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Anthropologie des techniques

À propos de : Pierre Lemonnier, Mundane Objects, Materiality and Non-Verbal Communication, Walnut Creek, Left Coast Press


À travers des exemples comme les pièges à anguille ou les barrières, la récente synthèse de Pierre Lemonnier explore la manière dont les relations sociales s’objectivent dans la fabrication et l’usage d’artefacts.

Recensé : Pierre Lemonnier, Mundane Objects, Materiality and Non-Verbal Communication, Walnut Creek, Left Coast Press, 2012, coll. « Critical Cultural Heritage Series », 205 p.

Depuis quelques décennies, l’intérêt pour ce qu’il est convenu d’appeler le « tournant ontologique » a conduit les chercheurs à « repeupler les sciences sociales » [1] —, en accordant une attention sans cesse plus importante aux non-humains. C’est en premier lieu la place des animaux dans les travaux consacrés à l’animisme ou aux relations des humains avec leur environnement [2]. Cependant les artefacts font aussi partie de ces non-humains dont l’importance, selon les propositions récentes de Philippe Descola et Bruno Latour, se révèle centrale au sein des collectifs [3] — en sorte que le tournant ontologique conduit aussi à renouveler le domaine de l’anthropologie des techniques. Un ouvrage comme Mundane Objects, Materiality and Non-Verbal Communication prouve la fécondité d’une réflexion approfondie sur la complexité des interactions que les humains établissent avec la matière.

Dans l’histoire des techniques, le souvenir de certains inventeurs perdure parfois par le biais des objets qu’ils ont fait venir au monde, comme si la relative autonomie de leurs créations contribuait à occulter les chaînes causales et l’auteur sans lesquels ils n’auraient pu exister. On comprend donc que le nom de Pierre Lemonnier, un anthropologue qui étudie depuis plusieurs décennies la culture matérielle des sociétés d’horticulteurs de Papouasie Nouvelle-Guinée, en soit venu à être associé de façon assez spontanée à des objets tels que les pièges à anguilles ou les tambours-sabliers des Ankavé, ou encore les barrières des Baruya — comme si il en avait été lui-même un co-inventeur. En s’appuyant sur des matériaux ethnographiques d’une qualité rare, recueillis lors d’enquêtes de longue durée, il a contribué à rendre familier ces objets dans le milieu des anthropologues à tel point que ses études de cas sont devenues des cas d’école concernant la manière dont les relations sociales s’objectivent dans la fabrication et l’usage d’artefacts. Une telle renommée ferait presque oublier que la compréhension fine de ce mécanisme n’aurait pu être atteinte sans que P. Lemonnier ne développe progressivement une théorie, à la fois sociologique et ontologique, en dehors de laquelle l’activité technique — ne se réduisant nullement à l’action sur la matière — resterait partiellement saisie. Fort heureusement, Mundane Objects offre une synthèse mettant au jour la connexion de ces artefacts avec le monde au sein duquel ils apparaissent, une proposition de cet ouvrage étant précisément de démontrer qu’une meilleure intelligibilité des productions techniques est obtenue en envisageant leur matérialité comme un mélange ou un assemblage (blending) de différents domaines de l’existence (mythe, rite, politique, etc.).

Banalité des objets

Dès l’introduction, l’auteur annonce que son investigation porte sur des artefacts qui « ne trouveraient pas leur place dans les vitrines des musées et qui sont inintéressants pour la plupart des anthropologues, sociologues et historiens » (p. 13). Pourtant, même s’ils ont quelque chose de « banal » (traduction possible de mundane), ils « cimentent la façon dont les personnes vivent ensemble ». Plus spécifiquement, les chapitres du livre visent à explorer « le rôle des objets et des actions matérielles dans la communication non-verbale, tant dans les contextes rituels que non-rituels. Ils montrent que certains objets, leurs propriétés physiques et leur réalisation matérielle ne sont pas simplement des expressions non-langagières d’aspects fondamentaux de manière de vivre et de penser ; ils sont parfois les seuls moyens de rendre visibles les piliers de l’ordre social sans cela, flous, voire même cachés » (p. 13). À rebours d’un décodage sémiotique d’inspiration panofskienne, P. Lemonnier s’applique donc à suivre pas à pas les étapes de la fabrication d’objets pour rendre sensible la dimension cachée des fils qui les relient à divers ordres de faits. La précision des descriptions tout autant que l’inventivité mise en œuvre pour mettre en relation les pièces d’un puzzle extrêmement complexe confirment, si besoin était, que la restitution d’une chaîne opératoire ne consiste jamais en un procédé mécanique de décryptage : pour chaque artefact étudié, il est nécessaire de se livrer à un examen des procédures singulières grâce auxquelles chaque chose « rend tangible ou actualise de manière performative des aspects importants de l’organisation sociale, de la culture, des systèmes de pensées ou des actions » (p. 14). Au fil des pages, on découvre ainsi pour quelles raisons les barrières que les Baruya façonnent semblent plus solides qu’elles ne le devraient pour protéger les jardins des assauts des cochons : bien que « non-fonctionnels », des éléments de ces constructions font apparaître que « la fabrication de la barrière et la barrière elle-même une fois construite communiquent sous une forme non-verbale des caractéristiques clés de la culture des Baruya liées aux mariages, aux rituels d’initiations des hommes, à l’action collective et aux relations hommes/femmes » (p. 43).

Le supplément analytique dépend de la décision méthodologique d’entrer dans les descriptions les développées possibles des chaînes opératoires ; tout résumé, encore plus qu’à l’ordinaire, s’apparente donc à un appauvrissement. Je ne chercherai donc pas ici à retracer les chemins empruntés pour expliquer des choix techniques : il suffit de noter que la compréhension de ces phénomènes passe par la mise en relation d’éléments hétérogènes relevant de la morphologie sociale, des mythes, de l’observation de l’environnement naturel. On découvre que l’utilisation de tambours en forme de sablier lors des rites funéraires s’explique par leur fonction psychopompe, elle-même étroitement associée au fait que la peau du serpent tendue dont ils sont constitués renvoie à une représentation mythique de l’immortalité. De même, les pièges à anguilles se laissent mieux comprendre une fois rappelé que, selon un mythe, les poissons qu’ils cherchent à recapturer proviennent à l’origine du pénis sectionné d’un ancêtre dont ils conservent un pouvoir génésique. Enfin, dans le chapitre 4, les analyses concernant le contenu des paquets sacrés — et secrets — employés lors des rites d’initiation ankavé nous apprennent que les artefacts et les plantes qui s’y trouvent concentrent différents processus (croissance, renforcement) que les initiés cherchent à incorporer chez les novices.

À l’issue des premiers chapitres, l’auteur conclut : « malgré l’apparente hétérogénéité des cas traités, l’ethnographie des artefacts étudiés [donne] un aperçu sur la participation insoupçonnée des actions matérielles et des objets à la communication non-verbale d’ensemble d’idées importantes, et même essentielle, pour les personnes qui les manipulent. Les objets et les actions physiques produisent cet effet en créant simultanément dans l’esprit des acteurs des références nombreuses et variées à la vie sociale et à des types de relations sociales » (p. 99). À partir du repérage de ce dénominateur commun, les derniers chapitres proposent une théorisation dont les implications concernent la théorie de la communication, notamment rituelle, et l’exploration anthropologique des ontologies.

Une autre anthropologie du rite

En défendant l’idée d’une communication non-verbale, l’auteur se démarque d’une sémiologie référentielle. Pour rendre compte du procédé par lequel les objets « concentrent et rendent tangibles des significations sous-jacentes » [« concentrate and make tangible is the underlying meaning »], P. Lemonnier a recours à la notion de périssologie, une « figure de style qui consiste à mettre l’accent sur une idée en la répétant avec différents termes » [« figure of style that consists in emphasising an idea by repeating it in different terms »] (p. 128). Il suggère de parler de « résonateurs périssologiques » [« perissological resonators »] (p. 129) en affirmant à propos des objets étudiés que « leur matérialité est fondamentale pour la stabilité de la configuration socioculturelle en aidant à rendre visibles, de façon non-verbale, ses relations les plus basiques » [« their materiality is fundamental to the stability of the sociocultural configuration the basic relations of which they help render visible in a non-verbal manner. »].
À un premier niveau, cette proposition s’articule avec des théories classiques et contemporaines de la ritualité. Tout en prenant soin de distinguer la périssologie des phénomènes de redondance ou de condensation (p. 145), identifiés par des auteurs tels que Stanley Tambiah ou Michael Houseman et Carlo Severi, P. Lemonnier souligne la complémentarité de ses conclusions avec des thèses centrales de l’anthropologie du rite. Au lieu de seulement repérer des logiques relationnelles ou des mécanismes cognitifs (le modèle de Boyer est mentionné comme une approche demandant à être complétée), il cherche explorer méthodiquement les conditions matérielles d’effectuation — et d’efficacité — du rite. La focalisation sur la matérialité ne consiste pas à affirmer que les objets seraient plus résistants que les relations sociales engagées dans le flux de la vie ; la thèse, plus fondamentale, de l’auteur va plus loin : c’est parce que la dimension matérielle des artefacts implique un mélange/assemblage d’actions et de substances que les humains les faisant et les utilisant sont renvoyés, selon des procédures non-verbales, à l’idée d’un continuel assemblage d’éléments hétérogènes sans lesquels l’ordre social et le cours du monde ne pourraient se maintenir. C’est d’ailleurs pourquoi, P. Lemonnier rejette la distinction entre rite et technique, le même effet étant obtenu avec les objets les plus quotidiens.

Fragments de mondes

C’est donc bien à une ontologie que donnent accès les mundane objects  : en dépit de leur banalité, ils sont mondains parce qu’ils portent en eux des fragments du monde et de la société ainsi que des systèmes de relations organisant les rapports entre les êtres. Non pas qu’à la manière d’un miroir à contempler ces objets « représenteraient » une multiplicité mais parce que les relations pragmatiques qu’ils impliquent lors de leur fabrication ou de leur manipulation obligent les humains à avoir à l’esprit, ne serait-ce que sporadiquement, des principes de composition et d’interrelation qui régissent le monde. En ce sens, la matière n’est pas un donné ultime ou une substance inerte et passive que l’action technique modèlerait : elle est un réservoir d’histoires, de théories, de gestes que les humains découvrent dans la confrontation quotidienne, rituelle ou non, avec cette forme d’altérité autrement plus difficile à saisir que celle des animaux dont il est si souvent question dans les travaux sur l’animisme.

La découverte de cette richesse recelée dans les fragments apparemment les plus anodins a de quoi réjouir : elle invite cependant à s’interroger sur les principes méthodologiques à partir desquels cette profusion est mise en ordre, aussi bien pour les acteurs que pour les observateurs. Les problèmes rencontrés sont alors proches de ceux que Bruno Latour — avec qui P. Lemonnier a co-dirigé un livre [4] — aborde dans son Enquête sur les modes d’existence (2012). Pour ces deux auteurs en effet, la multiplicité des existants et des formes d’hybridation entre les êtres constituent une complexité que la recherche anthropologique doit réduire, notamment en déterminant le statut à accorder aux assemblages d’éléments hétérogènes. La solution latourienne consiste à évaluer le fonctionnement des assemblages en repérant les régimes de véridiction (la politique, le droit, la science) à l’intérieur desquels ils s’insèrent, découpage très abstrait en comparaison des descriptions concrètes de P. Lemonnier. Malgré cette divergence, ces deux démarches apparaissent complémentaires, l’une portant l’attention sur les mécanismes matériels de combinaison de l’hétérogène dans des objets, l’autre procédant à l’inspection des modes d’existence auxquels une telle multiplicité renvoie. On remarquera toutefois que la notion de « traduction » qui, chez Latour, sert à penser les passages d’un mode à l’autre paraît plus appropriée que la périssologie pour articuler les différences au sein d’une grammaire générale. Si avec cette figure de style, Lemonnier rend bien compte d’une forme de superposition, il faut bien qu’existent des principes de différentiation pour que les « choix stratégiques » (autre concept-clé de cet auteur) apparaissent dans une chaîne opératoire et que des agents décident d’adopter une solution plutôt qu’une autre. Indépendamment du paradoxe consistant à rendre compte d’une communication non-verbale avec une figure rhétorique, il semble que la périssologie ne permet pas de constituer une grammaire d’actions complète, susceptible d’expliquer qu’il existe des « fautes » ou que certaines solutions soient plus valorisées que d’autres.

Cette remarque conduit à formuler quelques questions à propos de la thèse centrale du livre. L’auteur démontre comment les artefacts sont des assemblages, on peut toutefois se demander s’il existe des modalités de rattachement spécifique de la matière avec les différents domaines repérés par l’auteur. Un mythe, une organisation sexuée du travail ou un rite d’initiation se matérialisent-ils selon des modalités propres ? Envisagée sous un autre angle, la question devient : pourquoi certains objets semblent plus importants que d’autres et se révèlent être de meilleurs « résonateurs périssologiques » ? Face à cet épineux problème une piste intéressante est suggérée dans plusieurs passages qui font comprendre que la valorisation des artefacts dépend souvent d’une ethnothéorie de la vie sous-jacente. Ainsi l’emploi d’une peau pour la confection des tambours s’explique parce que le processus de régénération chez cet animal renvoie à l’immortalité, qualité à l’aune de laquelle, par contraste, le passage des vivants à l’état de mort est provoqué lors des rites funéraires. Dans le même ordre d’idées, la fabrication du piège à anguille vise à accroitre la vitalité d’animaux eux-mêmes associés à l’idée de croissance (p. 54). Le fait que les paquets sacrés utilisés pour les initiations mêlent, quant à eux, des poinçons — avec lesquels la cloison nasale des novices est perforée — avec des plantes (cordylines, pandanus) réputées se reproduire par clonage indique qu’ici aussi une représentation de la vie oriente la composition artefactuelle. On pourrait donc suggérer que, parmi la multiplicité des pans de la réalité auxquels les processus techniques relient les artefacts, il se révèle instructif de chercher à déterminer la manière dont ils s’imbriquent avec des processus vitaux.

Mundane Objects est un livre profondément ethnographique qui intéressera les spécialistes de l’Océanie, mais la nouveauté de ses positions théoriques en fait une lecture indispensable pour aborder les débats contemporains de l’anthropologie concernant le rituel ou l’ontologie, sans faire l’impasse sur la patiente recherche empirique concernant la matière dont est tissée le monde.

Aller plus loin

Sur la Vie des idées :
- Le diplomate de la Terre, Entretien avec Bruno Latour
- Philippe Descola, À qui appartient la nature ?
- La recension de : Olivier Thiéry, Sophie Houdart (dir.), Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales ?, Paris, La découverte, 2011.
- Pierre Charbonnier, L’Anti-Narcisse de Viveiros de Castro.

Pour citer cet article :

Perig Pitrou, « Anthropologie des techniques », La Vie des idées , 3 mars 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Anthropologie-des-techniques.html

Nota bene :

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par Perig Pitrou , le 3 mars 2014

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Notes

[1Olivier Thiéry, Sophie Houdart (dir.), Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales ?, Paris, La découverte, 2011.

[2Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, Paris, PUF, 2009 ; Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

[3Philippe Descola (dir.), La fabrique des images. Vision du monde et formes de la représentation, Paris, Somogy-Musée du quai Branly, 2010 ; Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, Paris, La Découverte 2010 ; Fernando Santos-Granero (dir.), The Occult Life of Things. Native Amazonian Theories of Materiality and Personhood, Tuscon, The Arizona University Press, 2009.

[4Bruno Latour et Pierre Lemonnier, De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques, Paris, La Découverte, « Recherches », 1994.



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