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Un Empire libéral ?

À propos de : J. Pitts, Naissance de la bonne conscience coloniale, Éditions de l’Atelier.


Comment les penseurs du libéralisme, imprégnés des valeurs humanistes des Lumières, ont-ils pu justifier l’expansion coloniale européenne ? C’est à cette question que Jennifer Pitts tente de répondre dans le livre qu’elle consacre aux positions des libéraux anglais et français des XVIIIe et XIXe siècles sur la question impériale.

Recensé : Jennifer Pitts, Naissance de la bonne conscience coloniale. Les libéraux français et britanniques et la question impériale (1770-1870), Paris, Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2008, 380 p.

Originellement paru en 2005 et traduit avec une rapidité qui mérite d’être saluée, ce livre est l’histoire d’une régression, celle qui amène les penseurs européens à passer d’une vision critique de l’impérialisme et d’une appréhension relativiste des peuples non-européens à une justification sans états d’âme de la domination coloniale, au nom de la supériorité incontestée des Européens.

Les libéraux et l’Empire : histoire d’une contradiction

Fondée sur l’étude de quelques auteurs représentatifs, la démonstration de Jennifer Pitts est intéressante à plusieurs égards : en premier lieu, elle porte sur une période charnière allant du dernier tiers du XVIIIe siècle à la première moitié du XIXe, trop rarement abordée par les historiens souvent prisonniers de la césure révolutionnaire et du cloisonnement entre histoire moderne et contemporaine. L’ouvrage aborde en outre la question de l’expansion impériale à un moment où celle-ci se pose assez peu, et en tout cas relativement moins qu’à l’époque de la colonisation triomphante (1870-1914) : il contribue ainsi à en éclairer de manière stimulante les prémices intellectuelles, souvent ignorées. Il a de plus l’intérêt de comparer des auteurs anglais et français et de faire ressortir sous ces plumes célèbres un intérêt, méconnu chez certains, pour la question de l’Empire. Autant on connaît l’attention portée par Tocqueville à l’Algérie, autant on ignore généralement les prises de position de Burke sur la question. De même, l’immixtion profonde des Mill, père et fils, dans les affaires de l’Empire (via la Compagnie des Indes) n’est pas toujours prise en compte, tandis que l’on caricature souvent, à cause de l’héritage autoproclamé des Mill, les idées de Bentham en la matière. De manière générale, comme le souligne Jennifer Pitts, l’étude de la question impériale chez les chantres de l’égalité entre les hommes, de la protection des libertés et la défense du pluralisme permet de mettre au jour bien des contradictions et des ambiguïtés, notamment dans le cas de Tocqueville.

Enfin, il est toujours stimulant de se confronter à des évolutions allant dans le sens inverse d’une conception progressiste de l’histoire. La littérature sur la colonisation a eu souvent tendance à incriminer les Lumières dans la sujétion culturelle des peuples non-européens, comme si le triomphalisme des philosophes mus par la raison universelle plaçait d’emblée aux marges de celles-ci les autres civilisations. Ce livre montre au contraire que les auteurs des Lumières, fidèles à leurs conceptions critiques et relativistes, étaient animés d’une grande tolérance et d’une prudence de bon aloi concernant ces peuples qui attiraient leur curiosité, mais dont ils savaient qu’ils n’étaient pas en condition de les connaître, de les comprendre et encore moins de les juger. Non qu’ils n’aient considéré que l’Europe avait atteint un stade de civilisation supérieur à celui des autres, mais ils estimaient que cela ne lui donnait aucun droit particulier, aucune autorité morale sur le reste du monde. De plus, leur approche des mœurs et coutumes exotiques était nuancée, tolérante, et n’impliquait en rien de considérer ces populations comme inférieures. Le tournant se produisit plus tard, dans les années 1830-1840, au moment où la Compagnie anglaise des Indes orientales achevait son expansion territoriale et où la France commençait la conquête militaire de l’Algérie. La démonstration bat en brèche une vision manichéenne selon laquelle de tout temps, mais particulièrement depuis les Lumières, les penseurs européens auraient justifié l’exploitation des autres peuples. La chronologie adoptée et le détour bienvenu que fait l’auteur au sujet de l’Irlande montre que cette position est bien plus complexe – et historique – que ne le prétend une certaine littérature confondant militantisme et approche scientifique.

Les visions changeantes du progrès

Histoire d’un raidissement, donc, d’une défiance progressive vis-à-vis des peuples non-européens et de leur capacité à se gouverner, d’une acceptation de plus en plus décomplexée d’une hiérarchie des peuples dans leur marche vers la civilisation, qui prépare le terrain à l’avènement du racisme biologique, dont il n’est pas encore ici question. Ce fil de trame croise en outre plusieurs fils de chaîne, parmi lesquels nous soulignerons l’évolution des conceptions morales quant à la vision du progrès ainsi que la question du pouvoir impérial et de ses retombées sur les sociétés démocratiques.

La première évolution que l’ouvrage met en évidence concerne la notion de progrès et les théories sur le développement des sociétés dans le temps. L’attachement des auteurs des Lumières à des normes universelles en matière de morale les fait s’élever contre les manquements à ces normes commis dans les territoires sous domination, au nom du droit de conquête et / ou de la supériorité européenne. Ils considèrent que les normes morales doivent être partout respectées et retiennent de l’histoire conjecturale écossaise que toutes les sociétés humaines sont douées de raison et capables de se gouverner. Ce respect du particularisme culturel, présent chez Burke et Smith aussi bien que chez Bentham ou Condorcet, est fondé sur une vision dynamique du progrès où chaque civilisation avance à son rythme. Smith considère en outre que la supériorité de l’Europe en la matière a un caractère fortuit et accidentel. S’y oppose la vision d’un Condorcet qui affirme au contraire que les Européens, moralement supérieurs aux autres, ont les moyens et le devoir de les civiliser de manière pacifique. S’il dénonce les violences coloniales, Condorcet amorce un tournant en proclamant sa certitude de la supériorité européenne et un certain dédain pour les autres cultures.

Cette dernière tendance l’a totalement emporté au milieu du siècle suivant. Le relativisme culturel a fait place à une dichotomie rigide entre les sociétés civilisées et progressistes, d’une part, et les sociétés barbares, arriérées et stagnantes, de l’autre. Chez James Mill, les peuples non-européens, prisonniers de leurs coutumes, sont dépourvus de jugement et incapables de se gouverner. Les Européens ont donc le devoir de le faire pour eux, fût-ce de manière despotique : le thème du « fardeau de l’homme blanc » fait ici son apparition. Peu importe qu’elle repose, chez John Stuart Mill, sur une théorisation plus fine fondée sur la notion de « caractère » individuel ou national : le fait est que ces libéraux britanniques ont dénaturé leur héritage intellectuel – celui de l’histoire écossaise et de l’utilitarisme benthamien – pour lui substituer cette vision réifiée et manichéenne du classement des sociétés, prélude au racisme biologique.

Les positions sont plus nuancées chez Tocqueville, plus fidèle aux Lumières écossaises et à Montesquieu. Son approche, plus relativiste et respectueuse de certaines pratiques culturelles, privilégie l’observation directe et se montre sensible au sort des populations, dont il reconnaît qu’elles possèdent une organisation politique, des droits de propriété, et parfois le caractère de nations. Néanmoins, son expérience américaine l’a convaincu que les peuples indigènes sont condamnés à disparaître et que le développement du libéralisme et de la démocratie ne peuvent qu’aller de pair avec l’expansion coloniale et la domination des peuples asservis.

Les justifications libérales du pouvoir impérial

La seconde évolution concerne justement cette dimension politique, qu’il s’agisse du jugement porté sur l’exercice du pouvoir dans les colonies ou de ses retombées sur la vie politique de la métropole. Les auteurs des Lumières se montrent plutôt critiques vis-à-vis de l’entreprise impériale, d’abord pour des raisons économiques : à la suite d’Adam Smith, les aventures coloniales sont considérées comme un gouffre financier empêchant le développement naturel de l’économie marchande. Mais les raisons politiques de cette réticence ne sont pas moins nombreuses et importantes. Ces auteurs estiment en effet qu’il existe des dangers liés à l’exercice du pouvoir impérial, dont le principal est la dérive vers le despotisme susceptible, à terme, d’atteindre la métropole. Burke, notamment, se montre particulièrement critique vis-à-vis de la politique impériale, en raison de l’exclusion morale et politique des sujets, pratiquée au nom d’une moralité à géométrie variable. Mettant sur le même plan l’Amérique, l’Irlande et l’Inde, il défend, au nom du droit naturel et des gens, l’idée selon laquelle les gouvernants ont des comptes à rendre aux gouvernés, voire que ceux-ci devraient être associés au gouvernement.

La volte-face est nette chez les auteurs libéraux, surtout britanniques. Alors que Benjamin Constant considère que l’expansion mène inévitablement à l’injustice et que celle-ci est grosse de menaces pour la liberté et les pratiques démocratiques, les Mill père et fils défendent sans états d’âme le caractère despotique du gouvernement exercé par la Compagnie anglaise des Indes orientales, considérant qu’il est seul à même de civiliser les sujets de l’Empire. Comme le note justement Jennifer Pitts, ceux-ci sont considérés comme faisant l’objet d’un processus administratif et non comme les acteurs d’un processus politique.

Quant à Tocqueville, il appuie l’expansion coloniale en Algérie au motif qu’elle sert les desseins de la démocratie libérale en France. Selon lui, celle-ci a en effet besoin d’un souffle épique, d’un grand projet national à même d’unir les citoyens et d’insuffler prestige et gloire au pouvoir. Les réticences de Constant sont ici envolées : la conquête coloniale est mise au service de la grandeur de la France, notamment dans sa rivalité incessante avec l’Angleterre. Tocqueville ne représente pourtant pas une opinion unanime puisque ses idées, notamment le lien entre aventure impériale et honneur national, sont vivement combattues par les libéraux de gauche tels Desjobert. Au-delà de ses ambiguïtés et de ses contradictions, Tocqueville n’en jette pas moins les bases de ce qui constituera l’un des principaux arguments de la justification républicaine de l’expansion coloniale.

Une évolution n’est jamais linéaire et l’auteur décrit ici une tendance de fond en sélectionnant les auteurs qui lui servent à appuyer sa démonstration. Mais le fond de sa thèse, et le principal intérêt de son livre, consiste à prêter attention au fondement anthropologique des théories libérales. De même que les travaux étudiant les doctrines et les pratiques libérales dans l’optique du genre, l’attention portée ici à une autre forme d’altérité, celle des peuples sur lesquels les Européens ont exercé leur domination, met à nu ce qui constitue, à notre avis, l’un des jalons intellectuels les plus importants du XIXe siècle : le passage d’une vision universelle de l’évolution des sociétés à une dichotomie rigide entre civilisation et barbarie, pour reprendre la formule célèbre de l’écrivain argentin Sarmiento. Jennifer Pitts livre donc ici un apport important à l’histoire de la modernité occidentale, qui devrait – souhaitons-le – encourager d’autres recherches.

Pour citer cet article :

Geneviève Verdo, « Un Empire libéral ? », La Vie des idées , 16 février 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Un-Empire-liberal.html

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par Geneviève Verdo , le 16 février 2009

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