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Ce que Néron dit de nous

À propos de : Donatien Grau, Néron en Occident. Une figure de l’histoire, Gallimard


« Parricide », « tyran », « monstre » : c’est peu dire que le dernier empereur julio-claudien n’a pas bonne presse. À l’aide d’une imposante documentation, Donatien Grau étudie l’image de l’empereur honni, du Ier siècle de notre ère jusqu’à aujourd’hui. Le roman de Néron se donne à lire comme une histoire de l’Occident.

Recensé : Donatien Grau, Néron en Occident. Une figure de l’histoire, Paris, Gallimard, 2015, 416 p., 32 €.

Retracer l’évolution d’une des figures les plus fascinantes de la culture occidentale ; faire dialoguer 2000 ans d’histoire, d’art et de littérature ; suivre pas à pas l’élaboration d’un des mythes ayant tant fait couler l’encre que ses ramifications sont devenues innombrables, et le dossier impossible à maîtriser : tel est le défi que relève ici Donatien Grau, en décryptant l’image de Néron du Ier siècle de notre ère à aujourd’hui.

Son ouvrage réalise – héroïquement, serait-on tenté de dire – un projet caressé par nombre de spécialistes, mais resté jusqu’à présent à l’état de fantasme : l’accomplissement d’une telle entreprise, assurément, force le respect. Car tout est passé au crible de l’auteur, de la littérature au cinéma, du monnayage antique aux fresques de la Renaissance italienne, de Spinoza aux romanciers du XXe siècle. La documentation disséquée est immense et examinée avec précision.

Quatorze années de règne

Le mois de décembre 37 après J.-C. voit naître Lucius Domitius Ahenobarbus, futur Néron ; celui-ci succède à Claude à la tête de l’Empire romain en 54 ; il trouve la mort en 68. De ces 14 années de règne, la postérité retiendra, à tort ou à raison, les parricides, l’incendie de Rome, la première persécution des chrétiens, les débauches multiples, l’inceste, la passion pour le théâtre et le chant, en d’autres termes tous les ingrédients d’une bonne tyrannie. La monstruosité de Néron est telle que l’histoire semble dépasser la fiction : aussi les historiens se sont-ils évertués à reconstituer la réalité de ce que fut le dernier empereur julio-claudien [1].

Mais ce n’est pas l’histoire du règne de Néron qui intéresse Donatien Grau. C’est son image, à la fois celle qu’il s’est donnée et celle que l’on a imposée de lui ; ce sont les constituants de ce qu’il nomme « une construction historique et rhétorique » (p. 17), analysés depuis leur matrice antique jusqu’à aujourd’hui. Ce faisant, l’auteur cherche à répondre non pas à la question « Qui est Néron ? », mais « Qu’est-ce que Néron ? » ; non pas « Que sait-on de lui ? », mais « Que dit-il de nous ? ».

La cristallisation du mythe

L’auteur commence son enquête par l’image véhiculée, à l’époque de Néron, par la littérature et la numismatique auliques, c’est-à-dire courtisanes et partisanes : un Néron à la fois nouvel Auguste, nouvel Apollon, optimus princeps garant de l’ordre du monde et instaurateur d’un nouvel âge d’or. Les sources compulsées sont nombreuses et de tout ordre, leur analyse précise et circonstanciée – quoique l’on puisse regretter l’absence d’illustrations et de planches, qui auraient permis au lecteur de visualiser les nombreuses monnaies évoquées (p. 51-60), ainsi que, par la suite, les toiles et fresques commentées.

Au sortir de l’ère néronienne, l’auteur repère 4 strates d’évolution de la figure du « monstre » julio-claudien. D’abord, aux lendemains de la mort de Néron, l’accession rapide de celui-ci au statut de tyran, et la cristallisation de sa légende : « L’époque est à l’élaboration d’une figure mythique plus qu’historique » (p. 104), par des auteurs soucieux de prendre l’exact contrepied de tout ce que la littérature de cour avait patiemment bâti.

Car, très vite, Néron est devenu le tyran-type. Déjà, la tragédie-prétexte Octavie, que l’on date généralement des premiers Flaviens, fait de l’empereur l’archétype du monstre. Selon Donatien Grau, la figure antique de Néron se situe « au carrefour de deux voies : celle du pouvoir et celle de la tragédie » (p. 131). Sans doute faudrait-il nuancer un peu : le Néron de la littérature antique relève souvent autant, voire parfois davantage, de la farce que de la tragédie ; il suffit, pour s’en convaincre, de lire les pages que des auteurs comme Philostrate ou Suétone consacrent au dernier Julio-claudien. La peinture de la « faiblesse » néronienne, que Donatien Grau évoque au sujet du dramaturge baroque Tristan l’Hermite (p. 253), remonte en fait à Tacite.

La deuxième étape est le moment chrétien. La figure du tyran se précise et s’étoffe. Promu, par la littérature apologétique des premiers siècles de notre ère, primo-persécuteur de la secte chrétienne, Néron est désormais lié à la figure de l’Antéchrist. Jusqu’à la fin du Moyen Âge, le roman de Néron reçoit une lecture presque exclusivement religieuse, laquelle ne manque cependant pas de s’inscrire dans la lignée des condamnations païennes du personnage, qu’elle perpétue et renouvelle :

Cette constitution chrétienne de Néron ne se positionne pas dans le refus des traditions païennes, mais dans l’intégration et le dépassement. (p. 201)

Une nouvelle configuration de l’imagerie néronienne

À partir de la Renaissance, à la faveur de la redécouverte des œuvres de l’historien latin Tacite, le mythe de Néron entre dans une nouvelle phase. Renouant avec l’histoire antique et les auteurs païens, les écrivains offrent du tyran une version profane et déchristianisée et l’assujettissent aux réflexions politiques de l’époque, centrées sur la question du « meilleur gouvernement, de la monarchie, de ses excès et de ses limites, notamment liés au problème de la tyrannie » (p. 217). La figure de Néron, revenant à ses sources, devient une mine d’anecdotes et d’exemples destinés à l’édification du lecteur.

Mais les libertins, et à leur suite les Lumières, veillent. Jetant un regard critique sur la sacro-sainte parole tacitéenne et les clichés hérités de l’Antiquité, ils amorcent une entreprise de réhabilitation du personnage ou, du moins, s’attachent à en donner une image plus complexe et plus nuancée : esprit de révolution oblige, ils n’hésitent pas à remettre en cause la vulgate et à donner de Néron une image plus positive.

Reste la dernière phase, qui s’ouvre avec les romantiques : celle où le personnage de Néron se voit déconnecté des spéculations politiques et des considérations religieuses, pour devenir soit, non plus une figure de tyran honni, mais un esthète admiré et la préfiguration de l’artiste à la fois sublime, iconoclaste et torturé, soit, dans le domaine de la recherche, un objet d’investigation et un champ d’exercice pour la philologie naissante et la science historique. Le Néron mythique et rhétorique de la littérature et des arts a désormais laissé place au « Néron des manuels » (p. 337). La psychologie et le culte du moi sont aussi passés par là : de plus en plus, c’est l’intériorité de Néron, un Néron figuré de manière plus humaine, qui intrigue et fascine.

Épistémologie de Néron

C’est donc au sein du vaste champ de l’histoire des idées que s’inscrit la réflexion de Donatien Grau. À travers et par-delà le cas Néron, son essai nous ouvre les portes de la culture occidentale, ses fantasmes, ses préoccupations, la constitution de ses savoirs. L’auteur décrypte l’idéologie impériale antique, dévoile les balbutiements de la pensée chrétienne archaïque, révèle les arcanes des spéculations médiévales, le fonctionnement de la pédagogie humaniste, les stratégies rhétoriques des frontistes, et jusqu’aux scrupules des universitaires actuels :

Si l’on reprend les figures de l’empereur dans cette perspective, on se rend bien compte qu’il accompagne presque sans exception les grands mouvements occidentaux : la montée en puissance d’une théocratie à Rome, la crise du judaïsme, le surgissement et l’institutionnalisation du christianisme, la fin du paganisme, la perte d’une partie du savoir païen, la continuité d’une connaissance des mondes anciens alors même que ce souvenir était perdu, la peur eschatologique au Moyen Âge et à la Renaissance, le retour de l’Antiquité dans le cadre de l’humanisme, l’apparition de la Réforme, la mise en cause du pouvoir monarchique, la constitution des disciplines du savoir, la libre-pensée, le développement du sentiment esthétique et de la figure de l’artiste, la révolution scientifique, les totalitarismes du XXe siècle, la terreur nucléaire, jusqu’à l’essor de la société de consommation et le triomphe du sujet qui fantasme sa propre intériorité, sa propre différence. (p. 372-373)

Là s’explique assurément la fortune du souvenir de Néron à travers les siècles et à travers le monde : figure du passé, le personnage de Néron se raconte au présent. Car, dès lors qu’ils abordent le « cas Néron », les auteurs – tant les historiens que les poètes, les chercheurs que les peintres, les philosophes que les cinéastes – en disent autant sur eux-mêmes et leur époque que sur le dernier Julio-claudien et la sienne. Plus que jamais, le roman de Néron se donne à lire comme une histoire de l’Occident.

Pour citer cet article :

Laurie Lefebvre, « Ce que Néron dit de nous », La Vie des idées , 8 septembre 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ce-que-Neron-dit-de-nous.html

Nota bene :

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par Laurie Lefebvre , le 8 septembre

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Notes

[1Lire notamment le Nero d’Edward Champlin, publié en 2003 chez Belknap Press et réédité en 2005.



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