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1839 ou l’odyssée de la liberté

À propos de : Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad. Une odyssée atlantique (1839-1842), Seuil.


Raflés en Afrique, détenus à Cuba, les esclaves de l’Amistad se révoltent en 1839, avant de rallier les États-Unis où ils sont incarcérés. Les survivants seront finalement rapatriés au Sierra Leone, après une longue tournée publicitaire destinée à payer leur voyage.

Recensé : Marcus Rediker, Les révoltés de l’Amistad. Une odyssée atlantique (1839-1842), trad. de l’anglais par Aurélien Blanchard, Paris, Seuil, 2015, 410 p., 24 €.

Sur cet épisode supposé connu, la révolte de l’Amistad, l’auteur nous offre une étude excellente, meilleure à mes yeux que son précédent ouvrage traduit en 2013 [1]. Ce dernier était remarquable, mais quelque peu biaisé par la thèse qu’il entendait défendre : la violence raciale toujours présente aux États-Unis aujourd’hui trouverait son origine dans les révoltes et le scandale des répressions sur les bateaux de la traite négrière.

Certes, en partie, mais la violence esclavagiste a pris naissance bien avant, dès l’Afrique, avec les rapts, les razzias, les barracons, les ports côtiers et la connaissance que les « esclavisés » avaient pris de leur condition depuis déjà plusieurs mois, sinon des années, sur le continent africain. Il y avait aussi une part de plaidoyer affectif un peu appuyé pour convaincre le public américain blanc de l’horreur de la condition faite aux Noirs. Rien de tel ici, ce qui ne fait que renforcer le propos : l’exposé des faits et l’inventaire de leur complexité est fascinante.

La révolte

L’auteur a collecté une documentation extraordinaire, écrite et orale, à Cuba, aux États-Unis et au Sierra Leone. Il donne un récit détaillé, accompagné constamment de l’analyse de ses sources, de leur fiabilité, de leur décryptage, de leurs effets sur les contemporains, tant Occidentaux qu’Africains. Très bien écrit, le livre se lit aussi comme un roman, ce qu’il n’est pas, bien sûr, puisque tout y est vérifié de très près et que l’histoire est terrifiante même si elle finit « bien ».

Rappelons les faits, popularisés par un film de Steven Spielberg sorti en 1997. Parti clandestinement d’un fort du Sierra Leone, pourtant fief britannique de l’interdiction de la traite depuis 1807, le navire l’Amistad transportait plus d’une cinquantaine d’esclaves, pour la plupart Mendé et Temné de l’intérieur du pays, dont quelques femmes et une dizaine d’enfants parmi lesquels trois fillettes. La destination était l’île esclavagiste de Cuba.

Il s’agissait d’hommes du peuple, certains déjà esclaves. Nés dans des sociétés qui se partageaient une certaine communauté de culture et de croyance, ils ont fait l’apprentissage de l’auto-organisation collective dès leur conduite à la « factorerie » où ils avaient été parqués. Dans l’enfer du passage du Milieu, leur relation s’approfondit et ils devinrent des compagnons de bord coopérant pour survivre, aidés par leur appartenance à une société secrète ouest-africaine puissante dans leur région, le Poro, et par la personnalité hors du commun de celui qui va devenir leur chef de fait, Cinqué.

Détention et campagne de presse

Détenus deux semaines dans les barracons de La Havane avant d’être à nouveau vendus, ils surent s’organiser pour mener à bien leur révolte sur le navire, après avoir tué un patron et neutralisé les autres. Tant bien que mal, ils ont ensuite réussi à piloter le navire sur plus de 2 250 km, jusqu’à la pointe nord de Long Island, où ils furent incarcérés à New Haven, dans le Connecticut, État non esclavagiste.

S’ouvre alors une longue séquence américaine où sont alertés esclavagistes et anti-esclavagistes : journalistes, écrivains, artistes laissant d’eux de nombreux portraits, directeurs de théâtre popularisant leur aventure, avocats, juges, politiciens et citoyens de toute opinion vont se trouver impliqués. De leur prison, les captifs sont instruits, en anglais et en religion.

Au bout de trois ans d’épopées diverses, ils sont finalement, à la surprise même de leurs protecteurs, acquittés. Les survivants, une trentaine, sont finalement rapatriés non sans peine au Sierra Leone, après une longue tournée publicitaire destinée à payer leur voyage.

Une enquête de terrain

Tout ceci, extrêmement documenté, permet de comprendre la personnalité de chacun des protagonistes (notamment grâce au journal intime, déniché par l’auteur, d’une jeune fille d’une des familles d’accueil où ils séjournèrent huit mois après l’arrêt de la Cour suprême de mars 1841 qui leur rendit la liberté). Sont décortiqués les aléas de la lutte anti-esclavagiste aux États-Unis des années 1840, l’évolution des opinions populaires, mais aussi celle des héros involontaires de cette histoire, qui savent admirablement, avec une cohésion et une intelligence remarquables, défendre leur cause.

La partie peut-être la plus originale de l’enquête concerne le retour des rescapés en Afrique et leur devenir. Le travail de l’auteur sur le terrain a été efficace. La mémoire de cette histoire s’en est conservée bien plus qu’on ne pourrait le penser. Cette partie de l’ouvrage – de même que l’analyse de leur milieu de départ plusieurs années auparavant et le suivi de leur évolution au fil de leurs aventures – permet de saisir toutes les facettes de cette extraordinaire histoire aussi bien vue d’Afrique que de Cuba et, bien entendu, des États-Unis, vingt ans avant l’abolition.

Le tout est replacé de façon à la fois précise et intelligente dans les contextes de l’époque. Un grand livre en vérité, très loin de se limiter à la micro-histoire.

Pour citer cet article :

Catherine Coquery-Vidrovitch, « 1839 ou l’odyssée de la liberté », La Vie des idées , 29 septembre 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/1839-ou-l-odyssee-de-la-liberte.html

Nota bene :

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par Catherine Coquery-Vidrovitch , le 29 septembre 2016

Notes

[1À bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite, Paris, Seuil, 2013. Voir l’entretien avec Marcus Rediker réalisé par Ivan Jablonka pour La Vie des idées, le 13 décembre 2013.



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