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Dans un livre de synthèse, Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, retrace l’histoire de la notion d’espace public. Il y montre la diversité des représentations et des usages du public autour desquels s’organise la vie des citadins, non sans hésitation et sans conflits.

Recensé : Thierry Paquot, L’Espace public, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2009, 125 p.

Une double définition, celle de l’espace public comme lieu et pratique et celle (au pluriel) d’endroits accessibles au(x) publics, articule les cinq parties de l’ouvrage de Thierry Paquot. Si la philosophie et les sciences de la communication s’interrogent sur l’espace public, tandis qu’urbanistes, architectes et ingénieurs travaillent sur le registre des espaces, pour l’auteur, les deux approches convergent sur l’idée de communication, de partage, d’échanges et de circulation de signes. De la lecture de ce travail dense et fin, on tire plaisir à partager la grande érudition de l’auteur dont la formation pluridisciplinaire aiguillonne la curiosité pour les détails et les personnages rares mais aussi pour la contestation des lieux communs. Tout comme Richard Sennett, Paquot soutient que l’espace public est un lieu de hasard et de rencontres qui fonde la richesse de la ville. C’est dans les espaces publics que resurgit le sujet ; chacun perçoit en effet dans l’étrangeté de l’autre la garantie de sa propre singularité.

La fabrique des opinions

La thèse de Jürgen Habermas, datant de 1961 [1], voit dans l’espace public une sphère intermédiaire entre vie privée et État. Il analyse la genèse de la sphère publique bourgeoise (comme le fait avec pertinence David Harvey à propos du Second Empire [2]), ses transformations et celles de l’État, puis la montée en puissance et le déclin de l’opinion. Pour autant, il ne faut pas renoncer au concept d’opinion publique (si fictive soit-elle) au sens où il constitue un paradigme qui contrebalance la voix unique de l’État (p. 17). Il faut en effet que l’exercice du pouvoir et la domination politique soient soumis à la publicité donnée à l’opinion au sein d’un débat collectif. Il existe des variantes à cette pensée, et des subjectivités alternatives, par exemple prolétariennes, sont à prendre en compte. Habermas reconnaîtra lui-même avoir été excessif sur l’unité de l’universalisme démocratique. Prenant en compte les particularismes, il annonce la fin de la culture publique. C’est sans doute ce qui l’oppose à Richard Sennett. Celui-ci distingue les opinions sur la vie sociale des conduites et défend la civilité au nom de la civilisation urbaine : « Le masque est l’essence même de la civilité » [3]. Il protège les autres de la subjectivité de chacun... et des intimités « tyranniques » !

L’art de converser, appelé aussi savoir-vivre, atteint son apogée au XVIIIe siècle en Europe. On dénombre alors plus de mille journaux en langue française. Le concept de cafés est importé des sociétés arabo-musulmanes mais c’est à Paris que les cafés se répandent (on en compte plus de mille en 1804). L’esprit de la ville, les idées fortes et les proclamations politiques circulent dans les cafés. Paquot excelle à placer des vignettes sur sujets et auteurs, à esquisser des scènes collectives ou à rapporter des propos oubliés pour illustrer ses propos grâce à une savante bibliographie.

Des termes à parenté variable

La migration des échanges de l’espace public à celui de l’espace privé amène Thierry Paquot à s’interroger sur les liens qu’entretiennent ces termes, selon les cultures.

« Privé » en Grèce (aidôs) signifie également pudeur, intimité, et respect (p. 47). Un culte public est voué à Hestia, déesse du foyer veillant au destin de la Cité, tandis qu’Hermès symbolise la mobilité et la communication, les deux, consubstantiels l’un à l’autre, réalisant l’unité des contraires [4]. Lors du débat relatif au Grand Paris, Christian de Porzamparc a, lui aussi, opposé Hestia (symbolisée par une lampe) à Hermès, soit le mouvement, le commerce, l’agora, déplorant la disparition de la première : il faut des rues pour que la ville se réinstalle, une ouverture au jeu du temps, au sensoriel, au bonheur du transformable…

Tandis qu’à Rome public et privé s’entremêlent de manière incessante, leur opposition s’affirme au Moyen Âge en raison du rôle fort joué par l’État. Publicus est l’agent du souverain, publicare signifie confisquer, soustraire à l’usage particulier. Mais l’emprise des féodalités est telle, note Georges Duby, que tout devient public [5]. Analyser la disparition de cet enchevêtrement mène à citer la thèse de Norbert Elias dont l’ethnocentrisme est dénoncé (Duerr, Bruguière). Et si la rationalité moderne des mœurs tenait à la capacité de retrait de l’individu, soucieux de dissimuler autant que de paraître ? Nous avions tenté collectivement de répondre à cette question [6], en donnant à vie privée le sens de vie secrète. Ainsi, les jardins sans barrière des Américains ne signifiaient pas pour autant qu’ils n’avaient pas de vie secrète, mais que leurs codes étaient d’une autre nature que ceux des Français.

Évolutions et interprétations des espaces publics

Dans les cités grecques, l’îlot détermine les rues et les territoires se partagent entre public et particulier. Paquot se livre alors à des descriptions facétieuses. Ainsi Aristote définit-il le rôle de la police des mœurs : surveiller les joueuses de flûte, de lyre et de cithare, veiller à ce que les ordures soient déposées au-delà des fortifications, enlever les cadavres trouvés… dans la rue, etc. (p. 69-70). Notre imaginaire de l’espace public, tel qu’on l’entend aujourd’hui, est porté par l’espace de rassemblement, au sens physique et politique, qu’est l’agora. Or il existe de nombreuses agorai aux formes diverses, et d’accès difficile pour le petit peuple ou les étrangers. Les Étrusques donnent un sens religieux et politique à la fondation d’une ville, selon un rituel précis dont s’inspireront les Romains, maîtres dans l’édification des voies publiques. Selon Richard Sennett [7], les significations données au corps accompagnent la formation de l’espace urbain. La relation entre l’expérience qu’ont les hommes de leur propre corps et les espaces dans lesquels ils vivent est étroite. La croyance des Romains en une géométrie du corps se reflète, par exemple, dans leur urbanisme et dans la vie impériale.

Pour évoquer l’évolution des espaces citadins, Françoise Choay [8] suggère pour le Moyen Âge de parler d’espace de contact, pour l’ère classique, d’espace de spectacle, pour l’ère industrielle, d’espace de circulation et pour notre époque, d’espace de branchement (p. 74). Il ne s’agit pas là de continuités mais plutôt de coexistences et de combinaisons parfois inédites. Au Moyen Âge, les conflits d’usage de la voirie sont fréquents et la responsabilité des environnements hasardeuse. L’embellissement des villes transparaît au cours des XVIIe et XVIIIe siècles avec la création de places, de parcs et de promenades. L’affichage des noms de rue n’apparaît qu’en 1728 et l’uniformisation des plaques en 1847. La ville devient un spectacle (tout comme la nuit), les nuisances tels les cimetières et les égouts sont escamotées de la vue du public. Jane Jacobs rappelait que, quand on pense à une ville, « si les rues d’une ville sont intéressantes, la ville apparaît intéressante. Si elles sont ennuyeuses, la ville apparaît ennuyeuse » [9]. Elle ajoutait que l’espace public symbolise un espace d’appartenance des uns et des autres à une entité politique plus vaste, à travers une « architecture d’empathie » [10]. Thierry Paquot note aussi que la rue peut être aimable, prétentieuse, animée, déserte, triste. L’ambiguïté de ces attitudes est exposée par le Catalan Ildefons Cerda au XIXe siècle (à qui l’on doit le néologisme « urbanisation ») et par des poètes-urbanistes tel Robert de Souza. En 1913, celui-ci déplore la décoloration des façades niçoises que n’entretiennent plus des artisans aux solides savoirs. « Les rues, les places, les plantations d’arbres, les “espaces libres” (l’expression est d’époque et vient de l’anglais open space et désigne les “entre-deux”, les “interstices”, les “terrains vacants”…), les éclairages, les affiches, les vitrines, l’animation de la rue (“l’art de la rue […] est le mouvement même des peuples de plein air”), tout ce qui caractérise une cité doit mériter le plus grand soin […] » (p. 84).

Diversité des usages

L’expression « espaces publics » date de la fin des années 1970 et ne se banalise que vingt ans plus tard. Elle conserve ses contours incertains comme on le voit dans la dernière partie. Certes, toutes sortes de lois encadrent aujourd’hui l’usage des espaces publics. Pour autant, les habitants se réapproprient la vitalité de la rue, l’harmonie des parcs, les interstices insoupçonnés, par des usages détournés. Mais, lorsque le principe de précaution induit à filtrer, surveiller, exclure au nom de l’intérêt général, que de petits groupes s’approprient des espaces publics, et, au moyen de l’intimidation, en chassent les usagers, lorsque la privatisation des anciens espaces publics conduit à fermer, contrôler, éloigner, alors on peut s’alarmer. Organisme vivant, la ville ne cesse de se réinventer, mais la nostalgie pour le flâneur disparu est impuissante à en susciter la renaissance. Allons-nous alors nous réfugier dans des villes virtuelles, à la recherche de rêves différés ? Ne deviendrons-nous que des spectateurs des espaces urbains, prisonniers que nous sommes de nos écrans, de nos claviers et de nos écouteurs ? La question n’est pas « la fin du public » mais celle de l’approbation d’un consensus qui conforte l’individualisme et non le sentiment de se sentir bien, ensemble, dans des espaces partagés.

Pour citer cet article :

Sophie Body-Gendrot, « Au hasard de l’espace public », La Vie des idées , 1er avril 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Au-hasard-de-l-espace-public.html

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par Sophie Body-Gendrot , le 1er avril 2010

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Notes

[1Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la sphère bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

[2David Harvey, Paris, Capital of Modernity, New York, Routledge, 2003.

[3Richard Sennett, Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979, p. 202.

[4Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspéro, rééd. La Découverte, 2005.

[5Philippe Ariès, Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, t. 2, De l’Europe féodale à la Renaissance, Paris, Seuil, 1985.

[6Philippe Ariès, Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, t. 5, De la Première Guerre mondiale à nos jours, Paris, Seuil, 1987.

[7Richard Sennett, La Chair et la Pierre, Paris, Éditions de la Passion, 2001, p. 17-18.

[8Françoise Choay, Espacements, Milan, Skira, 2003.

[9Jane Jacobs, The Life and Death of Great American Cities, New York, Random House, 1961.

[10Voir Sophie Body-Gendrot, La Peur détruira-t-elle la ville ?, Paris, Bourin, 2008, p. 134.



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