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Une sociologie de l’automutilation

A propos de : P. et P. Adler, The Tender Cut. Inside The Hidden World of Self-Injury, New York University Press.


Une enquête conduite par deux sociologues américains explore les pratiques d’automutilation au prisme de la sociologie de la déviance. Basée sur des récits de vie récoltés sur Internet, l’ouvrage s’intéresse aux dimensions socioculturelles des blessures auto-infligées.

Recensé : Patricia et Peter Adler, The Tender Cut. Inside The Hidden World of Self-Injury, New York University Press. 264 p., $22.

Premier couple à recevoir en 2010 le très prestigieux « George Herbert Mead Award for Lifetime Achievement », Patricia et Peter Adler livrent le résultat d’une longue recherche portant sur les pratiques d’automutilation [1]. S’il n’est pas seulement pertinent d’étudier ces conduites au prisme de la sociologie, le choix de recourir à Internet pour y effectuer la majeure partie du travail de terrain en double l’intérêt. C’est en effet à partir de l’observation du web anglophone et d’entretiens conduits avec des internautes (mais pas seulement) que Patricia et Peter Adler ont pu mener leur enquête [2]. Avec cet ouvrage, les deux sociologues communiquent l’aboutissement de leur réflexion sur le sujet, commencée officiellement dans les années 2000 ; mais, est-il expliqué, l’idée commença à éclore au début des années 1980, lorsque Peter Adler recueillit les confidences d’une étudiante qui lui avoue se blesser volontairement… En définitive, The Tender Cut est un ouvrage rigoureux et remarquablement écrit en douze chapitres courts, clairs, et parsemés d’extraits d’entretiens. De la « phénoménologie » des blessures auto-infligées à l’exploration des communautés en ligne, d’un aperçu des diverses postures théoriques ayant appréhendé l’automutilation aux relations sociales progressivement mobilisées autour de la conduite, chacun de ces chapitres immerge pas à pas le lecteur, tel que le désigne le sous-titre du livre, dans le « monde caché des blessures auto-infligées ».

Au delà du modèle psycho-médical

L’apport conceptuel de l’ouvrage est de fournir une vision sociologique de l’automutilation, conduite qui n’a longtemps été étudiée qu’au prisme des conceptions psychologiques ou médicales selon lesquelles l’explication de ces phénomènes réside essentiellement « dans » l’individu. Au contraire, The Tender Cut met en exergue la dimension sociale de l’automutilation, montrant comment ce comportement témoigne à l’échelle macro-sociale d’une certaine configuration socioculturelle et, à l’échelle individuelle, comment se construit la pratique quotidienne.

Une telle initiative pose principalement deux questions (qui ne sont pas formulées directement) : d’une part, comment faire, d’un point de vue méthodologique, pour étudier un comportement solitaire et soustrait au regard des autres, sans se limiter aux personnes engagées dans un suivi psychiatrique ? Le recours à Internet résout le problème, puisqu’il est devenu possible d’y rencontrer, sur des forums spécialisés, des internautes favorables à la tenue d’entretiens, en ligne et/ou en face à face. Les nombreux discours et témoignages par ailleurs postés sur ces forums constituent autant de matériaux utiles afin d’enrichir les données de l’enquête.

D’autre part, l’autre question est de savoir quelle discipline est légitime –épistémologiquement – pour étudier l’automutilation. Notre interrogation trouve sa réponse de fait par la mobilisation de la sociologie de la déviance. Après un état des lieux de la littérature (p. 22-29) et une rapide mise en contexte de la population concernée (p. 30-37 : entre autres, majoritairement des femmes, jeunes, issues de milieux sociaux moyens ou aisés), la présentation de cette conduite comme une forme de transgression finalise sa construction en tant qu’objet sociologique : penser les blessures auto-infligées comme des déviances permet en effet d’intégrer l’analyse de ces comportements à une tendance éprouvée des sciences sociales. Inspirés en cela par l’approche de Joel Best et David Luckenbill [3], Patricia et Peter Adler comparent régulièrement la pratique de l’automutilation à d’autres pratiques déviantes ayant fait l’objet de travaux sociologiques. Par exemple, ils rattachent le début des automutilations, donc l’entrée dans la « carrière », aux voies plus générales d’entrée dans une carrière déviante (p. 64-65). De cette manière, ils réussissent à la fois à conduire leur travail vers une ambition plus large (propre à une frange de la sociologie nord-américaine), celle de produire une analyse globale des comportements déviants, tout en désenclavant les blessures auto-infligées du seul domaine de la santé mentale.

La place de la culture

Comment la pratique de l’automutilation et les relations sociales auxquelles elle donne lieu peuvent-elles être saisies dans leur dimension socioculturelle ? Les blessures auto-infligées, en tant que phénomène social, ont d’abord une histoire. C’est du moins ce qu’observent les auteurs, qui, grâce au temps long de leur recherche, se font les observateurs en direct d’un mouvement historique : le développement de la « visibilité » publique des blessures auto-infligées depuis le milieu des années 1990, conjointement à l’émergence des espaces en ligne consacrés à ce sujet (p. 44-52). Cette période coïncide avec une médiatisation accrue de la conduite. L’automutilation passe donc en quelques années du statut de comportement isolé et marginal (pleinement associé à la psychiatrie) à celui de comportement culturellement connu (notamment parmi les adolescents et les sous-cultures juvéniles). Ce processus change la manière dont les individus entrent dans leur « carrière » d’automutilation, car ceux-ci ont d’emblée connaissance de l’existence de ce comportement chez d’autres personnes.

Il est également question de décrire la pratique sous ses aspects les plus quotidiens. Le cinquième chapitre propose par exemple une « phénoménologie des blessures auto-infligées ». Les auteurs y procèdent à une analyse minutieuse des éléments matériels (moment de la journée, le lieu, l’endroit visé du corps, le matériel utilisé), des motivations (ce qui est « recherché » par la blessure) et des émotions (ils décrivent l’automutilation comme « hautement émotionnelle du début à la fin », p. 93) qui constituent la pratique. Le quatrième chapitre se consacre aux motivations multiples qui expliquent d’après les enquêtés leur recours à l’automutilation : en d’autres termes, comment on « devient » un « self-injurer ». Une part importante de l’ouvrage traite également du rapport des individus concernés au monde social. Si l’aspect solitaire de la pratique est discuté (chapitre 6), on apprend que, du moins parmi les enquêtés, l’isolement s’estompe au fil de la carrière d’automutilation, à mesure que se tisse autour des individus un réseau relationnel composé des fréquentations sur Internet (chapitre 7), des « self-injury communities » (chapitre 8), des « partenaires » d’automutilation (chapitre 9). Concernant le reste des fréquentations, les auteurs reprennent la notion de « double vie » (p. 127) formulée par Goffman [4] pour désigner la gestion d’un stigmate par le secret vis-à-vis d’une partie de l’entourage. Ils remarquent enfin l’un des aspects les plus frappants de l’automutilation (p. 103 ; p. 216) : tout comme l’anorexie, il s’agit d’une manière déviante (illégitime socialement) d’atteindre une forme de conformité sociale, ici la préservation d’un état émotionnel, en se « sentant mieux » grâce à la blessure.

Internet est un objet omniprésent dans le livre. Ce média est envisagé selon deux approches. (a) Le fonctionnement interne des espaces en ligne et les formes d’interaction qui y prennent place. Entre autres, la description de forums mène à l’identification des rôles sociaux qui y sont « joués » par les internautes (p. 128-131) : les « rois et reines de la tragédie », écrivant de longs paragraphes désespérés sur le drame de leur vie, les « teenyboppers », adolescents (dis)qualifiés ainsi par les membres les plus âgés pour ironiser sur leurs plaintes répétitives et leurs demandes d’attention, les « enfants », qui recherchent auprès des internautes un soutien quasi-« maternel », les « adultes mûrs » qui se placent dans une posture bienveillante et plus « raisonnée » que les autres membres. (b) Le rôle de la fréquentation d’Internet dans la carrière d’automutilation, ou l’impact de la vie « online » sur la vie sociale des enquêtés. Notamment, les étapes successives conduisant à l’intégration sur un forum sont retracées (p. 108-119), de la recherche du label définissant la conduite et permettant de s’orienter en ligne, aux premiers contacts, jusqu’au départ des forums.

Comparaisons

L’ouvrage de Patricia et Peter Adler se termine par une démarcation vis-à-vis des modèles classiques d’analyse des blessures auto-infligées ; le modèle biomédical certes, en ce que la dimension socioculturelle du phénomène est désormais indéniable, mais également les théories féministes selon lesquelles l’automutilation, principalement pratiquée par les femmes, serait l’une des formes de la domination masculine – ce à quoi les auteurs répondent que non seulement des hommes s’automutilent, mais aussi que les rapports de genre ne sont pas la dimension centrale du discours des intéressés.

L’ensemble des observations présentées par Patricia et Peter Adler au cours de leur livre coïncident enfin avec celles que j’ai moi-même effectuées dans le cadre de ma thèse de sociologie, qui porte également sur les pratiques d’automutilation et se base essentiellement sur un travail de terrain en ligne, mais sur le web francophone [5]. La mise en évidence de quelques différences entre nos constats respectifs laisse penser qu’outre-Atlantique, les blessures auto-infligées ainsi que les espaces en ligne se sont structurés selon des modalités parfois distinctes.

Tandis que les auteurs de The Tender Cut relèvent le rôle important joué par les sous-cultures juvéniles sur le web anglophone, et la persistance d’un mouvement « pro-am » (favorable à l’automutilation), ces deux traits ne sont pas si présents sur le web francophone. Concernant les sous-cultures juvéniles, on y trouve tout juste des allusions esthétiques au mouvement gothique. Concernant les « pro-am », ils se font extrêmement rares et peu visibles car rejetés par les communautés francophones fondées sur l’idée d’« entraide ». Par ailleurs, au sein des forums anglophones apparait d’après Patricia et Peter Adler une identité de « self-injurer » parmi les internautes. Il n’en est rien dans le monde francophone, probablement en partie pour une raison triviale : en français, aucun nom commun ne permet de désigner les individus qui s’automutilent, sauf quelques mots peu usités et symboliquement très violents (« automutilant », « automutilateur », « scarificateur »). Ces individus sont souvent stigmatisés par d’autres termes plus « généraux » (« fou », « taré », « dingue », « dépressif », etc.). La structure de la langue semble ici produire des possibilités diverses d’étiquetage et d’auto-étiquetage.

On retrouve en revanche la même organisation des rôles sociaux au sein des espaces en ligne. L’expression « teenyboppers », difficile à traduire en français, a néanmoins trouvé son équivalent sur certains sites : les « bisounours », qui désignent les adolescents « immatures » en mal d’affection d’après les membres plus âgés. Cela suppose que sur le web anglophone et francophone se met en place le même type de catégories distinctives basées sur l’âge et les attributs socialement associées. J’ai pour ma part relevé un rôle supplémentaire, celui d’« entrepreneur de morale psychologique » ; ce sont des internautes, souvent étudiants en psychologie, qui font la promotion inconditionnelle des thérapies par la parole et incitent les membres à consulter. Il faudrait, pour éclaircir cette différence, comprendre en quoi le rapport aux psychologies change d’un pays à l’autre, à moins que Patricia et Peter Adler n’aient rangé ces « entrepreneurs de morale » parmi les « adultes mûrs », tant il est remarquable sur les forums francophones qu’une certaine promotion des thérapies contribue à établir sa « maturité ».

Les motivations des blessures telles que racontées par les enquêtés, les émotions soulignées et les modalités matérielles de l’acte sont à peu près identiques. Cependant, contrairement aux auteurs de The Tender Cut, j’ai sans arrêt été confronté à des accusations à destination de la vie familiale, qui serait, d’après la quasi-totalité des personnes que j’ai rencontrées, à l’origine du mal-être préalable aux automutilations. Est-ce là une différence d’approche – mon travail s’est rapidement orienté vers la sociologie de la famille –, de relation d’enquête – liée à ma proximité d’âge avec les enquêtés et donc l’éventuelle facilité à « critiquer les parents » entre « jeunes » –, de contexte culturel – la France étant un pays plus amplement imprégné par la psychanalyse, cela impliquerait une plus ample responsabilité perçue de l’éducation parentale –, ou des motifs mêmes de l’automutilation ?

Enfin, un dernier point concerne le changement qualitatif, et probablement quantitatif, des conduites auto-agressives au milieu des années 1990. Selon Patricia et Peter Adler, l’automutilation se serait « médiatisée » à ce moment. J’ai également observé ce tournant, remarquant que mes enquêtés ayant commencé à se blesser avant le milieu des années 1990 pensaient plus souvent être les seuls à se blesser, tandis qu’après cette période, ils s’inspirent plus fréquemment d’autres personnes et « connaissent » ce comportement avant de le pratiquer. David Grange, au cours de son travail portant sur les comportements d’« autodestruction » [6], évoque aussi la médiatisation accrue de l’auto-agressivité. Quelque chose s’est passé dans les années 1990 : le croisement des travaux évoqués ici permet de le confirmer. Cependant, une question reste en suspens, à savoir la raison de cette transformation ? Est-ce un changement du rapport au corps des individus, de la gestion médiatique des sujets portés sur la place publique, des représentations des conduites auto-agressives, ou bien des évolutions liées à Internet ?

Ce que constatent en tout cas les auteurs de The Tender Cut, et qui fait de leur ouvrage une pierre importante dans l’édifice de la sociologie des pratiques déviantes, est que la « transformation sociale de l’automutilation » se produit, comme tout comportement déviant, par un ensemble de procédés sociaux qu’il est possible de décrire et de conceptualiser. Leur réflexion sur les conditions qui mènent à définir dans chaque société la frontière ambiguë entre ce qui est socialement accepté et ce qui ne l’est pas, conditions déterminant l’évolution de la place sociale de l’automutilation, constitue ainsi la finalisation notable de l’ouvrage.

Pour citer cet article :

Baptiste Brossard, « Une sociologie de l’automutilation », La Vie des idées , 18 avril 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-sociologie-de-l-automutilation.html

Nota bene :

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par Baptiste Brossard , le 18 avril 2012

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Notes

[1Alors qu’en anglais, l’expression « self-injury », facilement déclinable en « self-injuring », « self-injurer », etc., fait consensus, la traduction en français est plus complexe. On peut écrire « blessures auto-infligées », ou « auto-blessures », pour désigner le comportement dans un sens strict. Il est également possible d’employer le mot « automutilation », à condition de le distinguer des auto-amputations, ce que nous ferons dans ce texte.

[2Certains résultats avaient déjà fait l’objet d’articles fort intéressants. Citons par exemple : 2008. “The Cyber Worlds of Self-Injurers : Deviant Communities, Relationships, and Selves.” Symbolic Interaction, 31(1) : 33-56 ; 2005. “Self-Injurers as Loners : the Social Organization of Solitary Deviance.” Deviant Behavior 26(4) : 345-78.

[3Organizing Deviance. Englewood Cliffs, N.J., Prentice-Hall, 1982. C’est probablement l’attention de Best et Luckenbill aux déviances « solitaires », assez minoritairement étudiées en sociologie de la déviance, qui explique cette orientation.

[4Stigma : Notes on the Management of Spoiled Identity. Englewood Cliffs, N.J., Prentice-Hall, 1963.

[5Baptiste Brossard, Les conditions sociales de l’automutilation juvénile. Une approche sociologique. Thèse de sociologie, ENS-EHESS, sous la direction de Dominique Memmi et Florence Weber, 2011.

[6Une sociologie de l’autodestruction. Paris, L’Harmattan, 2010.



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