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Penser est une maladie : la correspondance de Nietzsche donne à voir l’intimité, les souffrances et la solitude du philosophe, qui ne paraît trouver son inspiration que dans un culte paradoxal de l’amitié.

Recensé : Friedrich Nietzsche, Correspondance, tome III. Janvier 1875-décembre 1879. Textes établis par Giorgio Colli et Mazzino Montinari. Traductions et notes sous la responsabilité de Jean Lacoste. Paris, Gallimard, 2008, 605 p., 35 €.

La correspondance de Nietzsche n’est pas une correspondance philosophique comme peut l’être celle d’un Sénèque ou d’un Descartes. Elle donne à voir l’homme dans son intimité, non le philosophe ; non pas l’homme philosophe tel qu’il se manifeste à la première personne dans l’œuvre, par exemple dans la fameuse préface du Gai Savoir où l’auteur annonce qu’il est enfin guéri et que son livre est l’œuvre d’un valétudinaire. Ce n’est pas cette personne qui parle ici, ou à peine. À première vue ce recueil de lettres n’a guère d’intérêt qu’anecdotique : cartes postales à sa mère, sa sœur, ses amis, échanges de politesses avec les amis lointains restés à Bâle pendant qu’il part se soigner en Italie. Si cette correspondance (dont il faut signaler l’édition exemplaire) peut retenir l’attention, c’est pour une autre raison : elle donne à comprendre ce qu’il faut pour être un auteur – à savoir la solitude la plus extrême. Loin du penseur héroïque du Gai Savoir et de la grande santé, sans parler du Surhomme futur, les trois quarts de ces lettres ne contiennent rien d’autre que des jérémiades : je suis malade, je viens de passer trois jours affreux, je suis dans une atroce solitude – voilà ce qu’écrit inlassablement Friedrich sur ses cartes postales. La toute dernière lettre du recueil déclare (29 décembre 1879, à sa sœur) : « Cette année, j’ai eu 118 jours de crises graves. Belle statistique ! » Alarmés, les amis bien intentionnés, ou la famille trop aimante (mère et sœur) le pressent de revenir au pays (Nietzsche séjourne alors en Italie). Impossible, répond-il aussitôt. Les raisons varient : le climat, la maladie… la « basilophobie » (de répulsion pour Bâle !), écrit-il comiquement à Overbeck. Traduisons : la solitude m’est nécessaire pour penser et écrire.

En cela cette correspondance fait penser à celle de Proust, se disant perpétuellement à l’agonie – trop fatigué pour finir une lettre – agonie pendant laquelle il travaille d’arrache-pied à son grand œuvre. Dans ce volume, il n’est pour ainsi dire jamais question (hors des missives, toujours précises et méticuleuses, à son éditeur) de la vaste encyclopédie philosophique que Nietzsche écrit dans ces années 1875-1879 : Humain, trop humain. On finit donc par se dire que lorsqu’on lit « je viens de passer deux jours affreux », il faut comprendre « je viens d’accoucher de deux pages ». Est-ce à dire que cette « maladie aux causes obscures », selon la formule de l’éditeur, est une ruse ? La toute première lettre du recueil, à Hans Von Bülow, associe curieusement ces deux mots : Nietzsche s’y plaint, une fois n’est pas coutume, d’être en bonne santé, tandis que seules la ruse ou la maladie lui ont permis de se soustraire à sa charge d’enseignant pour écrire ses premiers ouvrages. Tout va bientôt s’arranger et la maladie lui permettre de prendre un congé et de s’exiler, de mettre familles et importuns à distance. Elle ne paraît pas entraver la production intellectuelle. Bien plutôt, et c’est là que l’anecdote tisse un fil avec les profondeurs de la pensée nietzschéenne, l’activité intellectuelle paraît se confondre avec la maladie. Penser est une maladie, ou du moins fonction d’une maladie, et c’est cette maladie que, courageusement et solitairement, mais plaintivement, Nietzsche explore et expérimente sur lui-même.

D’où l’autre point par lequel cette correspondance évoque Proust : l’amitié. On sait que Proust reproche à Nietzsche, dans Le côté de Guermantes, son apologie naïve de l’amitié, « dont tout l’effort est de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable (autrement que par le moyen de l’art) de nous-même, à un moi superficiel, qui ne trouve pas comme l’autre de joie en lui-même, mais trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu par des étais extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère où, heureux de la protection qu’on lui donne, il fait rayonner son bien-être en approbation ». La vérité ne se trouve qu’en soi, jamais dans la collaboration, la conversation, pas même l’encouragement. Car il n’est de notion commune que par la pensée qui plonge au cœur d’un moi solitaire, égoïste et égocentrique, oui (laissons la moraline s’en indigner) et qui pourtant rapportera peut-être de son puits de solitude des vérités universelles et utiles à tous.

Dans sa propre correspondance pourtant, on voit Proust accorder une grande place à l’amitié. Mondanités, sans doute, dont il avait besoin pour tromper sa solitude dans les intervalles de création, et aussi pour nourrir celle-ci. Or on a le sentiment que Nietzsche, de même, bien qu’avec moins de franchise, pratique cette amitié à distance et se garde soigneusement de la proximité. En réalité, il n’a guère besoin des autres : ni de gloire, ni d’encouragement. Jamais on ne le voit soumettre une page à quiconque, demander un avis. Rarement, une référence. Est-ce à dire, comme le pense l’éditeur, qu’il se sait déjà « un penseur d’exception » ? L’idée paraît encore trop mondaine. Ce qui est sûr, c’est qu’il a besoin seulement de parler à quelqu’un, et plus précisément de se plaindre. Car pour écrire et penser il faut la solitude, or la solitude est insupportable.

J’inclinerais à penser que cette forme fragmentaire que Nietzsche lui-même attribuait à sa loyauté dont les faiseurs de système manqueraient cruellement, est bien plutôt due à cette solitude de la conception. Le seul ouvrage développé de manière continue et quasi systématique, La généalogie de la morale, émanant de conversations avec Lou Salomé et le psychologue anglais Paul Rée.

C’est aussi la période de rupture : rupture avec Wagner, bientôt avec Paul Rée. Du jour au lendemain, ces amis vénérés disparaissent, et cet homme si déférent, champion de l’amitié, lance les hostilités avec la dernière violence, sans lettre de préavis. Que s’est-il passé ? Ce n’est pas la correspondance qui nous l’apprendra. La rupture est intérieure, et sans doute ni Wagner, ni Paul Rée n’ont jamais su la raison, qui ne sera livrée (directement au public) que plus tard, dans le Contre Wagner, et dans la Généalogie de la morale pour le second. Une incompatibilité intellectuelle s’est fait jour, comme si la pensée ne procédait qu’ainsi, par ruptures violentes, d’autant plus violentes qu’elles ont été précédées d’admiration touchant presque à la dévotion, comme en témoignent les lettres à Wagner (ainsi qu’à Rée). C’est pourquoi Nietzsche peut sans se contredire proclamer sa gratitude à l’égard de chacun tout en se claustrant dans une solitude toujours plus grande. Ce que le Gai Savoir nommera des « Amitiés d’astres ». Les âmes sensibles - et en premier lieu les victimes de ces disgrâces - y trouveront peut-être matière à affliction, mais tout se passe comme si l’ami fonctionnait comme une sorte de miroir inversé du penseur : quand le portrait est mûr, il est bon pour la rupture, et Nietzsche se délivre d’une enveloppe devenue trop étroite. La chose est flagrante dans le cas de Paul Rée, qui incarne pour ainsi dire la tendance positiviste de ces années-là. Ainsi l’amitié serait au philosophe ce que l’amour, selon son maître, vite renié, Schopenhauer, est à l’humanité en général : une ruse de la nature.

La raison de cette solitude volontaire serait donc à chercher dans la méthode, la fameuse méthode du soupçon : la philosophie nietzschéenne opère non par simple raisonnements, mais par affects et en particulier par suspicion, accusation, et incrimination ; ces procès, ils sont intentés à soi-même, mais avec une telle violence qu’ils réclament un exutoire, un moi de substitution sur lequel diriger ces conflits explosifs, sans résolution, sans dépassement ni espoir de réconciliation – la « grande santé » ne saurait se payer d’un autre prix. Nietzsche dit ailleurs (je ne sais plus où) que chacun sait deux ou trois vérités sur ses amis, qu’il ne doit leur dire à aucun prix, sous peine de s’en faire des ennemis mortels... La vérité et l’amitié ne font pas bon ménage. Peut-être ne voulait-il pas faire subir directement un tel traitement de choc à ses proches ? Les seules personnes avec lesquelles il voulait s’expliquer, il les nomme à la fin du premier appendice à Humain, trop humain : « Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C’est avec eux qu’il faut que je m’explique, lorsque j’ai longtemps cheminé solitaire, c’est par eux que je veux me faire donner tort ou raison […] – que les vivants me pardonnent s’ils m’apparaissent parfois comme des ombres, tellement ils sont pâles et attristés, inquiets et, hélas ! tellement avides de vivre ; tandis que ceux-là m’apparaissent alors si vivants, comme si, après être morts, ils ne pouvaient plus jamais devenir fatigués de la vie. Mais c’est l’éternelle vivacité qui importe : que nous fait la « vie éternelle », et, en général, la vie ! »

Pour citer cet article :

Ariel Suhamy, « Solitude, gratitude. La correspondance de Nietzsche », La Vie des idées , 24 novembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Solitude-gratitude.html

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par Ariel Suhamy , le 24 novembre 2008

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