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Anthropologie de la violence en situation coloniale

par Benoît Trépied , le 4 mars 2013

Domaine(s) : Histoire

Mots-clés : pouvoir | Foucault | violence | études postcoloniales

Comment produire une histoire du pouvoir et de la violence en contexte colonial qui ne se réduise pas au seul discours de l’État, mais prenne toute la mesure de l’historicité des sources ethnographiques et archivistiques ? M. Naepels répond à cette question à partir d’une enquête de longue haleine en Nouvelle-Calédonie.

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Recensé : Michel Naepels, Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie), Paris, éditions de l’EHESS, 2013, 288 p., 23 euros.

Le dernier livre de Michel Naepels n’est pas seulement un ouvrage essentiel dans le champ des études sur la Nouvelle-Calédonie : il constitue aussi et surtout l’aboutissement magistral d’une anthropologie du pouvoir et de la violence en situation coloniale et postcoloniale menée depuis vingt ans, ainsi qu’une proposition concrète de renouvellement de l’écriture des sciences sociales dans un horizon résolument pragmatique. Dans la lignée de ses travaux antérieurs sur la rencontre entre anthropologie et histoire [1], M. Naepels nous livre là une œuvre passionnante ancrée dans un terrain singulier, Houaïlou : une commune rurale de Nouvelle-Calédonie qui, au fil de la lecture, apparaît aussi, indissociablement, comme un espace social kanak et océanien et comme un produit des impérialismes européens et de la colonisation française.

Systèmes-mondes et gouvernementalité (post)coloniale

Si cet ouvrage est sans nul doute appelé à devenir une référence majeure de la nouvelle historiographie des rencontres impériales – du même « calibre » que les travaux récents de Romain Bertrand ou de Frederick Cooper –, c’est d’abord parce qu’il est le fruit d’un travail extraordinairement méticuleux d’investigation engagé depuis 1991 sur le terrain, dans les archives et les musées, un travail dont l’ampleur et la précision forcent le respect. C’est aussi parce qu’il parvient à relever le défi d’une analyse micro-politique qui ne s’enferme jamais dans les apories totalisantes de la monographie classique, pas plus que dans l’exemplification de processus globaux connus par ailleurs. A partir de Houaïlou, M. Naepels élabore des « descriptions de scènes sociales singulières » qui « permettent d’analyser l’imbrication de plusieurs contextes dans une situation donnée, de rendre compte de différents rythmes et de montrer comment un lieu singulier est transformé par les flux qui le parcourent » (p. 15). Sans jamais perdre de vue les conflits locaux, les individus singuliers (identifiés nommément et situés généalogiquement) et les « événements ordinaires ou marginaux » (p. 257), l’auteur parvient à saisir la façon dont se jouent à Houaïlou des dynamiques beaucoup plus larges.

M. Naepels décrit d’abord la production d’un espace mondialisé qui émerge au milieu du XIXe siècle à l’intersection de deux « systèmes-mondes » mouvants et instables – l’un océanien et l’autre européen – et qui va progressivement prendre le nom de « Houaïlou » (chapitre 1). Il aborde ensuite les modalités, enjeux et tensions du déploiement de l’emprise coloniale à Houaïlou – dont les techniques répressives comme les représentations de la société indigène sont très directement liées à l’expérience française en Algérie – à partir de deux points d’entrée : les multiples usages sociaux des « pierres de guerre » propitiatoires entre la deuxième moitié du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres (guerres, conversion au christianisme, collecte ethnographique et muséographique) au chapitre 2 ; et les trajectoires des chefs administratifs dans un ordre colonial de plus en plus oppressant mais aussi de plus en plus complexe (mobilisations militaires et sanitaires, concurrences lignagères, configurations de pouvoir diversifiées entre chefs, gendarmes, missionnaires et colons) au chapitre 3.

La question de la sortie du colonial est abordée dans la deuxième partie du livre. Le chapitre 4 replace l’accession des Kanak à la citoyenneté en 1946 dans la perspective d’une tentative globale de construction de nouveaux rapports sociaux locaux après l’abolition du régime de l’indigénat, dont témoignent d’intenses mobilisations collectives menées tous azimuts par les mêmes personnes à Houaïlou : militantisme partisan, création d’une coopérative agricole, renforcement des « conseils des anciens » au détriment des chefs, chasse aux sorciers, engagement scolaire et religieux. Les deux derniers chapitres se penchent enfin sur les processus de production et de forclusion de la violence qui accompagnent l’émergence progressive à Houaïlou d’une « nouvelle gouvernementalité postcoloniale » (p. 235) réorganisant le champ socio-politique local et pesant sur les corps et les esprits depuis les années 1980. Le chapitre 5 analyse les émotions politiques et les affects subjectifs investis dans l’action violente au moment des « événements » de 1984-1988, et lors de conflits segmentaires liés à la réforme foncière. Quant au chapitre 6, il examine diverses modalités de construction de collectifs et de mobilisations politiques dans le contexte de décolonisation ouvert par l’Accord de Nouméa (1998) – cérémonies coutumières, parti politique, guerre clanique, « cadastre coutumier », collecte du patrimoine culturel –, qui ont toutes en commun de mobiliser le registre discursif de la « coutume » pour contrôler ou au contraire attiser la violence : autrement dit, pour « conjurer la guerre », selon l’ambiguïté centrale du titre du livre.

Enquêter et écrire

Anthropologue reconnu, M. Naepels est aussi pleinement historien au vu de la qualité de ses recherches en archives – tout aussi poussées et minutieuses que son ethnographie de terrain – et de son maniement de la critique interne et externe des sources ; à tel point que son ouvrage nous semble constituer un brillant plaidoyer pour l’unicité épistémologique des (ou de la) science(s) sociale(s) [2]. En tout état de cause, cette « micrologie » (p. 15) a vocation à intéresser autant les historiens que les anthropologues, les sociologues que les politistes : non seulement par les élargissements spatiaux et temporels qu’elle met en œuvre ; mais aussi par son ambition foucaldienne de saisir le pouvoir à travers les logiques pratiques de l’action et les processus de subjectivation – jusque dans les « mécanismes infinitésimaux » (p. 11) – plutôt que dans le seul discours institutionnalisé de l’État.

Chacun des six chapitres peut en effet aussi être lu comme l’étude contextualisée d’un document-clé, dont l’intelligibilité nécessite de convoquer d’autres matériaux et de mobiliser des temporalités et des échelles d’analyse variées. C’est ainsi que prennent sens des extraits d’entretiens sur les guerres anciennes (chapitre 1) ou les affrontements récents (chapitres 5 et 6) recueillis dans le contexte des revendications foncières et coutumières des années 1990-2000 ; le texte « Jopaipi » écrit en 1918 par le pasteur kanak Bwêêyöuu Ërijiyi dans son interaction avec le missionnaire Maurice Leenhardt, devenu un classique de l’anthropologie océaniste (chapitre 2) ; les cahiers personnels du « grand chef » Mèèjâ Néjâ et le Registre des tribus et des chefs du Service des affaires indigènes (chapitre 3) ; ou encore la liste des accusés en sorcellerie de Houaïlou remise en 1955 à l’ethnologue Jean Guiart (chapitre 4).

A partir de la présentation « brute » de ces documents, et afin de comprendre le plus finement possible ce qu’ils disent de la réalité sociale passée et présente, M. Naepels sollicite un grand nombre de sources – qui sont aussi les outils du contrôle colonial ou des manifestations d’autonomie politique kanak – dont il retrace les parcours historiques dans l’espace et le temps : journaux de bord des navires, documents administratifs, écrits missionnaires, cartes et photographies, publications ethnologiques, objets kanak des musées européens, tableaux généalogiques, récits recueillis et événements observés pendant l’enquête ethnographique, etc. Avec un souci constant du détail, il confronte les matériaux, croise les dates, évalue la succession des générations et recoupe les toponymes et les patronymes – un travail pour lequel sa compétence linguistique en ajië, la langue de Houaïlou, se révèle indispensable.

Dans le processus même de son écriture, M. Naepels met donc en œuvre un principe systématique d’exposition, de contextualisation et de critique des documents produits : il ne cesse de poser « la question de ce qui est visible des rapports sociaux dans les sources dont nous disposons, des formes de projection du réel sur les espaces documentaires (scripturaires ou interactionnels) auxquels l’enquête empirique, ethnographique et historiographique, permet d’accéder » (p. 260). Ce dispositif narratif permet au lecteur de suivre pas à pas, avec clarté et transparence, la façon dont l’auteur élabore progressivement ses hypothèses interprétatives, des plus vraisemblables aux plus conjecturales. Cet effort continu d’explicitation des conditions de production de l’analyse n’est pas seulement un gage de rigueur scientifique ; c’est aussi un formidable aiguillon de lecture.

Nouveaux regards

Bien d’autres aspects novateurs de l’ouvrage mériteraient de plus amples commentaires, notamment la démonstration empirique selon laquelle les Kanak ont autant modelé et utilisé les dispositifs coloniaux à leurs propres fins, que la colonisation ne les a catégorisés et subordonnés. On pense aussi au lien clairement établi entre les formes de gouvernement politique et leurs processus de subjectivation dans les corps et les affects, qui permet de penser la violence dans un continuum allant des émotions intimes à la guerre coloniale, en passant par toute la gamme des violences familiales et domestiques. Soulignons enfin les effets de connaissance décisifs que produit l’historicisation de certains objets canoniques de l’anthropologie (coutume, cérémonies, chefferies, conseils des anciens, anthropophagie, sorcellerie, objets propitiatoires), à l’heure où la question du « droit coutumier » est âprement débattue en Nouvelle-Calédonie.

Certains pans de la réalité sociale et politique de Houaïlou auraient certes pu être approfondis pour « compléter le tableau » : par exemple les réseaux de relations entre certains colons et certains Kanak (voisinage, travail, alliance matrimoniale, intimité affective, etc.), les clivages internes au monde social des colons, ou encore la mobilisation des capitaux scolaires, professionnels et économiques dans la redéfinition des rapports de pouvoir locaux. Mais outre que ce programme de recherche nécessiterait encore des années d’enquête, il risquerait de confiner à l’illusion de l’exhaustivité monographique. Or comme le note justement M. Naepels à la fin de son introduction (p. 16), « il y aurait bien d’autres façons de raconter cette histoire ».

par Benoît Trépied , le 4 mars 2013


Pour citer cet article :

Benoît Trépied, « Anthropologie de la violence en situation coloniale », La Vie des idées, 4 mars 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Anthropologie-de-la-violence-en.html

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Notes

[1On lira en particulier son ouvrage Ethnographie, pragmatique, histoire (publications de la Sorbonne, 2011) conçu explicitement comme une présentation du dispositif théorique mis en œuvre dans Conjurer la guerre.

[2Dans le sillage notamment des propositions de Jean Bazin (Des clous dans la Joconde. L’anthropologie autrement, Toulouse, Anacharsis, 2008) et de Jean-Claude Passeron (Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991).


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