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Dans son Herbier des philosophes, J.-M. Drouin recueille et classe avec méticulosité les philosophes-botanistes en fonction des problèmes traités et des circonstances historiques. La distinction des genres, animal et végétal, botaniste et philosophe, s’estompe. Y a-t-il pour autant une philosophie botanique ?

Recensé : Jean-Marc Drouin, L’Herbier des philosophes, Paris, Seuil, 2008, 314 p., 22€.

On se souvient parfois que Descartes pratiquait, dans son arrière-cour hollandaise ou dans l’amphithéâtre de Leiden, l’anatomie sur les « têtes de divers animaux » [1]. Plus rarement, sait-on que Rousseau a composé un herbier et rédigé des Lettres sur la botanique où il se montre bon connaisseur et fervent admirateur de Linné ; que Kant mobilise une réflexion sur l’arbre et le végétal dans quelques pages importantes de sa Critique de la faculté de juger ; que Bergson compare l’animal et le végétal dans l’Évolution créatrice… Ces trois grands noms suffiraient peut-être à convaincre de la permanence et de la pertinence d’une interrogation philosophique sur le végétal. Quelques pages arrachées à leurs ouvrages constitueraient un bon avant-goût de ce que serait un « herbier des philosophes », pour reprendre le joli titre donné par Jean-Marc Drouin à son livre.

Une histoire de la botanique

Toutefois, plutôt que d’accorder un privilège exclusif aux figures classiques de l’histoire de la philosophie, Drouin a préféré donner, à part égale, la voix aux nombreux botanistes, plus ou moins anciens, plus ou moins connus du grand public : à Tournefort, Ray, Linné, Adanson, Lamarck, aux Jussieu ou aux Candolle, mais aussi bien à Auguste de Saint-Hilaire, Thémistocle Lestiboudois, Christian Konrad Sprengel ou Jagadish Chandra Bose. Chaque fois, un problème philosophique doit se dégager de l’étude de textes intitulés « Examen de la famille des renoncules », « Étude sur l’espèce à l’occasion d’une révision des cupulifères » ou « Traité des plantes fourragères ». C’est là que l’on est invité à découvrir de nouvelles pépites philosophiques, progressivement dégagées d’un matériau botanique qui semble l’enserrer comme une gangue mais qui constitue en réalité sa substance même. À suivre les nombreux fils où ces références se croisent, finalement, le lecteur voit tomber la distinction entre botanistes et philosophes : de part et d’autre, on fait de la philosophie et de la botanique. Pour autant, peut-on parler, et en quel sens, d’une philosophie botanique ?

Une philosophie botanique ?

Notant avec amusement qu’aucune école philosophique n’a écrit sur sa porte « Que nul n’entre ici s’il n’est botaniste » (p. 222), Drouin entend rendre à la réflexion sur le végétal sa dignité philosophique. Non, il ne s’agira pas simplement ici de louer mièvrement la beauté des petites fleurs des champs, mais plutôt d’en parler « philosophiquement ». Qu’est-ce à dire ? La beauté accordée aux fleurs permet de poser la question de la téléologie dans la nature. De même, le livre est organisé en grands tableaux qui convoquent des problèmes classiques de philosophie et de botanique. Les classifications permettent de rappeler la querelle des universaux et ouvrent au problème du nominalisme et du réalisme. La reproduction du végétal par greffes et boutures invite à une réflexion sur l’individualité. La sensibilité de certaines plantes comme la Mimosa pudica interroge la distinction de l’animal et du végétal et ouvre l’hypothèse d’une « subjectivité végétale ». Chaque fois, le champ botanique offre un ensemble de lieux où un problème philosophique peut être posé philosophiquement dans toute sa clarté mais aussi déjà partiellement résolu.

Traiter les botanistes comme des plantes

L’Herbier des philosophes n’est pourtant pas une pure philosophie botanique abstraite : il garde toujours, comme le suggère son titre, un sens de la matière des choses. La philosophie n’y flotte jamais parmi les idées générales : elle n’est pas comme la fameuse colombe dont se moquait Kant, à espérer que l’on supprime l’air pour qu’elle puisse enfin voler plus haut sans rencontrer de résistance. Drouin ne convoque jamais la botanique comme une référence parmi d’autres, purement illustrative. Il en fait le cœur d’une réflexion philosophique, qui ne pouvait prendre son envol que là et qui se constitue par la méditation des procédures propres de cette science. C’est sans doute pourquoi les problèmes philosophiques qu’il pose sont toujours entremêlés de notations historiques, qui rendent à chaque pensée son contexte. Drouin a une manière très particulière de constamment circonstancier les auteurs qu’il convoque : sans doute une pratique de bon herboriste, qui note méticuleusement sur chaque spécimen recueilli le lieu précis et la date de la collecte. Parce que le temps et l’espace importent à une bonne compréhension de ce que l’on recueille. Les philosophes-botanistes sont traités comme des plantes : dûment étiquetés et disséqués par Drouin comme dans un herbier dont on tourne les pages avec curiosité. Que l’on considère que ces détails confèrent aux différentes idées philosophiques une assise et un peu de moelle anecdotique, ou que l’on juge au contraire que ces références produisent un effet de brouillage, dommageable à l’intelligibilité générale de l’ouvrage, cela, cette épaisseur historique si l’on veut, indissociablement spatiale et temporelle, n’en constitue pas moins, indéniablement, une caractéristique majeure du voyage philosophique auquel nous invite ce livre, dans le sillage des botanistes.

Manipuler ou observer ?

Le contraste avec l’œuvre de François Dagognet peut aider à mieux faire saisir le caractère particulier de L’Herbier des philosophes. Dagognet est relativement absent de l’ouvrage de Drouin, qui ne le cite qu’à propos de la nosologie (la classification des maladies) [2]. Pourtant, son œuvre constitue également une tentative de philosopher à partir du végétal et de ses caractéristiques. Ainsi, La Maîtrise du vivant (Paris, Hachette, 1988) mettait en avant les processus naturels, à partir d’une analyse de la feuille et du glucose. Si Dagognet empruntait ses exemples au monde végétal, c’était, disait-il, parce que « la végétalité […] représente l’être vivant de choix, le plus offert, le moins enroulé sur lui, plus malléable et modifiable que l’animal-obstacle. En outre, la plante ne suscite pas les réactions hostiles et retardataires des défenseurs de la nature » (p. 13). Dagognet utilisait donc le végétal comme un levier pour faire sauter un ensemble de résistances éthiques à la modification du vivant et à son utilisation industrielle. Par là, il entendait mettre en place un nouveau concept de la nature, établi à partir de la pratique millénaire des agriculteurs : une « polyphénoménalité sans frein », une entité « polydirectionnelle » qui tente toutes les variations possibles, que l’homme peut donc prolonger et compléter, ne faisant par là que favoriser un déploiement (qui constitue la définition même de la nature).

Chez Drouin, l’approche du végétal est tout autre. Bien sûr, Drouin ne verse pas dans la contemplation des harmonies naturelles ; mais il est clair que chez lui, l’intérêt pour la botanique va de pair avec une curiosité de naturaliste de terrain. Les sciences naturelles ne sont pas réduites à la physiologie ou à la génétique, mais font la part belle à la systématique, à l’écologie, à l’évolution — bref au déploiement de la plante dans le temps et dans l’espace (une dimension sous-estimée par Dagognet, plus occupé d’administration et d’exploitation). Par ailleurs, l’agronomie n’est pas évoquée de manière abstraite, mais grâce à un ensemble de figures concrètes comme celle d’Adolphe Dureau de La Malle (1777-1857), propriétaire d’un domaine dans le Perche où il fit plusieurs observations botaniques, publiées en 1824 sous le titre : « Mémoire sur l’alternance ou sur ce problème : la succession alternative dans la reproduction des espèces végétales vivant en société est-elle une loi générale de la nature ? » La dimension naturaliste et la profondeur historique de cet Herbier des philosophes s’accompagnent en outre d’une véritable sensibilité écologique, palpable quand Drouin, auteur par ailleurs d’un classique L’Écologie et son histoire (1993), propose de passer d’une « maîtrise de la nature » « au souci d’une maîtrise de cette maîtrise » (p. 184).

Butinages

Tenant ces différentes lignes, Drouin butine et écrit peut-être les meilleures pages du livre quand il mobilise toute l’étendue de sa vaste érudition pour montrer le prolongement du thème de la structure et de la fécondation des fleurs de Kant et Sprengel à Edmond Goblot, en passant par les écrits botaniques de Darwin ; ou lorsqu’il suit l’impact du modèle classificatoire et de la référence à Linné dans des champs aussi divers que la nosologie, la psychologie, la galerie de peinture de Vienne ou la Morphologie du conte de Vladimir Propp. À chaque fois, Drouin nous invite à suivre le fil de ses découvertes : des prolongements souvent curieux, toujours inattendus, surprenants au point parfois d’en devenir déconcertants.

Dans le passage de Dagognet à Drouin, d’une philosophie du vivant à l’herbier des philosophes, on perd sans doute quelque chose de l’altière (et souvent cavalière) cursivité de Dagognet, qui nous entraînait dans une provocatrice contestation du « naturalisme » contemporain. L’Herbier des philosophes de Drouin propose un retour à un naturalisme plus classique et moins iconoclaste : où chaque page invite à la réflexion philosophique, en évoquant, à propos des plantes, le charme des mémoires des temps anciens et la trace des lieux exotiques.

Aller plus loin

Pour citer cet article :

Thierry Hoquet, « « Que nul n’entre ici s’il n’est botaniste » », La Vie des idées , 10 juillet 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Que-nul-n-entre-ici-s-il-n-est.html

Nota bene :

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par Thierry Hoquet , le 10 juillet 2008

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Notes

[1Cf. Lettre de Descartes à Mersenne, novembre 1632 (AT I, 263).

[2Voir L’Herbier des philosophes, p. 225 et 227. La bibliographie ne renvoie qu’au Catalogue de la vie (1970) et à un article de 1972.



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