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« Sans cesse le progrès, roue au double engrenage », a écrit Victor Hugo, « fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un ». Dans un ouvrage érudit, l’historien F. Jarrige recense les diverses manières dont le monde social a pu et pourra encore résister au progrès technique et à l’idéologie qui l’accompagne.

Recensé : François Jarrige, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2015, 420 p., 28 €.

Le rapport que les sociétés contemporaines entretiennent avec la technique est paradoxal à bien des égards. Si nous sommes toujours plus fascinés par les innovations technologiques qui colonisent notre environnement (à l’image des Smartphones, tablettes etc.), l’incertitude engendrée par les sciences et techniques n’a par ailleurs jamais été aussi forte et susceptible d’engendrer des formes de rejets parfois violents [1]. Comment ces différentes conceptions parviennent-elles à cohabiter dans nos sociétés ? C’est la question que pose l’ouvrage de François Jarrige, Technocritiques, qui nous invite à interroger la place de la technique dans l’organisation sociale et la variété des rapports au monde qui en découlent.

Maître de conférence en histoire à l’Université de Bourgogne, François Jarrige développe, dans un ouvrage dense et très érudit, une approche des formes de résistances à la technologie à travers différentes époques en montrant la manière dont elles mettent aux prises des sphères sociales et des milieux techniques très variés :

« La critique des techniques a pris de multiples formes plus ou moins radicales. Elle s’est transformée parallèlement aux mutations du monde industriel, elle a été portée par des auteurs et des groupes très divers, elle a été énoncée dans des discours et des langages pluriels. » (p. 15).

Il démontre ainsi de façon convaincante qu’aucune innovation n’est inéluctable et qu’à chaque époque toutes sont mises à l’épreuve par des conflits à l’issue incertaine. L’image d’un progrès « naturellement » associé à l’innovation technologique ne serait donc que le fruit des discours dominants :

« l’Occident et le monde non occidental n’ont pas attendu l’ère postmoderne pour contester les trajectoires technologiques dominantes, mais ces critiques n’ont cessé d’être marginalisées par les « entrepreneurs de sciences et de technologies » (p. 11)

Prendre au sérieux les discours critiques

Ainsi, l’objet de l’ouvrage est de prendre au sérieux les discours critiques sur les technologies. Cette perspective invite le chercheur à prêter autant d’attention aux promoteurs de l’innovation qu’à ceux qui lui résistent afin de tenir compte du fait que les discours critiques, à l’instar des plus optimistes, contribuent à façonner socialement les objets techniques. Il s’agit ici pour l’auteur de montrer qu’il est possible de mettre à distance les discours qui considèrent l’Homme comme systématiquement contraint de « s’adapter » aux transformations imposées par les objets techniques. La rhétorique de l’adaptation serait, d’après François Jarrige, une construction des « techno-optimistes » afin de disqualifier les critiques qui se verraient alors qualifiés de réactionnaires ou de passéistes. L’ambition principale de l’ouvrage est donc de montrer que les ressorts de ces oppositions sont pluriels et que pour les comprendre il est nécessaire de complexifier l’histoire des techniques en l’inscrivant dans une analyse des rapports sociaux qui accompagnent le déploiement des technologies.

« La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui prétendent que les techniques sont des outils neutres, que le progrès technique est un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent des instruments de pouvoir et de domination, des lieux où se combinent sans cesse des rapports de force et qui, à cet égard, doivent être critiqués. » (p. 12).

Ainsi, loin d’être folklorique, l’opposition au changement technique ne peut être résumée à un refus de la technique en tant que telle, mais doit plutôt être inscrite dans une perspective plus large de contestation de l’ordre social et politique associé à son développement (ainsi, on ne refuserait pas nécessairement la création d’un aéroport en soi, mais plutôt dans l’objectif de résister au modèle de développement économique et politique dans lequel il s’inscrit).

L’approche proposée est ambitieuse, il s’agit de raconter une histoire sociale par le bas, capable de donner la parole aux oubliés, à la manière des travaux de Edward P. Thompson (1979). Cette remise en contexte des oppositions est réalisée sur un plan chronologique, en remontant les époques. L’ouvrage interroge d’abord les contestations entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et le XIXe siècle, puis la place de ces critiques pendant « l’âge des machines » de la fin du XIXe jusqu’au XXe siècle, avant d’analyser le « nouvel essor » de la critique à la période contemporaine.

Les prémices de la critique

Après un rapide détour par la période préindustrielle où l’innovation technique était tolérée tant qu’elle contribuait à la stabilité sociale, François Jarrige montre que des critiques ont été formulées dès l’apparition des premières « machines », formule qui relie fortement la technique à l’activité productiviste et industrielle à partir du XVIIIe. Dans ce contexte, les voix critiques tentent avant tout de préserver un certain mode de vie des dangers de l’industrialisation et de sa dimension fortement disciplinaire. Leur opposition se manifeste notamment par la destruction de leurs machines (p. 35). On pense ainsi aux « luddites », ouvriers du textile rassemblés autour de la figure symbolique de Ned Ludd (1811-1812), qui se sont révoltés contre l’arrivée de nouveaux métiers à tisser. L’ouvrage montre ainsi que pour les « luddites », leur opposition n’est pas tant due à un refus de principe du progrès qu’à une réaction au « machinisme » et à la valorisation du travail peu qualifié qui l’accompagne.

Au-delà de ce mouvement relativement connu, François Jarrige insiste sur la diversité des critiques qui ont accompagné la révolution industrielle et montre leur inscription dans un schéma de lutte de classes (les ouvriers agricoles ont également commencé à détruire les batteuses mécaniques à partir de 1780). Dans cette perspective, l’opposition aux machines gagnerait donc être considérée dans une logique de résistance à des industriels cherchant à « discipliner » leurs ouvriers (p. 58-59).

L’instauration d’un « âge dominant »

La période suivante est celle de « l’âge dominant des techniques », à partir du milieu du XIXe siècle et jusqu’à la moitié du XXe, où s’installe le discours d’un progrès inéluctable, porteur de changement social et de mœurs. À l’exception des milieux réactionnaires et traditionalistes, ce discours devient quasi religieux, on parle alors de « scientisme ». Du côté des ouvriers, la critique glisse progressivement d’un rejet des machines destructrices d’emplois vers des revendications sur les conditions de travail. Les syndicats jouent un rôle décisif dans ce mouvement de canalisation des oppositions en contribuant à inscrire les luttes sociales dans une logique de compensations salariales plutôt que d’opposition à la machinisation du travail. Les normes de sécurités, les assurances évoluent pour mieux prendre en charge le risque industriel et les ravages qu’il fait sur l’environnement. Dans ce contexte, l’objet technique est progressivement dépolitisé et naturalisé, sorti des logiques de rupture pour être considéré comme un élément de l’identité ouvrière : « le travail tend à s’identifier à l’expérience virile du contact avec la machine » (p. 154). À cette période, la critique radicale se trouve mise à la marge de l’espace public par le déploiement d’une série d’instruments de contrôle à la fois policier, judiciaire et discursif.

Au cours du XXe siècle, marqué par les deux guerres mondiales et leurs innovations en tout genre, « l’âge des machines » s’implante et occupe une place centrale dans les idéologies qui se déploient à cette période. La dimension « matérialiste » est ainsi au cœur des préoccupations socialistes : comment rendre compatible l’évolution des technologies et l’émancipation du mouvement ouvrier ? Comment s’approprier collectivement les moyens de production ? L’après-guerre et son idéal modernisateur en quête de croissance marque pour François Jarrige le véritable triomphe des machines, symboles des « Trente Glorieuses ». Comme il le rappelle, la critique n’est alors plus portée que par des figures individuelles (Albert Camus, Georges Bernanos, Herbert Marcuse, Jacques Ellul, Ivan Illich, Martin Heidegger, Gunther Anders ou Hannah Arendt) et les techniques sont alors globalement bien acceptées socialement.

Vers un renouvellement des formes de la critique

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée au « réveil des luttes » et au renouvellement des registres de la critique pendant la seconde moitié du XXe siècle. Après avoir connu une certaine visibilité publique autour de mai 68, la critique de la technique est principalement portée les situationnistes autour de Guy Debord puis par les Sciences Humaines et Sociales qui théorisent la montée en puissance des « technosciences » (OGM, Nanotechnologies, biotechnologies…) et identifient les discours de fascination qui les accompagnent (Guchet, 2005). À la croisée des sciences et de l’industrie, ce concept s’inscrit de nouveau dans un idéal où le progrès technique est présenté comme un horizon salvateur.

Face aux « technosciences » de nouveaux collectifs porteurs de discours critiques se sont formés, à l’instar du collectif Grenoblois Pièce et Mains d’œuvre (PMO), connu pour avoir sabordé le débat public de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) sur les Nanotechnologies. Ces mouvements sont jugés salvateurs par François Jarrige dans la mesure où ils permettent de déconstruire la notion de progrès en la dissociant radicalement du changement technique et en invitant le public à entrer dans une posture d’enquête critique à leur sujet.

« Aujourd’hui plus qu’avant, il faut trouver les ressources pour sauver le progrès de ses illusions progressistes, car seul l’horizon d’un progrès peut nous faire agir, mais ce progrès doit être dissocié du changement technique car celui-ci ne peut plus être le seul étalon de mesure du bonheur des sociétés. » (p. 348-349)

Dans cette partie, peut-être moins dense que les autres, l’auteur a parfois tendance à passer un peu rapidement sur la spécificité de certaines oppositions afin de valoriser la cohérence historique et argumentative des différentes postures critiques. Cet effet de démonstration contribue à créer des liens de causalités qui mériteraient d’être discutés (peut-on voir les hackers comme les nouveaux luddites ?). On pourra également remarquer que certains sujets abordés, comme la remise en cause de la « société de la surveillance » ou les combats écologistes, dépassent la contestation de trajectoires techniques en tant que tels et prennent plus largement pour objet les conséquences sociales du déploiement des technologies, réduisant quelque peu la lisibilité de la démonstration.

Peut-on décider de « vivre contre son temps ? »

Pour François Jarrige la technique n’est pas construite de manière démocratique et les discours critiques contribuent largement à l’émergence d’un débat public autour des technologies, en imposant la prise en compte des incertitudes sociétales qu’elles entraînent. Face aux tenants de l’acceptabilité sociale, le choix de la dissidence serait-il la meilleure option pour lutter contre le « consensus mou » qui profite finalement aux partisans de l’innovation ? Ainsi, l’ouvrage invite à considérer à nouveau frais la question de la posture radicale dans les espaces de dialogue. « Savoir dire non » serait donc une manière de remettre en cause les scénarisations du futur qui semblent aller de soi, pour imposer une « bifurcation » à des chemins tout tracés (Chateauraynaud, 2013). Ces mises à l’épreuve critique, à l’instar des « zones à défendre » (ZAD) qui se développent actuellement, permettent de rendre réversibles certains choix (comme le cas du barrage de Sivens l’a tragiquement montré), de faire évoluer leurs trajectoires pour potentiellement mieux prendre en compte les attentes de la population.

Dans cette optique, François Jarrige opte en conclusion pour un « ralentissement » qui permettrait à nos sociétés d’opter pour des « technologies douces » (p. 348). Cette option pose alors la question de la « mise en démocratie » de la technique : comment décider collectivement des artefacts dont nous voulons (vraiment) nous doter ? On peut ainsi regretter que la réflexion sur les orientations démocratiques nécessaires pour prendre ce type de décision de manière « douce », pourtant essentielle, soit totalement absente du livre. Les multiples dispositifs existants mobilisés pour y parvenir (débat public CNDP, conférences de citoyens) ont tous montré d’inquiétantes fragilités, au point d’être considérés par les opposants comme une tentative de contourner la critique sociale en instrumentalisant son expression. Un important travail reste donc à effectuer, à la fois citoyen et académique, pour réussir à co-construire une vision du futur où pourront cohabiter différents horizons.

Aller plus loin

Edward Palmer Thompson, The Poverty of Theory and other essays, Londres, Merlin Press, 1979.
François David Sebbah, Qu’est-ce que la « technoscience » ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, Paris, Les Belles Lettres, 2010.
Francis Chateauraynaud, « Des prises sur le futur. Regard analytique sur l’activité visionnaire », dans Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly et Alain Kaufmann, Du risque à la menace. Retour sur la société du risque, Paris, Puf, 2013.
Xavier Guchet, Les Sens de l’évolution technique, Paris, Léo Scheer, 2005.

Pour citer cet article :

Clément Mabi, « Comment arrêter le progrès », La Vie des idées , 5 février 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Comment-arreter-le-progres.html

Nota bene :

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par Clément Mabi , le 5 février

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Notes

[1Nous pensons ici au débat public organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) sur le centre de stockage de déchets nucléaires CIGEO de 2013 qui a connu d’importantes tensions ayant conduits à l’empêchement des réunions.


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