu permettre aux enquêtés d’entrer dans les formations universitaires d’élite qui ont décidé de leur destinée professionnelle.

Aux États-Unis (et en dépit du mode de sélection des enquêtés), la réussite sociale semble moins qu’en Inde ou en France s’identifier à la réussite scolaire et les parcours de mobilité sont plus diversifiés. L’idéologie du « rêve américain », qui présente les États-Unis comme « a land of opportunity » offre un « répertoire […] très souvent mobilisé dans les récits de mobilité » (p. 142). Il permet à ceux qui ont réussi de limiter la portée de la rupture avec leur milieu d’origine en revendiquant les valeurs de ce milieu, sans nécessairement garder des liens forts avec celui-ci. L’insistance, dans les récits, sur la possibilité de concilier les deux milieux, ou sur les ressources qu’offre la connaissance personnelle de milieux différents, permet d’affirmer que l’on reste « ancré » dans le milieu d’origine. Cependant, des « différences flagrantes » (p. 169) se marquent dans les discours des Noirs, plus méfiants envers l’idéologie du rêve américain et enclins à définir leur milieu d’origine par le référent racial et à vivre avec une double référence ou une « double conscience ». Le thème de l’aide financière à la famille et celui du maintien du stigmate les rapprochent du discours des Dalits.

C’est surtout en France qu’apparaît une « définition de soi comme située ‘entre deux mondes’ », spécificité « liée au poids de la classe sociale dans la société française » (p. 189). La mobilité sociale des personnes interrogées ayant supposé le passage par des formations scolaires très sélectives, elles y ont souvent vécu une grande solitude, en découvrant des codes sociaux qu’elles ignoraient. Mais elles y ont aussi trouvé un lieu d’acculturation à ces codes et des raisons de se sentir légitimées dans leur réussite sociale. Un sentiment de « honte » du milieu d’origine, et plus généralement de décalage avec ce milieu, présenté sur un mode fataliste, apparaît plus souvent que dans les autres contextes nationaux étudiés. Les réactions vont de l’enquêté qui affirme de ses parents « Je n’ai jamais ressenti de honte parce que je me dissocie complètement d’eux » (p. 213) à celui qui dit de ses collègues « Je ne me sens pas de ce milieu » (p. 215) en passant par celle qui reconnaît « Des fois mes parents me faisaient pitié » en regrettant qu’ils lui soient restés « presque des inconnus » (p. 212). L’ « adaptation à la tension » (p. 217) passe alors par un « bricolage identitaire » qui peut conduire à dissocier « deux trames narratives », celle de l’histoire d’une réussite professionnelle brillante et celle de la vie privée et du style de vie. Ce déchirement peut être vécu de manière particulière par les enfants d’immigrés ou issus des colonies : « Je suis blanche dans ma tête et noire de peau » (p. 228).

Chacun de ces chapitres s’ouvre par la description détaillée d’un cas (l’histoire d’un des enquêtés) ce qui contribue à offrir, pour quelques-uns, une vue d’ensemble de la biographie des informateurs qui ont apporté leur pierre au travail de Jules Naudet. De même, ce sont trois petites monographies (une par pays étudié) qui viennent ouvrir et nourrir le chapitre transversal sur la définition du milieu d’origine. Ce mode d’usage des entretiens, qui consiste à les prendre dans l’ensemble qu’il forme (au lieu de seulement les évoquer par fragments), permet au lecteur de mieux percevoir la richesse du matériel recueilli, et de rendre à ces biographies leur valeur d’aventures singulières. Une telle recherche constituant elle-même une aventure, on aimerait pouvoir reconstituer l’essentiel de celle qu’a vécue l’auteur dans ces trois pays. On peut au moins en évoquer un bref moment qui l’a suffisamment marqué pour qu’il s’y mette en scène. Notre héros est emmené, dans les rues d’une grande ville indienne, sur le siège arrière d’une moto pilotée par un universitaire qui le conduit chez lui ; soudain il a la surprise de voir une meute de chiens errants se mettre à escorter la moto. Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur le rapport de Kancha à sa famille d’origine et sur les relations qu’il entretient avec les voisins de son riche quartier ? C’est ce que vous saurez en vous reportant à la page 123 du livre.

Pour citer cet article :

Dominique Merllié, « Comparer les réussites », La Vie des idées , 24 juin 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Comparer-les-reussites.html

Nota bene :

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par Dominique Merllié , le 24 juin 2013

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Notes

[1Social Mobility, New York, Harper & Brother, 1927. Avant lui, on pouvait parler, par exemple, de « circulation des élites » (Pareto), expression dont se souvient le titre qui a été donné à l’ouvrage de Jules Naudet.

[2Dominique Merllié, Les enquêtes de mobilité sociale, Paris, PUF, 1994.

[3Le corpus constitué et analysé par Jules Naudet comporte environ 150 entretiens. Parmi les autres textes où il les analyse, relevons : Jules Naudet, « L’expérience de la mobilité sociale : plaidoyer pour une approche par le discours », Bulletin de Méthodologie Sociologique, n° 112, 2011, pp. 43-62 ; « Mobilité sociale et explications de la réussite en France, aux États-Unis et en Inde. », Sociologie, vol. 3, n° 1, 2012, pp. 39-59 ; « Devenir dominant. Les grandes étapes de l’expérience de la mobilité sociale ascendante », Revue Européenne des Sciences Sociales, vol. 50, n° 1, 2012, pp. 161-189 ; « Se sentir proche quand on est loin. Mobilité ascendante, distance sociale et liens au milieu d’origine aux États-Unis, en Inde et en France », Sociétés contemporaines, n° 88, 2012.

[4Voir les contributions relevées dans http://www.laviedesidees.fr/_Naudet-Jules_.html

[5La mobilité sociale, chapitre XIII de Pascal Combemale, Jean-Paul Piriou (dir.), Nouveau manuel de sciences économiques et sociales, Paris, La Découverte, 1995, p. 351-368.

[6La mobilité sociale, chapitre V de Pascal Combemale (dir.), Les grandes questions économiques et sociales, nouvelle éd., Paris, La Découverte, 2013, p. 108-133 (cité p. 132) ou chapitre 1er de Robert Castel et al., Les mutations de la société française, Paris, La Découverte (coll. « Repères »), 2013, p. 6-32 (cité p. 31).

[7Voir Barney G. Glaser, Anselm A. Strauss, La découverte de la théorie ancrée. Stratégies pour la recherche qualitative [1967], Paris, Armand Colin, 2010.

[8Sur la généralisation sociologique du thème de la « conversion », voir Peter Berger, Invitation à la sociologie [1963], Paris, La Découverte, 2006, chapitre 3.



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