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Comment la France a-t-elle vécu la débâcle de mai-juin 1940 ? Deux jeunes historiens mettent en lumière les aspects tant militaires que politiques et sociaux du drame. Pour rendre compte de leur enquête, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, auteur de référence sur la période et aspirant d’infanterie en 1940, allie le travail de l’historien aux souvenirs d’un Fabrice dans ce nouveau Waterloo.

Recensé : Jérôme Gautheret et Thomas Wieder, Ceux de 1940, Paris, Fayard, 2010, 194 p.

Ce petit livre reprend en douze volets l’enquête que Jérôme Gautherot et Thomas Wieder avaient publiée en feuilleton dans Le Monde au cours de l’été 2010 pour faire revivre le « moment 1940 » : moment d’une déroute inouïe, de l’effondrement de l’État, de la débâcle de la République, de ce qu’on a appelé en pays anglo-saxons la « chute de la France ». Les auteurs se sont appliqués à restituer dans leur singularité, à travers des épisodes insolites ou méconnus, les expériences vécues par des Français dans les premières semaines ayant suivi l’armistice de 1940, à travers un pays disloqué en proie à l’incompréhensible. On n’y retrouve donc ni la séquence des événements qui avaient précipité le désastre, ni ce qui allait constituer les fondements d’un régime autoritaire ou la trame de la collaboration, pas plus que ce qui refléterait la vie du pays sous l’Occupation. Le sujet ainsi délimité est un vrai sujet ; il n’avait, je crois, jamais été traité isolément.

Témoignages d’époque souvent inédits, correspondances retrouvées et récits de survivants s’y combinent avec le condensé des recherches les plus récentes en une suite de flashes explicités. « Ceux dont nous avons exhumé les souvenirs racontent des histoires très différentes. Ils n’ont pas vécu la même guerre, ils n’en ont pas tiré les mêmes leçons », expliquent les auteurs qui nous livrent les reflets d’un miroir brisé, en alliant la rigueur historique avec l’alacrité journalistique.

« C’est ma faute »

Voici donc, tour à tour, les plaintes ou la colère des rescapés de la déroute et les extraits du journal de Georgette, secrétaire au ministère de l’Intérieur, place Beauvau, qui, entraînée dans l’Exode aux côtés d’un Georges Mandel impavide, a suivi en coulisses à Tours, le 13 juin, les entretiens Reynaud-Churchill avant de se retrouver les 9 et 10 juillet à Vichy témoin de l’enterrement de la République et de saluer respectueusement Pétain, « le grand oiseau de France qui s’élève au dessus de toutes les intrigues ». Voici, minutieusement narrés, les premiers jours de « Paris en uniforme vert » où Hitler fait une visite impromptue de deux heures. Voici la pagaille de l’hôpital psychiatrique d’Auxerre dont le directeur, perdant lui-même la tête à l’approche de l’envahisseur, a ouvert toutes grandes les portes à ses malades, ou encore la mise en place de la ligne de démarcation à Bléré, village coupé en deux, proche de Chenonceau, où les survivants d’une famille berrichonne racontent comment leur ferme était devenue un lieu de passage.

Pendant ces mêmes semaines, la haine de l’instituteur, qui est l’une des obsessions du Maréchal, se déploie dans les médias avant de se traduire en actes. La jeune Claire Girard, qui mourra fusillée quatre ans plus tard, s’inquiète à Paris des premiers relents d’antisémitisme. À Carcassonne, les chefs de file de la Nouvelle Revue Française se retrouvent autour de Joë Bousquet, le poète paralysé, et, discutant des causes de la défaite, ils ont la surprise d’entendre André Gide s’exclamer en se frappant la poitrine : « C’est ma faute, ma très grande faute ». Encore deux mois et Gaston Gallimard, désespéré mais prudent, rompra ostensiblement avec Julien Benda, l’auteur antimaurrassien et juif de La Trahison des clercs

D’autres instantanés auraient pu enrichir le tableau, illustrer la marche vers la captivité de centaines de milliers de soldats moutonniers, ou la mise en place acclamée de la Révolution nationale, ou le drame du premier fusillé, condamné à mort pour avoir coupé une ligne téléphonique allemande. Les auteurs n’ont pas prétendu être exhaustifs. Ils ne pouvaient pas l’être. Les récits et les tranches de vie qu’ils juxtaposent suffisent largement à faire sentir au lecteur l’immensité du traumatisme mental d’un peuple écrasé.

Une adhésion massive à Pétain

Les témoignages qu’ils ont recueillis sur les deux groupes les plus marquants de refuzniks de 1940 sont d’autant plus éclairants ; ceux-ci étaient, en effet, des exceptions. Volontaires partis de France pour s’engager sous la bannière de de Gaulle ou étudiants communistes qui allaient manifester à l’Arc de Triomphe de l’Étoile le 11 novembre 1940, il s’agissait dans les deux cas de très jeunes gens – entre dix-sept et vingt-cinq ans – et, dans les deux cas, de très petites minorités puissamment motivées. Ils n’ont pas été plus de 4 000 à s’embarquer à Brest, Bayonne et Saint Jean-de-Luz pour rallier les Forces Françaises Libres, nullement des têtes brûlées comme l’a écrit Alain Peyrefitte, mais pêcheurs bretons en désarroi, cadets de familles de bourgeoisie catholique ultraconservatrice, de tendance Croix-de-Feu et Action française, ou fous de la France issus de milieux juifs et protestants, à l’exclusion d’ouvriers et de cultivateurs. Quant aux étudiants parisiens dont Pierre Daix a été le mémorialiste, ils n’étaient qu’une poignée, tous mystiques de la révolution à faire et se refusant à croire que leur parti pût négocier avec les Allemands la libre parution de L’Humanité.

Peut-on retrouver les linéaments d’une opinion publique à travers des témoignages si nécessairement disparates ? Ce n’était pas le but du livre. Au regard des infimes minorités combatives et des réticences sporadiques que suscita le nouveau régime, le lecteur n’aura pas de peine à se représenter a contrario ce qui fut le dénominateur commun à l’immense majorité d’un peuple déboussolé, l’adhésion massive à Pétain, une adhésion-illusion, nourrie durant ces premières semaines des motifs les plus contradictoires : gratitude envers le sauveur qui avait arrêté l’invasion, confiance dans le héros de Verdun dont on ne pouvait douter qu’il dût être le premier des résistants, ferveur pour le grand-père de la nation humiliée qui la tançait pour ses péchés, divine surprise d’une droite extrême bénissant la mort de la démocratie parlementaire.

Plus perceptible dans l’ouvrage que le culte naissant du Maréchal charismatique, la tonalité commune aux différentes voix semble bien être ce que l’historien suisse Philippe Burrin a appelé à juste titre l’« accommodation » – accommodation aux malheurs des temps. Ainsi, la haine de l’occupant n’apparaît à aucune page de l’ouvrage. On était loin de l’esprit public de 1870-1871. La Wehrmacht se voulait compréhensive, l’occupation n’était pas encore pesante, la politique de collaboration, voulue par Laval et les hitlériens de Paris, n’était pas encore officielle et son rejet longtemps silencieux, quoi que plus précoce qu’on ne l’a cru, comme l’ont montré des recherches récentes, ne s’est fait sentir qu’après l’issue de la bataille d’Angleterre et la rencontre d’Hitler et Pétain à Montoire, hors des limites de temps retenues ici.

Un drame incommunicable ?

L’historien qui eut, comme moi, le privilège d’être à la fois un témoin et un microscopique acteur de la période, projeté comme Fabrice dans un nouveau Waterloo, reste hanté par ce qui subsiste d’incommunicable dans l’épaisseur du drame. Son incompréhension des événements avait été si obsédante qu’il s’était senti, dans son grand âge, tenu de consacrer près de dix ans à rassembler des éléments qui lui permettent de les comprendre.

Il a commencé à vivre le « moment 1940 » sur les champs de bataille, à la tête d’une section de ruraux bretons de trente à trente-cinq ans peu désireux de mourir pour la patrie, mais toujours prêts à faire sans murmure ce qu’on leur commanderait ; il l’a vécu ensuite dans le plus grand camp d’officiers prisonniers d’Allemagne, un microcosme représentatif de toutes les facettes de la bourgeoisie française élargie à un échantillonnage d’instituteurs. Il a vu des chefs d’unités abandonner leur poste de combat et quelquefois leur troupe en disant que « ce n’était pas notre guerre », mais il a connu dans cet Oflag le lieutenant qui avait commandé la dernière charge de cavalerie sabre au clair de l’histoire militaire de la France, ainsi que le capitaine de chars – l’un des futurs libérateurs de Paris – qui avait détruit treize blindés dans le village de Stone dans un effort ultime pour enrayer la percée ennemie à Sedan.

Il y a vu, le 23 juin 1940, trois cents officiers applaudir devant leurs gardiens étonnés l’annonce de la signature de l’armistice franco-allemand, puis s’indigner que cet armistice ne doive entrer en vigueur qu’après la signature d’un armistice franco-italien. Pas une fois, dans un « block » de 2 000 officiers, il ne croit avoir entendu un propos antisémite ; mais, lorsque le 20 juillet 1940 l’autorité militaire allemande eut demandé l’état des prisonniers « de race ou de religion juive » et que six, s’étant déclarés, reçurent l’ordre de se rassembler à 17 heures avec leur barda dans une baraque isolée pour être transférés à l’aube vers une destination inconnue, il ne s’est pas trouvé un seul officier en dehors de lui-même pour passer la dernière soirée en leur compagnie.

Il a entendu, toujours durant ces semaines, un officier d’état-major faire une conférence afin d’expliquer pourquoi un débarquement de vive force en Angleterre était impossible, mais aussi le petit-fils d’un maréchal de France, pressenti de s’évader, répondre : « Je ne peux pas, je prépare l’École de guerre ! » Il croit réentendre les mises en garde du plus antinazi de ses camarades, « Avec des gangsters, il ne faut pas se comporter en gentleman », mais aussi les propos de son voisin de châlit – Baracke 3, Stube 2 –, un patriote à tout crin accroché à l’espoir de la paix prochaine qui, au prix de l’Alsace-Lorraine, de la Corse, voire de Nice, le rendrait à la liberté pour « refaire la France ».

Une frénésie d’autoflagellation nationale

De ce climat intraduisible d’un effondrement spirituel aux réactions si contrastées, il garde une autre impression forte : celle du sentiment diffus d’une culpabilité collective indéfiniment ruminée. Un sentiment qui dut être assez prégnant pour qu’on en retrouve l’empreinte dans le témoignage analytique le plus pénétrant rédigé à chaud durant ces mêmes semaines, L’Étrange Défaite de Marc Bloch, conçue pourtant avant tout pour démontrer que la cause directe d’une défaite essentiellement militaire avait été l’incapacité du haut commandement. Cette conscience d’une culpabilité de la nation était d’autant plus répandue, dans notre champ clos poméranien, que, à la différence du clairvoyant Marc Bloch et d’un certain « général félon » stigmatisé par le journal du camp, Le Trait d’union, aucun de nous n’imaginait de mettre en cause notre stratégie ni ne se représentait l’arriération de lucidité de notre commandement.

Ainsi la frénésie d’autoflagellation nationale du maréchal Pétain s’accordait à l’esprit du groupe. Elle dérivait, selon les familles d’esprits, soit en une mise en cause désolée de la classe politique et d’une droite qui n’avait rien oublié ni rien appris, soit, beaucoup plus communément, en une détestation farouche de tous les boucs émissaires possibles, Front Populaire, bolchevisme, instituteurs, Italiens et Britanniques pêle-mêle, sans toutefois que ces divergences mettent à l’épreuve notre camaraderie devant la platée quotidienne de rutabagas.

Un tel vécu est-il transmissible… ? Et l’historien-témoin peut-il se fier à ses souvenirs ? Il devra plus qu’un autre se défier des pièges de la mémoire, mais c’est un reste de cette tonalité unique donnant sa couleur au temps passé qu’il a peut-être chance d’ajouter aux documents de l’époque.

Tels quels, conçus par de jeunes historiens pour faire revivre un autre temps grâce à des voix retrouvées, les douze volets de Ceux de 1940 sont bien davantage qu’un plaisant feuilleton d’été. Ce petit livre retrace un moment critique de la vie d’une nation. Il remet en place un périple de jalons. Il ne conclut pas, tel n’est pas son propos. Volontairement impressionniste, il impressionnera mieux qu’un froid décompte les lecteurs qui n’ont plus, même par voie d’hérédité, de souvenirs de l’époque. Ses chapitres se lisent comme ceux d’un roman vécu. Il a sa place dans l’historiographie de la France en guerre à côté des Quarante millions de pétainistes d’Henri Amouroux, vieux de trente ans, que, malgré sa brièveté, il complète heureusement.

Pour citer cet article :

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « 1940 : l’historien et le témoin », La Vie des idées , 21 avril 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/1940-l-historien-et-le-temoin.html

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par Jean-Louis Crémieux-Brilhac , le 21 avril 2011

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