Recherche

Adam Smith nous aide-t-il à penser le capitalisme contemporain ? Dans L’Économie des passions selon Adam Smith, Jan Horst Keppler établit l’unité de l’œuvre de l’économiste anglais qui articule ensemble, grâce au mécanisme de la sympathie, les préférences sociales et les conditions économiques de la production et de l’échange.

Recensé : Jan Horst Keppler, L’Économie des passions selon Adam Smith. Les noms du père d’Adam, Paris, Éditions Kimé, 2008, 172 p., 19 €.

couvertureDans L’Économie des passions selon Adam Smith. Les noms du père d’Adam, Jan Horst Keppler propose une nouvelle reconstruction rationnelle des deux principales œuvres d’Adam Smith : la Théorie des sentiments moraux (1759) et la Richesse des nations (1776). Parce qu’il mêle des références à la philosophie morale et à la théorie économique contemporaine, l’ouvrage mérite d’intéresser au-delà du cercle des historiens de la pensée économique.

Le propos de l’auteur s’inscrit dans le prolongement d’une littérature bien identifiée sur Adam Smith, qui cherche à saisir l’unité constitutive du discours tenu par le père de la science économique. L’essentiel de l’exégèse tourne autour de l’articulation entre la notion de « sympathie » dans la Théorie des sentiments moraux et celle d’« intérêt propre » dans la Richesse des nations. Plutôt que d’identifier une opposition indépassable, un paradoxe insurmontable, connu depuis le XIXe siècle comme « Das Adam Smith Problem », la littérature contemporaine sur Smith insiste au contraire sur la cohérence intrinsèque des deux œuvres. Keppler poursuit l’élucidation des relations entre les deux textes selon plusieurs dimensions. Le parti pris de l’auteur – son originalité aussi – est d’étudier frontalement les tensions internes à chaque ouvrage et de disséquer à la fois leur équilibre fragile et la logique de leur enchaînement : faire l’économie des passions et des modes de régulation de ces passions dans l’œuvre de Smith. Il s’agit donc d’un essai « sur la structure, les bases communicationnelles et la visée éthique de l’œuvre de Smith » (p. 11).

Les termes du débat sont thématisés par Smith dès la Théorie des sentiments moraux (TSM) et sont repris dans la Richesse des nations (RDN). Smith y met en scène deux principes normatifs de comportement « orthogonaux » (p. 11). Un premier principe est la « sympathie », mécanisme spéculaire de stabilisation des comportements, lié au désir d’être aimé et admiré. Un second principe est le « spectateur impartial », instance éthique autonome liée au désir d’être digne d’éloge, d’agir vertueusement. La sympathie se déploie horizontalement (elle met en contact des égaux), le spectateur impartial renvoie à une relation verticale (il incarne la conscience éthique intérieure). On trouve ces deux principes normatifs des comportements sociaux dans TSM et dans RDN. Mais leur poids respectif et leur forme changent. TSM accorde une importance parallèle aux deux instances, avant de privilégier finalement la sympathie. Dans RDN, l’une et l’autre se transforment. La sympathie laisse la place à l’« intérêt propre », la conscience morale s’incarne dans la « justice ».

Là où les commentateurs ont privilégié une analyse unidimensionnelle (de la sympathie à l’intérêt propre), Keppler cherche plutôt à comprendre le changement de structure, à analyser TSM et RDN comme deux moments complémentaires d’une unique philosophie morale. La thèse qui est ainsi défendue est celle d’une profonde unité logique de l’œuvre, qui articule ensemble, grâce au mécanisme de la sympathie, les préférences sociales et les conditions économiques de la production et de l’échange.

Nous présenterons d’abord la progression d’ensemble de l’ouvrage et les points essentiels de la thèse de l’auteur. Nous discuterons ensuite plus en détail son argumentation.

Comment la « sympathie » et l’« intérêt propre » réalisent les objectifs du « spectateur impartial »

Au point de départ, il y a la question traditionnelle de la philosophie politique et morale des Lumières et des philosophes qui les ont précédées : comment contrôler les passions violentes, destructrices, pour garantir la vie sociale ? La réponse de Smith a pour nom « sympathie ». Il ne s’agit pas d’une vertu morale particulière, mais au contraire d’une disposition générale et naturelle à partager les passions d’autrui. Le principe de la sympathie répond à une motivation première de l’humanité : être aimé. « L’humanité désire non pas la grandeur, mais l’amour » (Smith, 1759, III.5.8, 235). Pour guider ses actions, l’homme sympathique s’en remet parfois à une instance supérieure, le spectateur impartial. Mais ce spectateur impartial, et les normes de comportement qui lui sont associées, reposent sur une éthique personnelle plus exigeante, le désir de bien faire, d’être vertueux. L’auteur montre bien que les deux instances sont incompatibles (ou peuvent l’être), et que chacune d’elles « construit un système de règles distinct menant à des comportements cohérents avec des objectifs clairement identifiés. » (p. 12). Ainsi, pour accomplir les mêmes fins, Smith identifie deux « routes » :

« Mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de l’ambition et de l’émulation. Deux routes différentes nous sont présentées, qui mènent également à cet objet tant désiré : l’une par l’étude de la sagesse et la pratique de la vertu, l’autre par l’acquisition de la richesse et de la grandeur » (Smith, 1759, I.3.2, 104).

Le parcours théorique de Smith le conduira à privilégier la seconde route (l’acquisition de la richesse) sur la première, qui sera au contraire rejetée. Ainsi, la Richesse des Nations met en scène une rationalité façonnée par la sympathie, synthétisée dans la notion d’« intérêt propre », et telle que l’enrichissement est le meilleur moyen de susciter l’admiration de nos semblables.

Même si Smith ne déclare pas les deux principes contradictoires, puisqu’ils peuvent conduire à des résultats proches, il affirme que les deux principes s’opposent du point de vue des décisions individuelles. RDN prolonge la réflexion sur le processus de la sympathie dans une société commerçante caractérisée par la division du travail. Un projet symétrique pour le spectateur impartial existait bel et bien. Il devait s’agir d’une Histoire de la Jurisprudence naturelle. Annoncée par Smith dans TSM, celui-ci y renoncera officiellement l’année de sa mort, dans la préface à la sixième édition (1790). Le manuscrit fut brûlé sur ordre de Smith.

Dans une première partie, l’auteur introduit à la littérature secondaire sur les notions de sympathie et de spectateur impartial, et il formule son projet (I. Introduction – Éthique personnelle et morale sociale). Une première idée importante est un principe de séparation chronologique entre la description contenue dans TSM et celle contenue dans RDN. La première permet de comprendre la formation d’un système social de préférences. La seconde explore le résultat de comportements normés par ces préférences. Nous aurons l’occasion de discuter plus loin cette distinction fonctionnelle des deux textes. Elle est évidemment capitale pour comprendre comment l’auteur analyse la cohabitation des normes de comportement dans la théorie de Smith. Finalement, la rationalité de « l’intérêt propre » dans RDN suffit pour garantir la réalisation de deux objectifs : acquisition de richesses et bien-être général.

La thèse centrale et originale de l’auteur est que Smith prend soin de mettre en place, en même temps que la division du travail, un système codifié de valeurs sociales qui permet d’éliminer les coûts de transaction et donc de garantir l’efficacité du processus concurrentiel. Cette association vertueuse de la sympathie et de la division du travail garantirait finalement sa supériorité sur le spectateur impartial.

La deuxième partie de l’essai (II. Sympathie, communication, échange – le monde horizontal) analyse et compare la structure informationnelle en place dans TSM et RDN, pour mettre en évidence la priorité logique de TSM. Celle-ci permet en effet à Smith d’établir un système de préférences sociales extrêmement homogène, fondé sur la sympathie et indispensable pour le processus de socialisation marchande de RDN.

Le reste de l’ouvrage vise à conforter l’analyse précédente. Dans un premier temps (III. Le monde vertical du spectateur impartial), l’auteur propose une réflexion sur la figure du « spectateur impartial », symbole d’un père dont Smith ne parvient pas à fixer le nom. C’est notamment l’occasion d’une confrontation intéressante avec quelques textes de la tradition psychanalytique. Nous n’en dirons pas plus ici, laissant le soin à d’autres de commenter la pertinence de cette confrontation. Toujours est-il que l’instance éthique du spectateur impartial est bien marginalisée dans les textes de Smith. La quatrième partie montre comment la sympathie permet d’accomplir le projet du spectateur impartial (IV. La synthèse paradoxale). L’auteur y discute des références à la célèbre métaphore de la « main invisible », qui renforce le rôle réservé à la sympathie et rend plus inutile encore le spectateur impartial. Le propre de la main invisible, en effet, est d’ôter aux agents la connaissance du bien, des objectifs téléologiques du créateur (le bien-être général et la propagation de l’espèce). Ainsi, l’auteur peut conclure que « la main invisible, … en limitant […] l’influence directe du spectateur impartial, aide à mieux accomplir son dessein initial » (p. 17).

La thèse générale est séduisante et originale, notamment par la manière dont l’auteur parvient à engrener les concepts de la philosophie politique avec ceux de l’analyse économique. Il faut prendre le temps d’une analyse plus détaillée de certains arguments pour apprécier la solidité de la thèse. Notamment, on peut se demander si la mise en place de la socialisation marchande et la division du travail ne vont pas démultiplier les obstacles au bon fonctionnement de la sympathie, et rendre plus impérieux le besoin de la justice. Rentrons donc dans le cœur de l’argumentation.

Codification des préférences, division du travail et concurrence parfaite

Le cœur de l’argumentation consiste à établir une complémentarité parfaite entre le travail de formatage des préférences et des valeurs réalisé par la sympathie, et le travail de l’intérêt propre qui garantit les conditions de la concurrence et de l’accumulation du capital. On peut regretter que l’auteur ne soit pas plus saillant et méthodique dans l’enchaînement des propositions, et nous livrons ici notre propre interprétation.

L’auteur montre que le « mécanisme de la sympathie codifie un système de valeurs, de préférences, d’intentions, qui permet l’organisation d’actions sociales cohérentes et consistantes avec un objectif explicite – la maximisation du bonheur individuel. Chaque action individuelle visant à maximiser l’utilité de son acteur passe au préalable par ce processus intersubjectif » (p. 29).

Le fonctionnement de la sympathie est assez bien connu. C’est à la fois un mécanisme et une vertu. Smith y accorde de l’attention en tant que mécanisme universel qui nous permet de partager avec les autres leurs joies et leurs souffrances à condition qu’elles ne soient pas exprimées de manière emphatique. Ce mécanisme nous pousse à nous mettre à la place des autres à chaque fois que nous exprimons des passions (ou que nous en sommes témoins). L’image de l’autre (le voisin, le pair, le concurrent) fonctionne comme un miroir. Cette disposition naturelle étant connue de tous, elle fonctionne de manière spéculaire et nous conduit finalement en un point d’équilibre, que nous prenons alors l’habitude de reproduire en adoptant des comportements routiniers vertueux adaptés aux situations : la bienséance, la convenance, la circonspection, la sympathie (comme vertu), la prudence. Toutes les passions humaines sont ainsi socialement reformulées, socialisées, et il faut en convenir, étroitement formatées.

La sympathie, telle qu’exposée dans TSM, permet donc de construire un système de préférences commun à l’intérieur duquel les individus agiront rationnellement. Conséquence essentielle de ce formatage des préférences individuelles socialisées, l’individu smithien ne prête pas attention à la valeur d’usage des biens, mais à l’estime qu’elle nous assure auprès de nos pairs. Si bien que la seule information pertinente transmise par un bien est sa valeur d’échange, c’est elle qui suscite notre admiration pour son propriétaire : « Chez Adam Smith, la principale valeur d’usage d’un bien consiste bel et bien en sa valeur d’échange » (p. 37).

Mais l’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin. Il prétend que le travail de la sympathie aboutit finalement à un système de valeurs d’échange (p. 44-47). Si nous comprenons bien, cette codification est un corollaire de la codification des préférences. Les arguments de l’auteur nous semblent ici assez flous. Dans cette construction, Keppler tient à tout prix à laisser l’intersubjectivité des acteurs à l’écart de la formation conventionnelle des valeurs d’échange. Cette interprétation nous paraît contraire au message smithien sur la formation des valeurs, qui expose que chacun est capable de mettre en place une comparaison entre la peine que l’on doit s’imposer pour obtenir un objet et la peine et l’embarras que l’on peut s’épargner en en possédant un autre (cf. Smith (1776,99)). Certes, il ne s’agit là que d’une comparaison subjective propre à chacun, mais qui doit pouvoir être confrontée avec celles des autres. On ne peut donc suivre l’auteur lorsqu’il affirme que le travail reste « indépendant du jeu intersubjectif de la sympathie » (p. 47). De deux choses l’une, ou bien on reconnaît une part d’intersubjectivité dans la formation conventionnelle des valeurs, ou bien il faut accepter que les valeurs d’échange naturelles sont entièrement laissées au marché. Il nous semble que Smith privilégie une construction en deux temps, d’abord intersubjective (et donc sympathique) puis marchande.

Revenons au fil de l’argumentation. L’effet économique essentiel de la codification, selon Keppler, c’est « la réduction des coûts de transaction, donc la division du travail, les rendements constants et les marchés concurrentiels » (p. 56). C’est là une thèse très forte, que l’auteur parvient à étayer de manière assez convaincante à partir de sept exemples empruntés à RDN  : la spéculation, la consommation ostentatoire, les services, la monnaie fiduciaire, les sociétés par action, les monopoles et les biens publics. À chaque fois, Smith dénonce ces pratiques ou ces institutions au motif qu’elles sont mal codifiées, mal réglementées. Elles impliquent alors des coûts de transaction, qui sont autant d’obstacles à la division du travail. De ce fait, la mise en œuvre de l’intérêt propre des agents au travers de ces pratiques et institutions est incompatible avec un environnement concurrentiel.

La construction d’ensemble suscite tout de même quelques interrogations. Au fil du raisonnement, l’auteur introduit des remarques ici ou là sur la temporalité des processus qu’il décrit. Ainsi, le formatage des valeurs et des préférences par la sympathie est première dans le temps, et semble plus durable que les processus proprement marchands qu’elle rend possibles. Pourtant, l’auteur semble parfois gêné par cette description. L’économiste est mal à l’aise pour analyser les changements historiques, et l’on a l’impression que Smith aurait pris parti assez radicalement pour une description statique des conditions d’accumulation du capital et de progrès de la société, renonçant à faire de l’intérêt le moteur d’une nouvelle dynamique informationnelle. Une autre interrogation concerne la parfaite adéquation du monde de la sympathie à l’économie de marchés concurrentiels. Regardons de plus près cette thèse de la codification ; nous reviendrons ensuite à l’analyse d’ensemble.

Éloge et limites de la codification

La partie la plus originale du livre porte sur la codification du monde smithien. Empruntant à Umberto Eco une analyse de la codification, l’auteur en reprend les éléments pour les appliquer à l’œuvre de Smith. En sémiotique, on distingue un système syntactique, un système sémantique, un système d’actions réponses. Le monde informationnel d’Adam Smith serait composé lui aussi de trois sous-systèmes analogues. Le code qui relie ces trois sous-systèmes lui donne un sens. Le système syntactique correspond aux objets physiques, aptes à porter une valeur économique. Un tel objet peut être défini comme un bien économique avant d’avoir reçu une valeur. Le système sémantique est constitué des différents sentiments qu’un individu éprouvera en présence de ces objets. C’est un système de préférences sur les objets. Le système action-réponse est le système des actions économiques (acheter, vendre, investir, épargner, etc.) Les liens entre ces trois sous-systèmes sont assurés par la sympathie (du premier au deuxième) et par l’intérêt propre (du deuxième au troisième). L’exposé de ces codes est justement l’objet de TSM et RDN, TSM s’occupant davantage de la sympathie et RDN davantage de l’intérêt propre. Cette relecture sémiotique de Smith conduit à un éclairage nouveau de l’Adam Smith Problem, qui nous semble très convaincante. En revanche, il nous paraît que l’auteur s’appuie de manière systématique sur ce découpage fonctionnel de l’œuvre, sans jamais laisser de place aux scories de la pensée de Smith. Cela conduit globalement à une lecture assez protectrice de l’œuvre, à une hypertrophie du rôle de TSM et de la sympathie.

L’auteur fait un lien très juste entre le travail de codification des préférences et la réduction des coûts de transaction dans le système économique. En quelques mots, l’idée est que la codification réalisée par la sympathie est un agent puissant de la division de travail. Elle la rend possible à tous les niveaux et à toutes les échelles de l’activité économique. Et la division du travail, à son tour, est le facteur le plus efficace de réalisation de la concurrence, qui fait disparaître les occasions de rendements croissants et de monopoles à mesure que le progrès de la société (l’accumulation du capital) la rendrait possible. L’idée est belle, mais elle se heurte toujours à la même objection, celle d’un décalage entre la temporalité de la codification (présentée comme durable, frappée d’inertie) et celle de la division du travail, continue, rapide, moteur de l’accumulation et de la croissance.

La critique des interventions gouvernementales est pleinement structurée par les concepts de coûts de transaction et d’externalités. Tant qu’il n’y a pas de coûts de transaction et tant que les dispositifs informationnels sont peu coûteux, il n’y a pas de biens publics. Le rôle des gouvernements se bornera donc à garantir un système légal (justice, défense), en plus de l’éducation primaire.

Ayant vu l’ampleur des conséquences économiques de l’hypothèse de codification, on peut revenir plus largement sur le projet de l’auteur et discuter son interprétation d’ensemble de l’œuvre de Smith.

Adam Smith est-il moderne ?

L’essai de Jan Keppler renouvelle la réflexion sur Smith tout en se situant dans une certaine continuité avec les études antérieures. On peut globalement évaluer l’apport de l’auteur sur deux questions majeures, qui permettent finalement de questionner la modernité de Smith.

Quelle est la place de la rationalité économique dans la formation du système économique ? La première réaction du lecteur, à juste titre, est que la sympathie joue un rôle démesuré, sans commune mesure avec les interprétations habituelles. L’exposé reste malheureusement trop général et l’on se sent frustré de ne pas avoir une lecture plus critique du caractère historique des préférences sociales, de leur interaction avec le monde de la rationalité économique. Le plus surprenant, c’est que l’auteur ne pose jamais la question de savoir si le développement du capitalisme peut rentrer en conflit avec le système des préférences et des valeurs. Si bien que le ton général de l’ouvrage paraît parfois hagiographique, soucieux avant tout de protéger le sens de la construction.

Adam Smith nous aide-t-il à penser le capitalisme contemporain ? Pour répondre, on pourra distinguer les aspects purement statiques et les aspects dynamiques ou historiques. D’un point de vue statique, la pensée de Smith paraît très défensive et totalement inconciliable avec les transformations de la théorie économique depuis un demi-siècle. Comment concilier cette description d’un monde codifié au point qu’il assure la concurrence parfaite en tout lieu et à tout moment et les mécanismes de l’innovation qui sont le ressort du développement capitaliste ? L’auteur pense que les formes de l’innovation sont elles-mêmes codifiées. L’idée d’un « codage parfait de toute valeur économique » est une exigence extraordinaire qui résout en amont tous les problèmes et qu’on ne peut accepter sans complément d’enquête.

D’un point de vue dynamique, l’auteur affirme que la codification des valeurs par la sympathie devra être régulièrement mise à jour. Les rendements croissants existent dans le temps historique : ils sont externes aux entreprises, externes aux secteurs de production, externes à la temporalité du système de valeurs et de préférences. Ils ne prennent de sens que dans les craquements du système de valeurs, lorsque les contradictions entre les évolutions du capitalisme et le code conventionnel sont trop fortes et nécessitent une redéfinition des valeurs. Soit, mais cette précaution ne saurait être suffisante. Elle ne dit rien sur les facteurs qui créent le décalage entre préférences sociales et développement économique. Il faudrait, pour aller plus loin, envisager que le développement de la division du travail et le développement économique rendent caduc le système de préférences et de valeurs. La thèse est osée. Smith risque d’apparaître comme l’horloger d’un monde sans coûts de transaction, sans externalités, sans concurrence monopolistique, sans incertitude, sans incomplétude des contrats. Est-ce l’effet d’une hypertrophie du monde de la sympathie qui ne laisse que quelques miettes à la rationalité économique, ou bien la marque d’une pensée économique du XVIIIe siècle, qui nous est devenue de plus en plus étrangère, et qui n’est plus aujourd’hui qu’une icône : celle d’un père, le père de la science économique. L’auteur ne tranche pas le débat, il l’ouvre.

Aller plus loin

Références

- Dermange, François, Le Dieu du marché. Ethique, économie et théologie dans l’œuvre d’Adam Smith, Labor et Fides, collection « Le champ éthique », n° 39, 2003.

- Diatkine, Daniel, « Présentation de la Richesse des Nations », in Smith (1776), tome 1, 1991, p. 9-59.

- Dupuy, Jean-Pierre, Le Sacrifice et l’Envie. Le libéralisme aux prises avec la justice sociale, Paris, Calmann-Lévy, 1992.

- Hirschmann, Albert O., The Passions and the Interests. Political Arguments for Capitalism before its Triumph, Princeton, Princeton University Press, 1977 ; trad. fr. par Pierre Andler, Les Passions et les Intérêts, Paris, Presses universitaires de France, 1980.

- Montes, Leonidas, « Das Adam Smith Problem : its origins, the stages of the current debate, and one implication for our understanding of sympathy », Journal of the History of Economic Thought, 25(1), 2003, p. 63-90.

- Smith, Adam, The Theory of Moral Sentiments, Oxford, Oxford University Press, 1976 (éd. originale : 1759) ; trad. fr. par Michaël Biziou, Claude Gautier, Jean-François Pradeau, Théorie des sentiments moraux, Paris, Presses Universitaires de France, 1999.

- Smith, Adam, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (éd. originale : 1776), trad. fr. par Germain Garnier revue par Adolphe Blanqui, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Paris, Flammarion, 1991.

Pour citer cet article :

Jean-Sébastien Lenfant, « Aux sources de la main invisible », La Vie des idées , 2 avril 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Aux-sources-de-la-main-invisible.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Jean-Sébastien Lenfant , le 2 avril 2009

Articles associés

La libéralisation financière des années 1980 et 1990

À propos de : Y. Tiberghien, Entrepreneurial States, Cornell University (...)

par Sébastien Lechevalier

Quelle régulation pour sortir de la crise ?

Entretien vidéo avec André Orléan.

par Pascal Sévérac

Ce que la mondialisation fait au vin

À propos de : M.-F. Garcia-Parpet, Le Marché de l’excellence, Seuil.

par Pierre-Marie Chauvin


© laviedesidees.fr - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction - Mentions légales - webdesign : Abel Poucet