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L’assassinat de Marat, « l’ami du peuple », par Charlotte Corday constitue un véritable « événement-traumatisme ». Guillaume Mazeau lui restitue toute sa place, et surtout toute son ambiguïté et sa conflictualité, dans l’histoire de la Révolution bien sûr, mais aussi plus globalement dans notre histoire nationale.

Recensé : Guillaume Mazeau, Le Bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat. 1793-2009, Seyssel, Champ Vallon, 2009.

C’est à un bain original que Guillaume Mazeau invite le lecteur. Un bain en eau trouble : celle, sanglante et bouillonnante, de la célèbre baignoire de Marat. L’assassinat de « l’ami du peuple » par Charlotte Corday, image d’Épinal de la Révolution, est un attentat politique, de dimension quasi religieuse, par lequel une jeune noble normande pensait naïvement arrêter la Révolution devenue à ses yeux une tyrannie. Mais par delà les figures fantasmatiques – et inversées – de Corday et de Marat, c’est un événement considérable dans l’histoire de la Révolution, d’abord indéchiffrable, puis sans cesse recomposé depuis deux siècles.

Toutes ses manifestations, toutes ses traces (notamment iconographiques), tous ses usages sociaux sont traqués dans ce livre. C’est la multiplicité des expériences possibles de l’événement, survenu le 13 juillet 1793 mais envisagé sur plus de deux siècles, que vise Guillaume Mazeau. Par là-même, il cherche à faire éclater les frontières, à ses yeux artificielles, de l’histoire et de la mémoire. Longtemps abandonné à l’anecdote ou à l’érudition locale, l’attentat de Corday a été refoulé depuis la fin du XIXe siècle d’une histoire républicaine soucieuse de gommer certaines aspérités du conflit civil. Guillaume Mazeau lui restitue ici toute sa place, et surtout toute son ambiguïté et sa conflictualité, dans l’histoire de la Révolution bien sûr, mais aussi plus globalement dans notre histoire nationale. Son objectif est clair : « déplier l’événement » (p. 23), sans chercher à en extraire une « vérité » univoque. La méthode, depuis le Dimanche de Bouvines jusqu’à l’ouvrage de Thomas Bouchet sur l’insurrection de juin 1832 [1], pourra sembler familière : esquisser la naissance et la réception éclatée d’un événement, remonter à ses « sources » – sinon à ses causes – (p. 186), puis saisir ses reconfigurations par la mémoire. L’ampleur de la documentation utilisée, le rejet de toute exclusive de genre, l’engagement de l’auteur dans son écriture, font pourtant de ce livre un ouvrage singulier, inclassable car ouvert à toutes les formes d’histoire possibles. En atteste notamment le foisonnement des références aux diverses sciences sociales.

Un événement-traumatisme ?

La mort de Marat, comprend-on au fil de l’ouvrage, est un quasi-régicide. En raison des transferts de sacralité opérés, l’assassinat de l’ami du peuple brise l’ordre politique. Comme la mort du roi, la mort de Marat est anticipée et suivie par des rumeurs incontrôlables. Comme la mort du roi, elle divise la Cité en profondeur. Les autorités doivent contrôler l’information et contenir les émotions populaires pour prévenir une possible insurrection punitive. Comme le roi défunt, Marat fait l’objet d’un véritable culte, avec ses reliques, ses stations, et l’auteur voit dans sa pompe funèbre l’image inversée de funérailles royales. Pour toutes ces raisons, l’attentat de Charlotte Corday relève sans doute de l’événement-traumatisme, concept proposé par l’historien Michel Vovelle.

Dans des pages produisant un bel effet de réel, l’auteur institue l’espace du crime en acteur de l’événement. La résidence de Marat, dans l’hôtel de Cahors, située faubourg Saint-Germain, est au cœur de la sociabilité des Cordeliers. Ces derniers entretiennent avec Marat des relations plus ambiguës qu’on ne l’imagine, mais l’événement change la donne et ils se font les gardiens privilégiés de sa mémoire – et de sa sépulture (de corps et de cœur). Le quartier est aussi celui de l’imprimé et de l’estampe – la rue Saint-Jacques et les quais de Seine sont tout proches. Ceux qui racontent ou peignent l’événement sont donc fréquemment des voisins, rapidement dépêchés sur les lieux – tels le peintre Jean-Jacques Hauer et le pamphlétaire Lebois. Enfin, les acteurs immédiats du drame – Simone Evrard, la compagne de Marat, les voisins les plus proches, le commissaire de police du quartier, les représentants escortant Corday vers la prison voisine de l’Abbaye – ont une obsession : empêcher la vengeance punitive du peuple, pour mieux soumettre Corday à la justice révolutionnaire et prévenir un complot que l’on imagine vaste.

L’événement suscite douleur, effroi et colère dans les sections parisiennes – moins toutefois que l’assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau quelques mois plus tôt, à en juger par le nombre d’adresses envoyées à la Convention (p. 98). En revanche, l’événement dérive plus encore vers l’imaginaire, dans le contexte de l’insurrection fédéraliste, un mois après le « coup d’État » montagnard des 31 mai et 2 juin 1793. Les rumeurs, parfois orchestrées d’en haut, se multiplient. L’assassin serait un homme déguisé en femme. La mort de Marat préluderait à une longue suite d’assassinats de montagnards. Elle ne serait que la face émergée d’un vaste complot aristocratique, aux ramifications girondines, impliquant notamment le député Barbaroux. Les rumeurs dépolitisent aussi l’événement, lorsqu’elles en font la vengeance privée d’une épouse ou d’une amante d’une victime de la Révolution. D’autres nient l’assassinat, et imputent la mort de Marat aux ravages de la maladie. D’autres encore évoquent un retour de la peste dans les prisons et hospices parisiens depuis l’assassinat de Marat. L’attentat dérive vers le « fait extraordinaire », prévisible et même annoncé par des prophéties rétrospectives.

Les effets de l’attentat, pourtant, ne se cantonnent pas à l’imaginaire. Ils sont bel bien politiques, voire politiciens, en cet été 1793. À la suite de Jacques Guilhaumou [2], Guillaume Mazeau montre que les funérailles de Marat et le procès de Corday ont hâté la marche vers la « Terreur » – concept, on le sait, trompeur [3]. La demande de vengeance, d’abord limitée au symbolique par le rituel des funérailles, devient de plus en plus concrète. Elle se traduit par un procès très politique devant le tribunal révolutionnaire, où des preuves sont fabriquées de toute pièce, mais où Corday se défend en héroïne républicaine. Quelques semaines plus tard, à la demande de l’accusateur public Fouquier-Tinville, le tribunal révolutionnaire est réorganisé. Des mesures de salut public sont par ailleurs prises en juillet et en août, autour de l’accaparement et des levées d’hommes – le rôle direct de l’événement est ici sans doute un peu surestimé par l’auteur (p. 180). Une certitude : les montagnards sont ressoudés par l’événement, qui légitime a posteriori le coup de force anti-girondin. Enfin, l’exemple de Charlotte Corday, « sortie de son sexe », permet de justifier, parmi d’autres raisons, l’interdiction des clubs de femmes en octobre 1793.

Rationalités de l’événement

Ces lectures immédiates ôtent toute rationalité politique au geste de Corday, et toute épaisseur à sa subjectivité. Aussi l’auteur propose-t-il une plongée dans l’univers social, mental, politique, de la jeune aristocrate normande. Le déclassement fournit une clé selon lui décisive. Descendante lointaine du grand Corneille, issue d’une famille d’assez ancienne noblesse, mais désargentée, Marie-Anne-Charlotte de Corday d’Armont multiplie les frustrations. Elle aurait pu intégrer la maison de Saint-Cyr fondée par Mme de Maintenon, et doit se contenter de l’Abbaye aux Dames, à Caen. La Révolution, supprimant les ordres et congrégations en 1790, met un terme à son expérience religieuse. Son père est humilié et menacé par les révolutionnaires locaux, contraint à la fuite. Ses frères, militaires, et son oncle, prêtre réfractaire, choisissent la voie de l’émigration. L’assassinat de Marat, personnification de la Révolution, est ainsi interprété comme un geste d’honneur blessé. Mais un geste à la fois religieux et politique. Religieux car il est pensé et construit par Corday comme un sacrifice, au sens fort du terme, pour le salut public. Politique car il correspond au cheminement individuel d’un sujet politique hors du commun. Charlotte Corday, plutôt contre-révolutionnaire vers 1791, est surtout heurtée par les violences populaires et scandalisée par le radicalisme des sans-culottes parisiens. Les événements la rapprochent alors de la mouvance républicaine girondine, dominante en Normandie au printemps 1793, en particulier au club des Jacobins local. Corday se décide à aller tuer Marat lorsqu’elle apprend le coup de force montagnard de juin, et plus encore lorsqu’elle voit les députés girondins proscrits arriver à Caen et une armée fédéraliste se constituer. Le 12 juillet, parvenue à Paris, elle rédige un pamphlet, une Adresse aux Français, dans laquelle elle justifie son futur geste. Ses mots et sa rhétorique sont ceux des girondins : Marat est un « monstre » abreuvé de sang, un « scélérat », la Montagne a violé la Loi et conduit à la guerre civile. Pour autant, les girondins proscrits ne goûteront pas toujours le geste choisi par Corday…

De la mort de Marat à l’apothéose de Corday

La postérité et les usages sociaux de l’événement occupent le tiers de l’ouvrage. Ils sont étudiés à travers tous les genres, du théâtre à la peinture, en passant par la presse, les manuels scolaires, le cinéma (Georges Hatot a réalisé dès 1897 une Mort de Marat), la télévision et les objets les plus divers de la culture de masse. Les érudits locaux, les passionnés de faits divers côtoient les « grands », les Michelet, les Victor Hugo (invoquant Corday lors d’une séance spirite), les Drieu La Rochelle (auteur d’une pièce intitulée Charlotte Corday en 1939), les Munch et les Picasso… Comme toute histoire de la mémoire, cette approche par les représentations conduit à s’interroger sur les publics concernés et les effets de genre. La démonstration, quoi qu’il en soit, est limpide. Avec l’essor de la culture républicaine et la répudiation de la violence politique, l’assassinat de Marat est de moins en moins présent dans la mémoire nationale. Corrélativement, la dimension politique de l’attentat est de plus en plus occultée, ou caricaturée – ce qui revient au même – au profit de la construction d’une icône imaginaire, Charlotte la contre-révolutionnaire, la Normande rebelle, voire la criminelle-née.

Pourtant, l’ambiguïté du geste a longtemps brouillé les lignes de partage. Les thermidoriens, autoproclamés modérés, tout comme les girondins, n’approuvent pas toujours l’assassinat de Marat : il leur paraît déjà anachronique, face à un ordre politique fondé sur la raison et l’oubli des passions. L’historiographie libérale de Corday naît surtout dans les années 1820, lorsque Adolphe Thiers proclame qu’« une opinion opprimée se signale presque toujours par un coup de poignard » (p. 273). Sans surprise, Corday et Marat sont saisis comme des armes politiques dans les combats du présent. Le geste de l’assassinat de Marat aiguise la méfiance de tous les pouvoirs menacés par le régicide, de la Restauration au Second Empire. La « girondine » monarchie de Juillet ne fait pas exception, avec la dizaine d’attentats subis par Louis-Philippe. Après 1850, la figure de Charlotte est de plus en plus invoquée par la droite conservatrice et monarchiste. La droite collaborationniste se l’approprie également comme une promesse de régénération nationale, et Brasillach dépeint Corday en « sainte de l’assassinat ».

Quelques autres traits frappent à la lecture de ces pages. La mondialisation du souvenir, perceptible dès le XIXe siècle, est concomitante d’une appropriation locale forte. L’érudition locale, très présente dans la Normandie du XIXe siècle, contribue au rassemblement de sources précieuses, y compris orales, sur Corday, mais aussi à la fabrication d’une identité régionale singulière, autour de la figure de Charlotte, fille du pays d’Auge. Par ailleurs, le souvenir de Corday doit beaucoup aux interrogations de genre. Charlotte fascine les romantiques amateurs de « beautés d’échafaud », tel Charles Nodier dormant dans le lit même de son héroïne. Elle les fascine pour le dérèglement des rapports de sexe induit par son geste. Elle représente aussi une forme d’émancipation féminine alternative à la militance républicaine. Enfin, elle intéresse tout au long du XIXe siècle les sciences de l’homme et de la nature. L’anecdote du rougissement de la tête de Corday souffletée après sa mort ne cesse de diviser les médecins sur les rapports de l’âme et du corps et la définition clinique de la mort. La physiognomonie, la phrénologie, l’aliénisme puis la criminologie naissante (Lombroso versus Lacassagne) se saisissent du « cas » Corday pour asseoir leurs postulats « scientifiques ». L’événement n’en finit pas d’échapper à ses acteurs. Ce n’est là qu’une des multiples démonstrations d’un très riche ouvrage. Par delà quelques scories, et quelques inévitables exagérations de spécialiste (« la présence [de l’événement] est palpable dans le fonctionnement même de la société française », peut-on lire p. 226), ce beau livre offre une importante réflexion, et un vrai plaisir de lecture.

Pour citer cet article :

Emmanuel Fureix, « Bain en eau trouble », La Vie des idées , 30 septembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Bain-en-eau-trouble.html

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par Emmanuel Fureix , le 30 septembre 2009

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Notes

[1Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard, 1973 ; Thomas Bouchet, Le Roi et les Barricades. Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Paris, Seli Arslan, 2000.

[2Jacques Guilhaumou, La Mort de Marat, Bruxelles, Complexes, 1989.

[3Michel Biard (dir.), Les Politiques de la Terreur, 1793-1794, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.



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