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Actualité de Guattari

À propos de : F. Guattari, Les années d’hiver (1980-1985), Les Prairies ordinaires.


Les Années d’hiver, recueil d’articles publiés entre la fin des années 70 et la fin des années 80, constituent une intéressante entrée dans la pensée de Félix Guattari : ses réflexions sur la crise, la démocratie, les nouvelles technologies ou l’écologie n’ont rien perdu de leur actualité.

Recensé : Félix Guattari, Les années d’hiver (1980-1985), Paris, Les Prairies ordinaires, 2009, 297 p., 17 euros.

Longtemps introuvables, les écrits de Félix Guattari commencent progressivement à être édités ou réédités et à faire l’objet de commentaires de plus en plus nombreux. La pensée de ce militant, psychanalyste et philosophe inclassable et atypique (longtemps occultée par la figure beaucoup plus prestigieuse et séduisante de Gilles Deleuze, son complice dans l’écriture de L’Anti-Œdipe en 1972 et de Mille plateaux en 1980) propose en effet des outils conceptuels pour comprendre les mutations politiques, technologiques et existentielles du présent et la complexité des nouvelles « années d’hiver » que nous traversons. Ce volume est un recueil d’articles et d’interviews écrits entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, années vécues tragiquement par l’auteur qui assiste à la fin, le reniement et l’oubli des puissantes expérimentations sociales et créatives des années 1960-1970.

À l’époque du libéralisme triomphant, de l’omniprésence du marché et du retour progressif de la droite sur la scène politique, Guattari choisit d’affirmer une sorte d’ « optimisme désespéré » et de rester fidèle à des convictions et des pratiques qui nous apparaissent aujourd’hui comme étrangement intempestives et inactuelles, au sens nietzschéen. D’une part, elles semblent déjà « dépassées » en 1986, à l’époque de la première publication de l’ouvrage, balayées par l’histoire avec tous les espoirs des décennies précédentes ; d’autre part, elles ont un caractère presque prophétique, puisque tous ces textes font affleurer des questionnements et des problèmes dont on ne commence qu’à entrevoir la portée anticipatrice. Les trois sections de l’ouvrage (« Politique », « Moléculaire », « Art processuel ») constituent une excellente porte d’entrée dans l’œuvre de Guattari, qui s’exprime dans la plupart de ses textes principaux (Psychanalyse et transversalité, Les Trois écologies, Chaosmose, Cartographies schzoanalytiques) à travers une écriture austère, rugueuse, pleine de technicismes et néologismes, d’emprunts aux sciences, à la linguistique et à la psychanalyse qui peuvent facilement décourager le lecteur néophyte.

La « crise » et la « relance »

Parmi les thèmes récurrents dans ces pages, on trouve une critique, plus que jamais actuelle, du sempiternel discours de la « crise », qui est devenu depuis plusieurs décennies un formidable instrument de « gouvernance » et de « normalisation ». Dès l’introduction, Guattari nous rappelle que la « crise » (les « crises » multiples que les sociétés capitalistes connaissent sans cesse, et dont celle que nous vivons aujourd’hui n’est que la dernière en date) ne sont pas des fatalités inéluctables, mais les conséquences directes de choix d’ordre économique, soutenus par des stratégies politiques ultralibérales à l’échelle planétaire. On ne cesse ainsi de « prendre l’effet pour la cause » et de justifier des arbitrages politiques par les dures nécessités d’une économie qui échapperait désormais à tout contrôle étatique, en feignant d’oublier que la dérégulation de l’économie et de la finance à l’échelle planétaire n’a été rendue possible que par des choix politiques préalables. Tout est mis en œuvre ainsi pour nous présenter la crise comme « une évidence apodictique » : « Le chômage, la misère s’abattent sur l’humanité comme des fléaux bibliques. Dans ces conditions, on ne peut plus concevoir, à quelques variantes près, qu’une seule politique économique possible en réponse à la seule description concevable de l’économie politique. » (p. 56)

Le spectre de la crise (dont la puissance est décuplée aujourd’hui, dans le domaine biopolitique, par la surenchère médiatique sur les virus mutants et les pandémies qui nous menacent de toutes parts) est associé au mythe de la « sortie du tunnel », de la « grande reprise », dont on détecte incessamment les signes précurseurs pour masquer le caractère d’irréversibilité de la situation. On vise ainsi à occulter et conjurer la nécessité d’un changement radical de la politique économique, d’une mutation en profondeur de la subjectivité sociale, qui soient en mesure de faire face à l’accélération continuelle des révolutions technoscientifiques sans aboutir à des effets de plus en plus mutilants et paralysants. La crise n’est plus depuis longtemps, selon Guattari, une phase transitoire destinée à déboucher sur une « reprise » miraculeuse, mais le signe d’un dérèglement radical des mécanismes de gestion des flux de production et de richesse : « Même les économistes les plus bornés découvrent avec stupéfaction une sorte de folie de ces systèmes et ressentent l’urgence de solutions de rechange. » (p. 131)

La démocratie comme passion processuelle

Le diagnostic politique de Guattari conclut, déjà dans les années 1980, à l’échec des partis traditionnels en général et de la gauche, notamment du PS, en particulier : les partis traditionnels ont fait leur temps puisqu’ils sont de moins en moins adaptés à la vitesse et l’importance des mutations technologiques comme aux nouvelles dimensions planétaires des enjeux politiques, sociaux et économiques. Les anciennes luttes de classes sont aussi dépassées par des transformations qui voient coexister des salariés « garantis », bien intégrés aux rapports de production (par ailleurs de moins en moins nombreux) et une multitude hétérogène, qui traverse toutes les couches de la société, composée de tous ceux qui sont marginalisés par le contexte économique ou qui osent encore refuser le mode de vie et de production qui leur est proposé. Il n’est plus possible de concevoir un « programme commun », des formations politiques classiques, qui puissent représenter efficacement et dans leur totalité des réalités si complexes et hétérogènes et organiser des réponses adéquates aux grandes stratégies planétaires du capitalisme industriel et financier.

Au lieu de s’efforcer de réformer en profondeur une société capitaliste développée et de renouveler les formes d’expressions démocratiques, au lieu de favoriser des pratiques sociales émancipatrices et de solliciter une réflexion collective sur les problèmes complexes d’une société technologiquement avancée, la gauche s’est enlisée dans des luttes de pouvoir dépassées. En optant pour une gestion technocratique sans aucune ambition, elle s’est distancée sans remède du peuple qu’elle était censée représenter. Comme la gauche, la démocratie n’est jamais pour Guattari un acquis définitif, « une vertu transcendantale, une idée platonicienne, flottant en dehors des réalités ». Elle doit rester une passion processuelle, qui ne peut se réduire à un enjeu exclusivement électoral, mais qui exige de prendre en compte sans cesse l’altérité, la divergence des désirs et des intérêts, des procédures toujours renouvelées d’affrontement, de négociation et d’expérimentation : le politique doit primer sur l’économie, et pas l’inverse.

Agencements machiniques

Déterminé à ne pas renoncer à l’exigence de nouvelles pratiques sociales de libération, Guattari affirme la nécessité de sauvegarder et développer des processus de singularisation transversaux, qui puissent échapper à l’uniformisation marchande pour faire communiquer les questions politiques, les questions sociales, la dimension économique, les transformations technoscientifiques, la création artistique. Pour ce militant, qui est resté aussi jusqu’au bout un psychanalyste, aucune pratique sociale et politique nouvelle ne pourra être inventée sans prendre en compte l’inconscient, un « inconscient machinique » dont les problématiques ne relèvent plus exclusivement du domaine de la psychologie mais concernent une « production de subjectivité » individuelle et collective, qui ne peut jamais faire abstraction des « systèmes machiniques » qui la traversent de toutes parts.

Dans les ouvrages coécrits par Deleuze et Guattari, la subjectivité est présentée comme le produit d’ « agencements », des processus qui ne sont pas centrés sur des agents individuels, ni sur des formations collectives structurées et identitaires, mais doublement décentrés. Ils sont autant de nature extra-personnelle et extra-individuelle que de nature infrahumaine, infrapsychique et infrapersonnelle. Leur dimension extra-individuelle implique le fonctionnement de machines techniques, économiques, sociales, écologiques et médiatiques, qui incluent des dimensions naturelles et techniques qui ne sont plus purement anthropologiques. Leur dimension infra-humaine comprend des systèmes de perception, de sensibilité, d’affect, de désir qui précèdent la constitution d’un individu qui n’est jamais que la résultante provisoire d’une hétérogenèse ininterrompue. La subjectivité individuelle résulte de l’entrecroisement instable de déterminations collectives qui ne sont pas seulement sociales, mais également économiques, technologiques, écologiques.

La subjectivité est donc toujours un processus qui circule entre des ensembles sociaux de taille différente et qui est assumé et vécu par des individus dans des existences singulières. Chacun peut se soumettre passivement aux modèles de subjectivité qui lui sont proposés, ou se réapproprier les composantes de la subjectivité pour alimenter un processus créatif de singularisation. Chez Guattari, cette production de subjectivité devient de façon encore plus affirmée une production proprement « machinique », où ce qu’il appelle parfois la « mécanosphère » (la multiplicité de machines et de dispositifs techniques qui entourent l’humain comme une seconde atmosphère) constitue un élément central. L’analyse de la production de subjectivité à travers des « agencements machiniques » constitue donc un des axes essentiels de la réflexion de Félix Guattari « après-Deleuze », notamment dans sa dimension politique.

Le « glossaire de schizo-analyse » publié en annexe des Années d’hiver permet de mieux préciser les deux composantes de ce concept. L’agencement est défini comme une notion plus large que celle de structure, système, forme ou procès et comme une entité hétérogène, qui comporte des composantes « aussi bien d’ordre biologique, social, machinique, gnoséologique, imaginaire’ » . Le terme « machinique », pour sa part, n’est jamais synonyme d’une dimension « mécanique » fermée sur elle-même, mais renvoie à des processus, à des flux technologiques et à leur évolution dans l’histoire ; il ne fait pas référence exclusivement aux « machines techniques » mais également à des « machines » théoriques, sociales, esthétiques, littéraires, etc. : « Une machine technique, par exemple, dans une usine, est en interaction avec une machine sociale, une machine de formation, une machine de recherche, une machine commerciale, etc. » (p. 294)

Dans un entretien avec Robert Maggiori (p. 165-179), Guattari explique également qu’il préfère parler d’ « agencement machinique » plutôt que, plus simplement, d’« ensemble de machines », pour éviter de donner l’idée d’une disposition spatiale par rapport à laquelle les individus, les sujets demeureraient extérieurs. La notion d’agencement permet d’évoquer la façon dont un sujet, individuel et collectif, est « fabriqué », entre autres, par des dispositifs techniques, au cours d’un processus toujours instable, précaire, transitoire. Le capitalisme contemporain, que Guattari appelle le CMI (Capitalisme Mondial Intégré), tire sa puissance de l’intégration de divers types de machinismes : « machines techniques, machines d’écriture économique, mais aussi machines conceptuelles, machines religieuses, machines esthétiques, machines perceptives, machines désirantes... » (p. 183)

Micropolitique et écosophie

Si depuis les années 1980 l’on assiste à la fin d’une certaine politique et à une implosion du social, Guattari persiste encore à croire que la politique et les pratiques sociales peuvent renaître autrement à partir d’une dimension microscopique ou moléculaire, de la recherche collective d’une « micropolitique » qui partirait de préoccupations très immédiates et très quotidiennes, sans renoncer pour autant à produire des mutations au niveau social et macropolitique. Dans les années 1980, déjà, la sensibilité écologique est à ses yeux un exemple privilégié « d’une certaine vision à la fois moléculaire et mondiale des problèmes politiques ». Dans les ouvrages qui suivront Les Années d’hiver, Guattari insistera davantage sur l’urgence écologique et sur la nécessité d’inventer une écosophie destinée à articuler des pratiques environnementales, des pratiques sociales et des pratiques mentales (l’invention de nouvelles formes de subjectivité), perspective dont les discours dominants sur le « développement durable » et la « croissance verte » sont encore aujourd’hui très éloignés.

L’écosophie, dont Guattari a esquissé les contours en 1989 dans Les trois écologies [1], propose une vision élargie et transversaliste de l’écologie politique, dont les différentes dimensions doivent être constamment pensées ensemble pour donner forme à un engagement qui soit à la fois pratique et théorique, éthico-politique et esthétique. Les crises majeures de notre époque demandent de nouvelles pratiques sociales, de nouvelles pratiques esthétiques, de nouvelles pratiques du soi dans le rapport à l’autre, à l’étranger et à la Terre, qui devront se situer à l’articulation de la subjectivité, de la politique, de la protection de l’environnement : « La reconquête d’un degré d’autonomie créatrice dans un domaine particulier appelle d’autres reconquêtes dans d’autres domaines. Ainsi toute une catalyse de la reprise de confiance de l’humanité en elle-même est-elle à forger, pas à pas, et quelquefois à partir des moyens les plus minuscules. Tel cet essai qui voudrait, si peu que ce soit, endiguer la grisaille et la passivité ambiante. » (p. 72-73) L’objet écosophique ne se réduit donc pas à un objectif défini de façon univoque ou à un projet politique traditionnel, mais vise plutôt à constituer un lieu de transversalité entre des domaines hétérogènes, dans une perspective re-singularisante. Il implique une remise en question permanente des institutions existantes, mais exige également une ouverture attentive aux mutations subjectives de notre époque, une vision radicalement transformée de la société, de la nature et de la technique.

Contrairement à beaucoup de philosophes « professionnels », en effet, Guattari ne montre aucune hostilité à l’égard des technologies les plus récentes de l’information et de la communication (dont il suivait avec grand intérêt les développements et les perspectives). Il considère, au contraire, qu’elles pourraient ouvrir des possibilités inédites, constamment réprimées et détournées par la logique dominante du marché. L’écosophie n’implique donc aucune condamnation régressive et technophobe des mutations qui sont en train de transformer radicalement les rapports des hommes entre eux et de l’homme à la nature. Si le machinisme et la technique risquent constamment d’être dévoyés hors de leurs finalités humaines et créatrices par les systèmes capitalistiques, ils peuvent aussi alimenter des ressources infinies d’intelligence et de créativité, susceptibles d’orienter les devenirs individuels et collectifs de la sensibilité, du désir, du travail et des savoirs vers de nouvelles inventions, plutôt que vers des formes de subjectivité « industrialisées », quadrillées et nivelées, exclusivement orientées vers la consommation à l’échelle planétaire.

Les textes réunis dans Les Années d’hiver ne proposent jamais de solutions toutes faites, des recettes ou des programmes politiques ; ils ne sont que l’expression d’une pensée fragmentaire et souvent inaboutie, mais qui continue d’offrir des pistes précieuses de réflexion pour faire face aux enjeux du présent. Des pages à lire et à relire sans modération par tous ceux qui n’ont pas cessé de croire à la possibilité d’un nouveau printemps.

Aller plus loin

En ce qui concerne les éditions ou rééditions des textes de Guattari on peut signaler les publications suivantes : en 2004, aux Editions Lignes & Manifestes, les Ecrits pour l’Anti-Œdipe, édités par Stéphane Nadaud ; en 2007, la traduction de l’ouvrage coécrit par Guattari et la psychanalyste brésilienne Suely Rolnik et publié pour la première fois en portugais en 1986 (Micropolitiques, Les Empêcheurs de penser en rond / Le Seuil), la publication de Soixante-cinq rêves de Franz Kafka (ouvrage présenté et annoté par Stéphane Nadaud, Nouvelles Editions Lignes) et du texte Ritournelles aux Editions Lume. Parmi les textes critiques consacrés à Deleuze et Guattari, qui laissent une large place au parcours personnel de Guattari : François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari Biographies croisées, Paris, La Découverte, 2007 et le récent ouvrage de Jérôme Rosanvallon et Benoît Preteseille Deleuze & Guattari à vitesse infinie, Volume 1, Ollendorff & Desseins, 2009. Je me permets également de renvoyer à mon ouvrage Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, L’Harmattan, 2004 et à celui que j’ai codirigé avec Pierre-Antoine Chardel et Hervé Regnauld, Gilles Deleuze, Félix Guattari et le politique, Paris, Ed. du Sandre, 2006. Pour finir, on pourra lire des numéros de revues : Le Portique (2e semestre 2007) consacré à Gilles Deleuze et Félix Guattari. Territoires et devenirs ; Multitudes, n°34 (automne 2008), qui propose un intéressant dossier sur « L’effet-Guattari ».

Pour citer cet article :

Manola Antonioli, « Actualité de Guattari », La Vie des idées , 15 octobre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Actualite-de-Guattari.html

Nota bene :

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par Manola Antonioli , le 15 octobre 2009

Notes

[1Paris, Galilée, 1989. Pour une étude plus approfondie des perspectives ouvertes par cet ouvrage, je me permets de renvoyer à mon texte « Félix Guattari et l’écosophie », in Nature, humanisme et politique, coll. « Théories », Malissard, Ed. Aleph, 2007, p. 43-78.



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