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Vautrin épris de Rubempré, vieux garçons et vieilles filles, les amantes de La Fille aux yeux d’or : de nombreux héros, chez Balzac, ne satisfont pas à l’idéal de la famille bourgeoise qui va tyranniser tout le XIXe siècle. Foin de la banale division entre homosexualité et hétérosexualité, Michael Lucey renouvelle la critique balzacienne en montrant comment les dispositions psychiques et sexuelles des personnages dépendent de l’économie, des structures familiales et des formes matérielles de l’héritage.

Recensé : Michael Lucey, Les Ratés de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité, traduit de l’américain par Didier Eribon, Paris, Fayard, 2007. 350 p., 23€.

couverture du livreOn pourrait définir la valeur d’une œuvre littéraire comme sa capacité à susciter des interprétations multiples et renouvelées, sans jamais s’y laisser réduire. La Comédie humaine est de ces livres qui, constamment republiés, ne cessent de provoquer le commentaire et échappent à la pétrification patrimoniale par cette constante réactualisation. Il y a eu des Balzac monarchistes et des Balzac marxistes, des Balzac matérialistes et des Balzac visionnaires, des Balzac romantiques, réalistes, des stendhaliens ou encore des proustiens. En voici un, comme le dit joliment son auteur, professeur de littérature française à l’université de Berkeley, qui est « un peu californien » – relu, notamment, à la lumière des queer studies et subtilement rendu en français par Didier Eribon.

Queer : « déviant », « bizarre », « étrange », « atypique », « homosexuel », selon les cas. Il s’agit ici moins d’une catégorie incitant à la déconstruction radicale des identités sexuelles et de genre que d’une méthode propre à faire apparaître toute la richesse sociologique de l’exploration balzacienne des sexualités. Il n’est pas seulement question des relations de même sexe, sujet bien connu de la critique balzacienne, autour du personnage de Vautrin, dont le livre renouvelle d’ailleurs puissamment l’analyse ; le livre s’intéresse surtout aux « familles alternatives », avec leurs célibataires et leurs vieilles filles : « familles » structurées par d’autres rapports que ceux du sang, paternités électives dans le cas de Rastignac et de Vautrin, amitié étrangement fusionnelle dans le cas de Pons et de Schmucke, sans parler de l’attachement inclassable de la cousine Bette pour Wenceslas, dont elle ne peut être ni la mère ni l’amante. L’auteur le souligne dans une note essentielle :

Mon usage du mot queer n’implique rien quant à la sexualité des personnes concernées. Il dénote plutôt une situation sociale non normative […] qui, bien sûr, d’une certaine manière, est liée à la sexualité, mais aussi aux comportements émotionnels, au rapport à la reproduction biologique, au rapport à la reproduction économique, à la reproduction des formes sociales telles que la famille – toutes ces dimensions étant inextricablement imbriquées les unes dans les autres dans la construction de la sexualité, qu’elle soit queer ou non, de toute personne (p. 304).

De ce fait, l’approche queer, loin d’apposer une grille de lecture de plus sur le texte balzacien, sert plutôt à appréhender ces formes sociales complexes et parfois instables dans lesquelles s’inscrivent les relations sexuelles, auxquelles les lectures sociales traditionnelles de Balzac sont d’ordinaire aveugles. On sait que la tradition marxiste s’attache bien davantage aux rapports de classe et aux conflits sociaux sous-jacents dans l’itinéraire triomphant ou contrarié de certains personnages [1]. Une certaine lecture féministe souligne les relations toute particulières de Balzac et de son public de « femmes de trente ans », bourgeoises malheureuses en amour qui élucident leurs frustrations au miroir du roman [2]. L’intérêt pour les structures familiales, le genre, la différence sexuelle ou la sexualité apparaît surtout dans les nombreuses lectures d’inspiration psychanalytique de Balzac. Michael Lucey s’en démarque ici, précisément parce qu’elles ignorent les personnages non-hétérosexuels, s’avèrent souvent silencieusement hétéronormatives et réifient les mécanismes sociaux incorporés en des « mécanismes psychiques anhistoriques » [3].

Le queer au service de l’histoire

La grande originalité du livre de Michael Lucey se situe dans l’alliance de la méthodologie queer et d’une forme d’historicisme radical. Car il s’agit bien de mettre au jour des formes sociales de sexualité qui intéressaient Balzac mais que nous percevons mal et que masque la division dominante homosexualité/hétérosexualité : celle-ci, souligne Michael Lucey, « n’est pas suffisamment souple ni suffisamment universelle pour rendre compte de la sexualité et de l’habitus en tout temps et en tout lieu et certainement pas dans les temps et les lieux où Balzac écrit » ; en revanche, elle est « un produit de l’histoire » et Balzac nous suggère bien combien une « telle division en catégories est devenue, au cours du XIXe siècle, un mode de perception de plus en plus prégnant dans l’esprit des agents sociaux » (p. 28).

On sait combien, chez Balzac, tout est social (la Comédie humaine s’est d’ailleurs intitulée, un temps, Études sociales [4]). Michael Lucey propose donc d’observer ces personnages un peu étranges au regard des normes sexuelles ou familiales, en rappelant les leçons fondamentales de la sociologie durkheimienne – les « faits psychiques […] ne sont en grande partie que le prolongement [des faits sociaux] à l’intérieur des consciences » [5] – et en s’appuyant sur la notion bourdieusienne d’habitus – cette sédimentation du social et de l’histoire dans l’individu. Il montre alors comment les personnages des romans reçoivent, habitent ou tentent de faire jouer les structures sociales dans lesquelles ils sont pris ou les institutions sociales qui les enserrent, comme les systèmes de la famille ou de l’héritage tels que les codifie, au début du XIXe siècle, le Code civil. Au fil d’analyses de textes extrêmement serrées, Michael Lucey souligne combien les dispositions psychiques des personnages, leur sexualité ou leur absence de sexualité, leurs névroses et jusqu’à leurs maux physiques sont étroitement liés à l’économie, aux structures familiales, aux formes matérielles et psychologiques de l’héritage : l’inaccessible héritage d’Eugénie Grandet sera le terreau de sa mélancolie. Dans le court roman de Pierrette, l’héroïne, recueillie toute jeune par d’affreux cousins célibataires qui lui interdisent d’entrer sur le marché matrimonial (car elle risquerait de détourner leur héritage), développe une chlorose, forme d’anémie qui empêche la menstruation et remonte ensuite vers le système digestif, les poumons, le cerveau. Cette terrible histoire, où les cousins célibataires, riches commerçants parisiens retirés à Provins, deviennent les piliers du parti libéral faute d’avoir été acceptés par la bonne société (le salon de Mme Tiphaine), articule avec une cruauté exemplaire les questions de famille, de transmission et de sexualité, le jeu des intérêts locaux dans une petite ville de province et leur constante politisation.

L’histoire au service du queer

L’introduction et les deux premiers chapitres du livre sont donc consacrés à ces personnages qui ne se marient pas. La deuxième partie du livre envisage les formes et les significations des relations sexuelles non reproductives, et notamment celles de même sexe : le compagnonnage de Pons et de Schmuke, la passion atypique de Bette pour Wenceslas et son amitié passionnée pour Valérie Marneffe, l’amour de Vautrin pour Lucien ou encore la dévorante passion entre deux femmes qui est le secret de La Fille aux yeux d’or.

Mais ces analyses n’interviennent qu’au terme d’un « interlude » historique où Michael Lucey livre un passionnant chapitre d’histoire sur les « relations de même sexe » dans les années 1830. Le professeur de littérature a ici abandonné les textes canoniques pour emprunter les habits de l’historien et tenter de restituer ce qu’il en était de la visibilité de l’« intimité sexualisée » entre hommes ou entre femmes à l’époque de Balzac. À nouveau, il ne s’agit pas de traquer de l’« homosexualité » à une époque où celle-ci, n’étant pas désignée comme telle, ne produisait pas d’effet de regroupement, mais de saisir des configurations sociales, historiquement changeantes, au travers desquelles certaines relations sexuelles sont vécues et exprimées. Il s’agit également de s’éloigner des élucubrations biographiques sur l’« homosexualité latente » et la « pédérastie » sublimée de Balzac [6] ou son « ambisexualité » [7] pour « comprendre la curiosité sociologique de Balzac pour les formes sociales qui contribuent à façonner les relations entre personnes du même sexe aussi bien que sa curiosité épistémologique pour la manière dont la catégorisation sociale des comportements sexuels affecte les conditions même de leur perception » (p. 131).

Michael Lucey livre alors une étude très précise des appréciations différenciées du marquis de Custine, aristocrate, homme de lettres, figure un peu scandaleuse du Paris des années 1820 et 1830, affichant volontiers une forme de dédain aristocratique à l’égard de l’opinion des autres et tentant d’ancrer dans cet éthos aristocratique la possibilité d’un discours sur la « camaraderie grecque ». Custine suscitait souvent des réactions indignées, alors même qu’on pouvait écrire avec neutralité, sinon bienveillance, sur le couple respectable formé par l’homme de lettres Théodore Leclerq et le journalise et ancien agent de l’Empereur Joseph Fiévée. Dans sa correspondance, Balzac se montre d’une remarquable discrétion à l’égard des frasques de Custine ; mais il met en scène des aristocrates bohèmes qui s’opposent à la domination croissante de la morale sexuelle bourgeoise. Michael Lucey revient alors au texte balzacien le plus explicite quant aux relations entre individus du même sexe, La Fille aux yeux d’or, qui se termine par une scène d’amour torride entre deux femmes. Henri de Marsay, un des grands débauchés de la Comédie humaine, qui découvre Paquita dans les bras d’Euphémie (la demi-sœur d’Henri), ne manifeste aucune surprise : « Il ne s’effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît un ami ». Il est seulement fâché d’avoir été préalablement utilisé par Paquita comme substitut de femme. Michael Lucey commente : « Ce sera la tâche de tout le reste du XIXe siècle de produire la surprise que la nouvelle de Balzac ne contient pas » ; en 1830 « le système bourgeois de perception de la sexualité […] n’était donc pas le seul disponible. Il était seulement en train de se former » (p. 170).

C’est dans ce cadre que sont ensuite évoqués les « drôles de cousins », Bette et Pons, puis la figure attendue du paria sexuel, Vautrin, la « tante » de la dernière partie de Splendeurs et misères des courtisanes. À nouveau, il s’agit bien de faire ressurgir des « dispositifs historiques » révolus associant relations sociales et formes de sexualité, en amont de la construction de la catégorie des « homosexuels ». Dans le monde de 1830, explique Michael Lucey, l’hostilité grandissante de l’ordre bourgeois à l’égard des comportements sexuels déconnectés des formes dominantes de la famille, de l’alliance et de la transmission pouvait être tenue à distance si l’on disposait d’un capital social culturel ou économique important : les romans de Balzac, dont le discours est souvent brutalement machiste ou patriarcal, sont à la fois l’un des (nombreux) vecteurs de cette hostilité mais surtout le lieu où se donnent à voir et s’éprouvent des forces sociales contraires.

Sociologie balzacienne et politique queer  : une leçon d’histoire littéraire

Michael Lucey ouvre son livre sur une proposition classique : Balzac fut un grand sociologue des temps pré-sociologiques. Avec Henry James, Lucey souligne que la sociologie tient au roman lui-même : l’imagination romanesque, chez Balzac, serait intrinsèquement sociologique et historique. Le roman ne fait pas seulement concurrence aux sciences sociales naissantes, autour de 1840, parce qu’il partage avec elles des questionnements et des modes de catégorisation du social (le type). Il interroge le monde social en tant que roman : la grande mosaïque de la Comédie humaine permet une figuration unique de la complexité du social [8]. Pluralité des conditions, pluralité des points de vue sur l’histoire et sur la société, incarnation des formes sociales mouvantes et concurrentes dans les psychismes et dans les corps des personnages, mais aussi dans les choses – maisons, robes, paysages. La reconnaissance de la puissance sociologique du roman se situe au plus près des usages qu’en firent, en leur temps, les premiers lecteurs des romans de Balzac.

Cependant, au fil du livre, Michael Lucey mène ses lecteurs sur les territoires moins balisés de toutes ces configurations sociales étranges (queer) incarnées et mises en jeu par tous ces « ratés de la famille ». L’histoire sociale des relations de même sexe dans la France d’avant Proust reste à écrire : celle-ci aura sans doute manqué à Michael Lucey pour asseoir les fortes intuitions qu’il formule à la lumière de Balzac. Mais son livre pourra servir de propédeutique à l’historien qui se risquerait sur ce terrain difficile : fidèlement foucaldien de ce point de vue, Michael Lucey excelle à repérer les configurations historiques enfouies et oubliées, à creuser des écarts, à restituer la multiplicité des discours concurrents. Le propos du livre est, de ce fait, discrètement mais tenacement politique : la quête historique doit en effet nous apprendre à reconnaître « notre propre contingence » (p. 221).

Les Ratés de la famille constitue sans doute l’un des livres les plus originaux publiés sur Balzac dans ces dernières années : ouvrage paradoxal où la théorie vient au service d’une forme inédite de disponibilité empiriste, il offre une subtile leçon d’histoire. Histoire littéraire ? Gageons que ce terme déplairait à l’auteur, qui se plait à penser, avec le roman, ce qu’on ne saurait penser sans lui. À coup sûr, une histoire avec la littérature, où la littérature apparaît comme initiatrice et se situe, tout à la fois, au dedans et au dehors. Au dedans comme forme qui contribue à constituer et instituer le social : le roman balzacien, avec d’autres, contribue à naturaliser disciplines et découpages sociaux ; il participe de ce moment historique qui pense certaines formes sociales de la sexualité comme des « perversions ». Michael Lucey suggère ainsi de ne pas lire Balzac avec Freud mais de les lire ensemble, car les « romans de Balzac reflètent, et en même temps réfléchissent sur, l’émergence d’un type de société dans laquelle la psychanalyse est chez elle » (p. 12). Mais la littérature est aussi ici ce qui fait écart et interroge les configurations historiques du dehors – lieu de « désordre » et de « bruit » (p. 197) qui vient mettre en péril les grands récits de l’histoire occidentale tout en désignant les modalités de leur production.

Pour citer cet article :

Judith Lyon-Caen, « Balzac queer », La Vie des idées , 29 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Balzac-queer.html

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par Judith Lyon-Caen , le 29 décembre 2008

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Notes

[1Voir surtout Georg Lukács, Balzac et le réalisme français (1951), traduit de l’allemand de Paul Laveau, Paris, La Découverte, 1999 ; et Pierre Barbéris, Balzac et le mal du siècle. Contribution à une sociologie du monde moderne, Paris, Gallimard, 1970.

[2Catherine Nesci, La Femme mode d’emploi. Balzac de la Physiologie du mariage à la Comédie humaine, Lexington (Kentucky), French Forum, 1992.

[3Parmi les très nombreux travaux cités par l’auteur, voir par exemple, sur la filiation, Janet I. Beizer, Family Plots. Balzac’s Narrative Generations, New Haven, Yale University Press, 1986.

[4En 1838, Balzac republie son roman La Peau de Chagrin (1831) chez l’éditeur Delloye comme le premier volume d’une série à venir, intitulée « Études sociales ». Cette série ne vit jamais le jour, sans doute à cause de la faillite de Delloye en 1839. Balzac groupa ensuite ses romans dans un ensemble intitulé La Comédie humaine, publiée par Furne. À ce sujet, voir Nicole Felkay, Balzac et ses éditeurs. Essai sur la librairie romantique, Promodis, 1987, et Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours. Chronologie de la création balzacienne, Presses du CNRS et Presses universitaires de Vincennes, 1992.

[5De la division du travail social, Paris, Alcan, 2e édition, 1902, p. 341, cité par Michael Lucey, p. 12.

[6Suzanne Jean Bérard, La Genèse d’un roman de Balzac : Illusions Perdues, 1837, Paris, Armand Colin, 1961, 2 vol.

[7Pierre Citron, Dans Balzac, Paris, Le Seuil, 1986.

[8La puissance intrinsèquement sociologique de la Comédie humaine a également été soulignée par certains historiens particulièrement balzaciens, comme Louis Chevalier. Voir « La Comédie humaine, document d’histoire ? », Revue historique, juillet 1964, p. 27-48.


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