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À partir de saint Augustin, J-L Marion propose une réflexion sur « le soi » à la croisée de la théologie et de la phénoménologie. Peut-on cependant soutenir que l’actualité de la philosophie augustinienne réside dans son dépassement de la métaphysique ?

Recensé : Jean-Luc MARION, Au lieu de soi. L’approche de saint Augustin, Paris, PUF, collection « Épiméthée », 2008, 441 pages, 590 g, 35 €..

couverture du livreDifficile de ne pas commencer sans saluer avec une admiration toute augustinienne l’élection récente de Jean-Luc Marion à l’Académie française. L’honneur revient si rarement aux philosophes, et risque de devenir plus rare encore compte tenu du caractère de plus en plus technique de la « production » philosophique actuelle, que l’auteur mérite les félicitations les plus senties de toute la communauté philosophique, dont il rehausse le niveau et l’estime de soi. À ma connaissance, il est le tout premier phénoménologue à accéder à ce statut d’immortel : chapeau ! La coupole auréole ainsi un philosophe dont l’œuvre, qui fait école, bénéficie d’un rayonnement international croissant. La résistance têtue, quoique compréhensible, qu’on lui oppose parfois tient à son orientation théologale. Mais celle-ci a le bonheur d’être franchement affichée et défendue avec une finesse inouïe.

Une philosophie de l’amour

Il va sans dire qu’elle trouve confirmation dans son plus récent livre qui se met à l’école de saint Augustin. Sans être d’un abord facile, ni vouloir l’être, cette étude restera parmi les œuvres qui comptent, car elle est l’une des rares à transformer aussi bien son objet (Augustin), sa discipline (la phénoménologie) que son lecteur, si, bien entendu, celui-ci accepte de lire des ouvrages comme Augustin et Marion veulent qu’ils soient éprouvés. Il renouvelle d’abord l’intelligence d’un penseur dont l’importance colossale n’a pas à être démontrée, mais que les philosophes renâclent souvent à aborder de front : en partie parce qu’il est inclassable (Marion y insiste), en partie parce qu’il est déjà trop bien classé par l’opinion commune comme un théologien chrétien pétri de platonisme, mais qui n’aurait pas vraiment de doctrine philosophique propre, ce qui reste vrai (Marion y insiste aussi, et en atténuant systématiquement, et probablement trop, l’apport du néoplatonisme). L’interprétation que Marion en livre est, sans l’ombre d’un doute, la lecture phénoménologique la plus soutenue, la plus rafraîchissante et à bien des égards la plus philosophiquement originale dont l’évêque d’Hippone ait jamais bénéficié, Husserl, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Arendt, Ricœur, Derrida et Lyotard n’en ayant offert que des lectures assez partielles. Rien de comparable aux « confessions » de ces denses et intenses 421 pages. Assurément, la lecture qu’en a proposée Heidegger dans un cours de 1920-21 (GA 60, toujours non traduit, hélas !) surplombe toutes les autres. Marion lui doit beaucoup – Heidegger est ici, de loin, l’auteur le plus cité après Augustin –, mais, suivant ce qui est un geste maintenant classique, et tout à fait honorable chez lui, il lui adressera des critiques assez dures. C’est que la question que veut réveiller Marion n’est pas celle de l’être, surtout pas elle, mais celle de l’amour (mais qui a jamais dit qu’elles devaient s’exclure ?). Aussi reproche-t-il à Heidegger d’avoir mis la pensée d’Augustin au service d’une reprise de la question de l’être (comme si cela était une catastrophe), d’avoir ainsi « dé-théologisé » Augustin (ce qui n’est pas sûr) et occulté toute la dimension de l’amour, dans lequel Augustin enchâsse son traitement de la tentation, de la volonté, du temps et du soi. Marion fait mouche quand il soutient que la pensée de Heidegger n’arrive pas à penser le phénomène de l’amour. Cette polémique est heureuse, mais l’opposition manichéenne d’une philosophie de l’être ou d’une pensée de l’amour l’est moins, car elle cache jusqu’à quel point celle-la rend possible celle-ci. En effet, lorsque Heidegger stigmatise la conception nominaliste de l’être qui aurait prévalu dans une certaine tradition métaphysique, c’est afin de penser une tout autre expérience de l’être, qu’il déploie à partir de l’affectus fondamental du Dasein, son être de souci. Du souci à l’amour, il reste certes un pas à faire, et toute l’œuvre de Marion consiste à le franchir, mais sans Heidegger et son réveil de la question de l’être, il ne serait pas imaginable.

Renouvellement de la phénoménologie

Mais en franchissant ce pas, c’est la phénoménologie que Marion renouvelle en profondeur, et à un moment où elle apparaît peut-être en proie à un certain essoufflement à force de commenter sempiternellement les mêmes textes. Il s’y emploie en radicalisant le motif du décentrement de l’ego, amorcé par Heidegger. Mais si l’ego se trouve secondarisé chez Marion, c’est parce qu’il se reçoit d’ailleurs que de soi, savoir d’un don primordial, qui ne peut être que divin. La phénoménologie devient ici une « affaire de spiritualité », qui continuera d’en faire sourciller certains. Faut-il lui préférer une phénoménologie sans esprit ? Si un esprit sans phénoménologie est aveugle, une phénoménologie sans esprit reste vide.

Le seul scandale est qu’il s’agit d’un livre atrocement édité : les coquilles, les fautes et les omissions de mots y atteignent un niveau insupportable. Il serait inhumain de les dénombrer, mais on compte en moyenne au moins une faute par page (qui tombent parfois en rafales, surtout pour ceux qui ont le malheur d’aimer le latin et l’allemand : trois fautes en deux lignes dans une citation de Sein und Zeit en p. 213, quatre autres en trois lignes dans une note de la p. 299, etc.). Il est navrant que personne aux PUF n’ait jamais lu sérieusement les épreuves de ce livre. Sinon « personne » n’aurait laissé passer le mot « parseonne » en p. 179. À ce vice un seul remède : une seconde édition au plus vite ! L’élection à l’Académie aura sans doute cet effet heureux.

Dieu merci, et c’est un peu le cas de le dire, ou de l’invoquer, le contenu sauve la typographie. On a toujours su que le décentrement de l’ego pouvait trouver un témoin privilégié dans l’oeuvre d’Augustin et son expérience du cœur inquiet de l’homme qui restera toujours une énigme pour lui-même. Mais le projet de Marion suit Augustin ad litteram quand il se propose de recentrer l’ego sur celui (ou Celui) qui est « au lieu de soi ». Certes, « Je est un autre », le soi s’éprouve « comme un autre » (Ricœur), ou « pour un autre » (Lévinas), mais la grande thèse de Marion est que ces formules ne suffisent guère : il faut plutôt dire, et Augustin y exhorte, que l’ego ne devient soi-même que par un autre (p. 384), c’est-à-dire par un don qui le précède, car tout ce qui lui arrive, y compris son être, lui advient comme un don venu d’ailleurs et qui lui procure une vérité, un soi, une réelle volonté (sans laquelle il ne reste qu’une « nolonté ») et un lieu, au lieu de soi. Cette phénoménologie de l’ego « adonné », en retard sur lui-même, s’enrichit ici, grâce à Augustin, d’une « herméneutique de la création » qui entend toutes choses non seulement comme me devançant, mais comme créées par Dieu, donc comme bonnes. Seulement, la création ne devrait pas être entendue au sens « métaphysique », comme la production de l’étant dans son ensemble, mais en un sens plus « liturgique » (p. 322) et communautaire qui reconnaît et loue dans la création la bonté de Dieu. Cette thèse forte permet à Marion de proposer une solution lumineuse à la question épique de l’unité des Confessions  : à partir du livre XI, la confession individuelle d’Augustin, si elle ne doit pas rester un simple événement psychologique sans fonction théologique, doit devenir une confession universelle de toute la communauté des croyants à propos de toutes choses, accueillies comme autant de dons de Dieu. Marion relève ici avec justesse les textes où Augustin écrit que toutes les créatures « confessent » alors la bonté du créateur.

Une pensée non métaphysique ?

Il estime toutefois que cette pensée n’a rien à voir avec la métaphysique. Certes, Augustin ne connaissait pas le terme de métaphysique, né au XIIe siècle, et ignorait tout de la séparation, plus tardive encore, de la metaphysica generalis et specialis. Mais à ce compte-là, il n’y a pas non plus de métaphysique chez Platon, Aristote, Plotin ou Anselme. Ici, je pense qu’il y a lieu de se méfier du fétichisme fatal qui entoure le vocable de métaphysique et qui a tout à voir avec notre nominalisme primaire : ce n’est pas parce que le mot ou le concept n’est pas présent que la chose n’y est pas.

Si ce débat importe à Marion, c’est que le caractère non (ou pré-) métaphysique d’Augustin inviterait à le lire comme un auteur « post-métaphysique », qui deviendrait ainsi notre « utopique contemporain ». Mais que gagne-t-on par là ? Moins qu’on pense, je crains, car on contribue surtout de cette manière à accréditer et perpétuer une lecture de la métaphysique, héritée de Heidegger, mais trop docilement suivi ici, qui tend à faire d’elle et de son « langage » le « régime » à combattre à tout prix ? Pour être courante, il n’est pas sûr que cette hantise (qui ne sera peut-être pas reconnue comme telle, mais de facto, c’est le résultat produit) de la métaphysique, et de la question de l’être, permet vraiment de comprendre ce qu’elle fut. Tout n’aurait-il commencé qu’avec Jacques de Venise ? Ou Suarez ?

L’ironie est qu’Augustin fait partie de ces rares maîtres qui peuvent nous aider à mieux voir ce que fut et ce que reste cette formidable aventure de la pensée métaphysique, qui s’est interrogée sur l’être (ou son don, si l’on préfère), son sens et ses raisons, et dont on peut difficilement sortir si l’on n’a pas de bonnes raisons de le faire, ni une meilleure intelligence de ce qui est. En clair : Marion reconnaît trop peu que sa belle et amoureuse pensée de la donation demeure une intelligence de l’être, et de l’être ut donatum, et que sa propre pensée, comme celle d’Augustin, reste régie par un principe « théologique », l’Amour. S’agissant d’Augustin, Marion n’a pas tort de soutenir que le discours de louange qu’est la confessio est moins un discours sur Dieu (au sens de ce qu’il appelle « la » métaphysique) qu’un discours adressé « à Dieu », mais si « le louer signifie que je monte en mon lieu, que je remonte là d’où je suis et vers celui dont je proviens » (p. 37), c’est avec grand-peine que l’on fera croire au lecteur que cette pensée n’a rien de métaphysique. Plutôt que de voir dans les Confessions un « au lieu » de la métaphysique, il reste tout à fait conseillé d’y découvrir un de ses hauts lieux. Contre peut-être son intention avouée, l’ouvrage de Marion y contribue puissamment, amoureusement.

Pour citer cet article :

Jean Grondin, « Au lieu de la métaphysique ?. Les méditations augustiniennes de Jean-Luc Marion », La Vie des idées , 5 janvier 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Au-lieu-de-la-metaphysique.html

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par Jean Grondin , le 5 janvier 2009

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