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Ce que l’historien traque

par Stéphanie Polack , le 6 mai 2013

Domaine(s) : Art & littérature | Histoire

Mots-clés : archives | folie | fiction | micro-histoire

Dans un roman-enquête, l’historien Philippe Artières part sur les traces de son grand-oncle jésuite assassiné. Chemins de traverse, illégalismes, usurpations, jeux de rôle : l’histoire devient un terrain d’investigation pour comprendre d’où l’on vient et vers quoi on tend.

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Recensé : Philippe Artières, Vie et mort de Paul Gény, Paris, Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2013. 224 p., 19 €.

L’historien Carlo Ginzburg voit une analogie entre les méthodes d’investigation du critique d’art Giovanni Morelli, du psychanalyste Sigmund Freud et du détective Sherlock Holmes. Il décrit une méthode interprétative fondée sur les faits marginaux, les écarts, seuls considérés comme révélateurs : les détails, la force évocatrice de l’infinitésimal et des accrocs, les liens sensibles – voire ésotériques – que l’expert entretient avec eux lui permettraient de saisir une réalité plus profonde, impossible à appréhender autrement [1].

Philippe Artières est historien lui aussi. Il s’est spécialisé dans les écritures ordinaires, c’est-à-dire, là encore, les traces souvent négligées, quotidiennes, non stabilisées et parfois peu lisibles (correspondances, carnets personnels, brouillons, journaux intimes, principalement des écrits de criminels). Dans Vie et mort de Paul Gény, il revient sur la mort de son grand-oncle, prêtre et brillant intellectuel chrétien, assassiné en 1925 par un fou dans une rue de Rome. Paul Gény était aumônier des armées. Il a combattu dans les tranchées de 1914 à 1915, et notamment à Verdun. Après la guerre, il a travaillé à l’université, enseigné la philosophie, puis dirigé l’Institut supérieur de culture religieuse et organisé le congrès thomiste.

L’épiphanie du crime

À travers cette enquête « sauvage et partielle » touchant à un drame meurtrier, Artières s’interroge sur ce que l’historien traque : accidents, indices, symptômes ? Il pose aussi des questions d’ordre généalogique, existentiel et littéraire : comment commémorer une disparition relevant à la fois de la tragédie familiale et de l’anecdote historique ? Artières désire « faire présence aujourd’hui de cette mémoire ordinaire, d’événements qui sont passés à l’oubli et qui pourtant font savoir sur le passé » (p. 49). Mais comment écrire l’histoire d’un crime ? Comment faire de l’opération qui le restitue à la fois une quête, un hommage rendu aux morts et un paradigme ?

Si Morelli, critique d’art et collectionneur, développa des méthodes et élabora des techniques visant à distinguer les copies des originaux, Philippe Artières, à travers la restitution littéraire du meurtre de son grand-oncle commence au contraire par une usurpation, un travestissement, un simulacre, un petit théâtre anachronique : l’auteur se déguise en prêtre et se promène dans les rues de Rome. Il mime et reproduit les gestes de son aïeul avant le drame de 1925. L’écrivain-chercheur serait-il d’abord un comédien, un faussaire ? Veut-il « refaire ce que le maître a fait » (p. 13), rechercher la même manière de commencer, suivre « au plus près le geste du peintre », à l’image des artistes travaillant dans les ateliers pour « devenir peintre comme on le fut de Van Eyck à Delacroix » ?

Il s’agit en tout cas de rejouer la scène, de la copier, en endossant les oripeaux de la victime – en l’occurrence une soutane. Il s’agit de l’incarner, de se mettre dans ses pas, via San Basilio, jusqu’à reproduire l’événement criminel. Artières en favorise ainsi la restitution illusoire dans Rome, pour ensuite en provoquer – non plus dans la ville, mais dans l’espace littéraire et textuel – l’épiphanie inattendue.

Les métamorphoses de l’historien

Artières oscille en permanence entre le profane et le sacré, le sauvage et le légal, la rigueur académique et la tentation délinquante. Le voyou semble pour lui une figure fraternelle anonyme, l’idéal du moi de l’historien, celui qui assurerait sa vitalité créative. Ainsi présente-t-il sa démarche non seulement comme celle d’un faussaire, mais comme celle d’un « voleur », d’un « truand », d’un « pilleur », par exemple lorsqu’il photographie des documents historiques ou consulte des archives chez les jésuites. Se travestissant en homme d’église pour retracer le parcours de Gény dans Rome, l’écrivain-historien explique qu’il ne craint rien juridiquement, le travestissement n’étant pas un délit. Mais, ajoute-t-il, il n’en a pas toujours été ainsi : « Juste après la Révolution, à la naissance du Code pénal, il exista un délit d’usurpation, le port illicite d’un costume ou d’une décoration » (p. 26).

L’acte faussaire ou voyou aurait aussi une fonction de mémoire. En attendant qu’une plaque officielle rappelle, via San Basilio, l’assassinat du prêtre, Artières veut « forcer l’acte mémoriel » et dresse un inventaire des inscriptions – enseignes, gravures ou graffitis – tapissant, depuis ses origines antiques, les murs de la cité. Il crée des affiches qu’il placarde dans la rue, avant que l’inscription honorifique autorisée se greffe sur elles – sorte de palimpseste urbain. Artières se fait interpeller par les forces de l’ordre.

Il se réinvente encore en homme-sandwich, pour promener dans la capitale les pensées de son grand-oncle jésuite et projette sur les murs de la Villa Médicis l’une des citations de Paul Gény. Il traque de mille manières la transgression possible comme une voie d’accomplissement. Artières veut s’affranchir des codes, des frontières, des cadres (universitaires, esthétiques, juridiques), au risque de certaines formes d’errance. Ce qui l’intéresse le plus, au fond, c’est peut-être la tentation vagabonde, le noyau psychotique, la part de folie ou d’ombre que recèle tout acte ou tout être. Gény nous dit à travers l’auteur : « Toute erreur suppose, du moins chez l’homme capable de réflexion parfaite, une part de volonté. Il n’y a pas d’erreur invincible » (p. 88). Nous y voilà : pour réfléchir, il faut vouloir se confronter à l’erreur. La perversité du postulat se révèle féconde : elle nous amène à envisager qu’on a besoin de la faute, voire de l’égarement, pour le vaincre et réussir à penser, créer – vivre en homme.

Dans son livre, l’auteur brosse un portrait morcelé de Gény, empruntant, au risque de s’y perdre, des « chemins de traverse » pour le débusquer, mêlant et inoculant au corps textuel des fragments d’archives, de journaux, de correspondances, partant également de leurs blancs – de ce qu’ils ne révèlent pas – pour tenter d’imaginer et de comprendre qui était cet homme qu’il n’a pas connu. Mais Artières part également à la recherche du tueur fou. Il s’adresse à lui comme à un frère perdu. Artières s’invente une filiation avec le tueur, dans un heureux brouillage identitaire. À travers sa quête historique et familiale, l’auteur devient presque étranger à lui-même et semble demander soudain : qui est Philippe Artières ?

La vie comme terrain d’investigation

Vie et mort de Paul Gény fait l’éloge de l’effraction, des abordages illégaux. L’auteur passe par-dessus les barrières du centre d’archives et manque de s’y faire enfermer pour y avoir davantage accès. Artières se vit en pirate. Il y a peut-être une naïveté adolescente à croire autant à l’affirmation de soi par la délinquance. Quand son antivol de vélo se bloque, il panique à l’idée de se voir emprisonner dans les archives. Peut-être cette image-là agit-elle comme un rosebud : la peur de se laisser limiter, prendre, fossiliser dans ses recherches, dans une définition trop étroite de soi-même, le glace et l’effraie. Artières n’en finit plus de traquer sa propre liberté à travers sa capacité à jouer, à subvertir, à transgresser.

Président du Centre Michel Foucault, Philippe Artières s’est aussi intéressé à l’histoire de la folie. Alors si les sciences physiques revendiquent la devise scolastique selon laquelle « Individuum est ineffabile  » (de ce qui est individuel, on ne peut pas parler), on comprend que l’historien, même s’il se réfère à des séries de phénomènes comparables, ne s’illustre pas exclusivement dans l’analyse objective. Sa stratégie cognitive, comme ses codes d’expressions, restent fondamentalement individualisants. En ce sens, l’historien peut se comparer au médecin qui utilise les cadres nosographiques pour analyser la maladie spécifique d’un patient particulier.

Comme le dit Ginzburg, la connaissance historique est toujours indirecte, indiciaire, conjecturale. Elle peut devenir le lieu d’intuitions, d’actes inattendus, d’entreprises étranges, de visions médiumniques. On pense parfois aussi au métaphysicien, chrétien ésotériste, René Guénon, contemporain de la disparition de Gény et mort en 1951. Il croyait en la force de l’intuition, exposant point par point les imperfections inhérentes, selon lui, à la scholastique et au thomisme. Il évoquait, dans L’Erreur spirite (1923), les « influences errantes » de certains disparus, le pouvoir muet des trouées d’une histoire familiale, polarisant l’énergie des vivants et les menaçant de hantises, de déviances, de métamorphoses [2].

Avec Artières, l’historien devient un philosophe, un artiste expérimental, un chaman, un délinquant, un écrivain. Il porte à incandescence ses contradictions internes, reconstitue l’histoire des siens, joue, réinvente sa généalogie, en tire des équations existentielles, s’adresse aux morts. Il croit en la violence subjective et dans le fait que la vie peut devenir un terrain d’investigation terrible et parfois ludique pour comprendre d’où l’on vient, vers quoi l’on tend, et qui l’on est.

par Stéphanie Polack , le 6 mai 2013


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Pour citer cet article :

Stéphanie Polack, « Ce que l’historien traque », La Vie des idées, 6 mai 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ce-que-l-historien-traque.html

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Notes

[1Carlo Ginzburg, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire », in Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 139-180.

[2René Guénon, L’Erreur spirite, Les éditions traditionnelles, 1923.


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