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Bourdieu, leçon sur la méthode

À propos de : Pierre Bourdieu, Sociologie générale, vol. 1. Cours au Collège de France 1981-1983, Seuil/ Raisons d’agir


Les deux premières années d’enseignement de Bourdieu au Collège de France constituent moins une introduction générale à ses concepts qu’une longue plongée dans sa méthode, au carrefour de la réflexivité, du symbolique et de l’analyse structurale.

Recensé : Pierre Bourdieu, Sociologie générale, vol. 1. Cours au Collège de France 1981-1983, éd. établie par P. Champagne, J. Duval, F. Poupeau, M.-C. Rivière, Paris : Seuil/Raisons d’agir, 2015, 752 p., 30 €.

Élu au Collège de France au printemps 1981, Bourdieu choisit d’intituler ses cinq premières années d’enseignement « Cours de sociologie générale », avec la visée manifeste de « présenter les linéaments fondamentaux » de ses travaux. À la différence de ses cours précédemment publiés à titre posthume (ceux très généraux sur l’État [1] et ceux plus détaillés, mais tout aussi captivants, sur Manet), ce premier volume, qui regroupe ses deux premières années d’enseignement, reprend dans l’ensemble des recherches qu’il vient de publier (La Distinction, Le Sens pratique, « La sainte famille [2] » et Ce que parler veut dire) ou qui ont été publiés depuis (Homo Academicus et Les Règles de l’art).

Si elles ne présentent pas de réflexions inédites, ces leçons ne manquent pas d’intérêt pour autant. On a plaisir à retrouver le parler de Bourdieu, sa modestie, son humour, son intransigeance scientifique, la pluralité de ses champs de recherche et la puissance corrosive de ses concepts. À l’opposé de la leçon d’agrégation ou du concours d’éloquence, dont l’auto-satisfaction complaisante lui fait horreur, il progresse volontairement à petits pas, désamorçant par avance les contresens et les critiques tout en questionnant les présupposés de la moindre affirmation qu’il se risque à lancer (cette extrême prudence donne d’ailleurs à l’ensemble, et notamment aux quatre premiers cours, une allure parfois un peu laborieuse, hésitante et répétitive, qui me ferait déconseiller ce volume aux lecteurs désireux de s’initier à la pensée bourdieusienne [3]).

La sociologie, science de la réflexivité et du symbolique

S’adressant à un public nombreux, composé de sociologues apprentis ou confirmés (qu’il encourage à prolonger ses réflexions), d’auditeurs parfaitement novices (qu’il traite avec beaucoup de prévenance), mais aussi de confrères du Collège (qu’il espère convaincre de l’utilité de ses outils pour mettre à jour « l’inconscient épistémologique des spécialistes des sciences humaines »), Bourdieu commence son cours par les fondamentaux : que fait le sociologue ? Comment le fait-il ? Quel est son objet ? Quels pièges doit-il éviter ?

Et pour lui, le principal problème que rencontre tout sociologue, c’est de classer des individus qui passent eux-mêmes leur temps à classer et à se classer. Que faire des découpages que les gens et les groupes ne cessent d’opérer pour se différencier les uns des autres ?

Pour éviter de projeter ses propres représentations sur celles des acteurs sociaux, la première tâche du sociologue « consiste à recueillir aussi naïvement que possible ces catégorèmes [que tout un chacun utilise spontanément pour classer], à les enregistrer tels quels en essayant toujours de savoir par qui ils sont produits, par qui ils sont utilisés, quel est leur champ de validité ». Ainsi faut-il essayer de comprendre, par exemple, quels critères utilisent les professeurs d’université pour se définir et se distinguer les uns des autres.

À ses yeux, la société est le siège non pas tant d’une lutte des classes que d’une « lutte des classements » pour savoir comment les individus sont classés, dans quelles catégories, par qui, selon quels critères, etc. Exercer un pouvoir, bien souvent, c’est établir légitimement des distinctions, tracer des frontières et instituer un groupe en le délimitant. Tout pouvoir se double ainsi d’un pouvoir symbolique, dont la possession permet d’imposer des classements connus et reconnus, de circonscrire un groupe où ces classements sont effectifs, de représenter ce groupe (dans tous les sens du terme), de lui parler avec autorité et de parler en son nom, ou, plus généralement, d’imposer un mode de représentation légitime du monde social. Et Bourdieu de revenir ici sur les apports de la sociolinguistique et de la philosophie analytique du langage, sur les actes d’institution, de constitution, de nomination et de consécration, ainsi que sur les notions de mandat et de délégation – autant de réflexions publiées notamment dans Ce que parler veut dire, puis étayées dans Langage et pouvoir symbolique, qu’il résume ici d’une phrase forte : « Les mots sont toujours des mots d’ordre. »

Au fil de ces deux années d’enseignement, la sociologie prend ainsi les traits d’une « science des pouvoirs symboliques [4] », comme il la définissait dans sa leçon inaugurale. Et il n’est pas anodin qu’il consacre toute sa première année de cours à la dimension symbolique du social.

Bourdieu structuraliste ?

Le second intérêt de ces cours, c’est de montrer ce que Bourdieu doit à la méthode structurale. Il admet par exemple avoir élaboré la notion de champ « par l’application aux sciences sociales d’un mode de pensée qu’on pourrait appeler grosso modo structuraliste ». Un champ, c’est un espace de positions qui n’ont de sens que les unes par rapport aux autres ; et le propre d’une position, c’est qu’elle diffère des autres positions possibles (je suis ce que les autres ne sont pas).

Tel qu’il le décrit ici, le monde social s’organise par pôles antagonistes, selon des jeux de contraires et de contrastes. « La logique du symbolique est presque automatiquement dualiste », explique-t-il, observant que « tous les espaces tendent à s’organiser selon des oppositions +/- » (haut/bas, intérieur/extérieur, distingué/vulgaire, masculin/féminin, public/privé, droite/gauche, etc.). Le réel est relationnel, et le relationnel est très souvent oppositionnel (un patron n’est pas un contremaître, et un contremaître n’est pas un ouvrier, et un ouvrier français de souche n’est pas un ouvrier immigré, etc.). Nos mille manières de nous classer les uns les autres sont autant de manière de différer les uns des autres, consciemment ou inconsciemment, et nous déployons souvent une énergie phénoménale pour défendre les frontières qui nous distinguent de ceux dont on veut se distinguer. Au mot de Spinoza : « toute détermination est négation », Bourdieu ajoute : « c’est particulièrement vrai dans le monde social ».

S’il se réclame du structuralisme, il réaffirme son aversion pour les penseurs marxistes et pour le concept d’idéologie, qui réduit les représentations au rang d’illusions trompeuses. Il s’oppose de même à la sociologie interactionniste, qui accorde insuffisamment d’importance à la dimension symbolique du social et peut conduire à une conception machiavélienne de l’histoire (tel groupuscule est responsable de tels actes qui ont provoqué telles conséquences etc.). « La notion de champ se construit contre la notion d’interaction », lance-t-il même sans détour (car lui aussi se pose en s’opposant).

La sociologie, à ses yeux, ne consiste pas à observer des interactions visibles ; elle analyse des relations et des positions sociales, avec tout ce qu’elles ont de caché, d’inconscient, d’impensé, de non-dit. Il n’est pas forcément besoin d’interactions pour qu’il y ait relation, tout comme il n’est pas forcément besoin de représentations objectivables pour qu’il y ait sens. Selon lui, « ce que la sociologie a pour objet de décrire, ce sont des choses tout à fait invisibles, des relations qui ne se laissent pas photographier. » Si le sociologue doit partir des catégories que les individus emploient pour se classer, il doit ensuite les réinscrire dans des rapports de force et des jeux de positions au sein de champs qui sont généralement méconnus. Bref, il doit construire les espaces sociaux dont il entend expliquer la logique.

Pour ce faire, Bourdieu propose de substituer, aux oppositions pratique/représentation, réalisme/idéalisme et individu/société, la triade champ/habitus/capital. Consacrant l’essentiel de ces deux premières années d’enseignement à sa méthode, au pouvoir symbolique, à la notion d’habitus et à une esquisse du concept de champ, il renvoie aux cours suivants l’étude des rapports entre habitus et champ, l’analyse du rapport entre champs et capitaux, et la recherche des invariants du fonctionnement des champs. Ce qui promet un deuxième volume sans doute davantage passionnant, qui formera avec celui-ci le brouillon foisonnant du grand ouvrage de synthèse sur sa théorie des champs que Bourdieu n’a finalement jamais publié [5].

Pour citer cet article :

Thibault Le Texier, « Bourdieu, leçon sur la méthode », La Vie des idées , 17 février 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Bourdieu-lecon-sur-la-methode.html

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par Thibault Le Texier , le 17 février

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Notes

[1Sur l’État : cours au Collège de France, 1989-1992, éd. établie par P. Champagne, R. Lenoir, F. Poupeau et M.-C. Rivière, Paris : Seuil/Raisons d’agir, 2012.

[2« La sainte famille : L’épiscopat français dans le champ du pouvoir », avec M. De Saint Martin, Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 44, n°1, 1982, p. 2-53.

[3Pour cela, l’ouvrage de référence reste Réponses : pour une anthropologie réflexive, avec L. Wacquant, Paris : Seuil, 1992.

[4Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon, Paris : Éditions de Minuit, 1982, p. 56.

[5Il écrit en effet dans une note des Règles de l’art  : « J’ai essayé de dégager les propriétés générales de champs […] dans les cours que j’ai donnés au Collège de France de 1983 à 1986 et qui feront l’objet d’une publication ultérieure. » (Les Règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris : Seuil, 1992, p. 257).


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