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Procès de Hegel

par Christophe Bouton , le 30 décembre 2008

Domaine(s) : Philosophie

Mots-clés : métaphysique | Hegel

Il y a 150 ans paraissait en Allemagne un brûlot philosophique contre Hegel. Le voici enfin traduit : Hegel et son temps de Rudolph Haym propose une lecture subjective et partiale de la philosophie hégélienne, mais lui pose également d’épineuses questions, toujours d’actualité.

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Recensé : Rudolf Haym, Hegel et son temps. Leçons sur la genèse et le développement, la nature et la valeur de la philosophie hégélienne, traduction, présentation et notes de Pierre Osmo, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 2008, 598 p.

Couverture du livreEn 1857, Rudolf Haym fait paraître à Berlin un brûlot contre la philosophie de Hegel, sous le titre Hegel und seine Zeit. C’est à ce livre, qui fit date, qu’on doit la réputation, sinon le soupçon, d’un Hegel philosophe de l’État prussien et de la Restauration. Cette traduction, dont la précision le dispute à l’élégance, offre au public français non germaniste, un siècle et demi après sa parution, ce document essentiel pour l’histoire de la réception de la philosophie hégélienne. La lecture de ce livre volumineux est grandement facilitée par l’excellente présentation de Pierre Osmo, riche d’informations sur le parcours de R. Haym et son époque, et par une double annotation, de R. Haym lui-même en fin de volume et du traducteur en bas de page. Ainsi que son sous-titre le rappelle, l’ouvrage avait été composé à partir de cours, professés à l’Université de Halle en 1855 et 1856, ce qui contribue à le rendre accessible même pour des non spécialistes, tout comme le style, souvent imagé et ponctué de métaphores bien frappées. R. Haym s’est proposé de retracer l’itinéraire biographique et intellectuel de Hegel, de sa période de jeunesse à sa mort. Son approche est tout autant historique que philosophique, et les anecdotes nombreuses sur l’homme côtoient les références aux œuvres publiées et aux textes inédits tirés du Nachlass, auquel la famille lui donna accès sans restriction. On trouve aussi de belles descriptions, comme celle de la ville d’Iéna au début du XIXe siècle, moment éclatant de la vie intellectuelle allemande, « prytanée de la philosophie » (début de la leçon 6).

Tout ceci ferait de ce livre une enquête passionnante, s’il n’était pas guidé et parasité en permanence par le projet revendiqué dès la première leçon, d’« ensevelir [Hegel] dans un tombeau plus vaste qui l’immortalise davantage » (p. 72). En l’occurrence, il s’agit plus d’ensevelir que d’immortaliser, s’il est vrai que les dix-huit leçons constituent un procès à charge de la pensée hégélienne, censé démontrer sa collusion avec l’esprit de la Restauration, incarné par l’État prussien. Dans ses mémoires, R. Haym dit avoir procédé, dans ce livre, à « une liquidation (Abrechnung) définitive de la foi philosophique de [ses] années de jeunesse » (cité par Pierre Osmo p. 38). Il avait en effet commencé sa carrière par une immersion enthousiaste dans l’hégélianisme, il avait ensuite pris part à la Révolution de 1848 en Allemagne, été élu même à l’éphémère Parlement de Francfort, après quoi il connut une crise qui l’éloigna définitivement de Hegel pour le rapprocher d’auteurs comme Wilhelm von Humboldt, dont il fit une biographie élogieuse en 1856. À l’image d’autres penseurs de son époque, tel Droysen qui participa d’ailleurs à son jury de thèse, R. Haym a été un hégélien repenti. Comme le note judicieusement Pierre Osmo, l’ouvrage aurait pu s’intituler tout autant « Haym et son temps » (p. 47), dans la mesure où Hegel lui sert bien souvent de prétexte à un règlement de compte avec son passé.

Progressisme et conservatisme

La thèse d’un Hegel partisan de la Restauration est annoncée dès la deuxième leçon. À propos de l’épisode de l’arbre de la liberté, planté en l’honneur de la Révolution française par les jeunes Hegel et Schelling, R. Haym écrit : « On a là une ivresse d’étudiants qui emporte même le sobre Hegel, celui qui sera par la suite si totalement antirévolutionnaire » (p. 97-98). Comme le fera Lukács après lui, R. Haym distingue ainsi deux périodes – progressiste puis conservatrice – dans la vie de Hegel. Avant les années d’Iéna, sa pensée se caractérise par un éveil au sens historique, sous la triple influence de l’hellénisme, du christianisme et des Lumières. S’agissant de ce dernier point, R. Haym montre bien (leçon 2) l’ancrage du jeune Hegel, perceptible dès ses notes de lycéen, dans la pensée rationaliste des Lumières (Klopstock, Lessing, Wieland, Garve, Sulzer, Kant, etc.). Il pointe aussi son goût précoce pour la politique, par une fine analyse d’un écrit inédit sur la constitution du Wurtemberg (leçon 4). Mais à partir des années 1800, la pensée hégélienne se figerait peu à peu en un système clos sur lui-même, la logique se développerait aux dépens de la vie et de l’historique, et aboutirait à l’absolutisation de l’État. C’est la deuxième période qui concentre l’essentiel des critiques : dogmatisme, mépris de la preuve, quiétisme, conservatisme, etc. La dialectique qui se fait jour dans le cours « Logique et métaphysique », fait à l’Université d’Iéna en 1804-1805, et daté à tort par R. Haym de la période de Francfort, engendre « à côté du noble fruit d’une habitude conceptuelle capable de merveilleusement animer le savoir et ses objets, le fruit vénéneux d’une sophistique qui ne connaît de cesse ni de scrupule » (p. 170). Belle image, mais le lecteur reste sur sa faim pour ce qui est de l’argumentation. La Phénoménologie de l’esprit est un palimpseste plus fantastique que la Divine comédie de Dante, un projet hybride, « une psychologie jetée dans la confusion et le désordre par l’histoire, et une histoire mise en morceaux par la psychologie » (p. 305). Là encore, on admirera la formule, mais on s’interrogera sur sa pertinence et sur le pronostic que R. Haym se croit autorisé à tirer de ses analyses, à savoir que cette œuvre serait vouée à un oubli rapide (p. 276) ! Sur ce point, R. Haym aurait pu tenir compte des avertissements hégéliens concernant les limites de toute prophétie. On regrettera également que la distinction entre entendement et raison ne semble pas avoir été bien comprise (p. 378), pas plus que celle entre effectivité (Wirklichkeit) et réalité (Realität). Dans la description pourtant assez exhaustive des œuvres de Hegel, la philosophie de la nature de l’Encyclopédie est oubliée – et avec elle sa conception du temps si décisive –, au profit il est vrai de l’Esthétique et de la philosophie de l’histoire, qui font l’objet in fine d’éloges appuyés (leçon 17). Dans le cours de l’ouvrage, il faut attendre la 15e leçon, consacrée aux Principes de la philosophie du droit, pour trouver une explication de la vision d’un Hegel partisan de la Restauration. Le philosophe de Berlin est alors présenté en « dictateur philosophique » (p. 420), élevant l’État prussien de 1821 en modèle absolu, et justifiant le conservatisme par l’équation entre le rationnel et le « réel ». Il ne nous appartient pas ici de montrer les faiblesses de ces thèses. Comme le fait Pierre Osmo dans sa présentation (p. 48), nous renvoyons aux nombreux travaux des interprètes (citons, parmi d’autres, Éric Weil, Joachim Ritter, Jacques D’Hondt, Pierre-Jean Labarrière, Gwendoline Jaczyk, Bernard Bourgeois, Jean-François Kervégan, Myriam Bienenstock, etc.), et aussi à la réplique de Karl Rosenkranz, parue en 1858, et intitulée Apologie de Hegel contre le docteur Haym, qui répond point par point aux critiques. Cet essai a été traduit précédemment par Pierre Osmo dans la même collection (à la fin de Karl Rosenkranz, Vie de Hegel, Paris, Gallimard, 2004), et des notes signalent tout au long de la traduction de Hegel et son temps les passages de ce texte où le lecteur peut se reporter.

Bonnes questions, mauvaises réponses

Compte tenu des limites qu’on vient de mentionner, la question peut se poser de savoir quel est l’intérêt de traduire un tel ouvrage. On répondra sans hésiter qu’outre son intérêt historique indéniable, ce texte présente également un intérêt philosophique, dans la mesure où il recense, avec parfois une certaine acribie, des problèmes inhérents au système hégélien. En un mot, il nous semble que R. Haym a pointé de vraies questions, mais a donné de mauvaises réponses. Ce faisant, il a dressé, avec d’autres situés avant et après lui, un cahier des charges pour les lecteurs de Hegel. Donnons quelques exemples. R. Haym demande quel pourra être « le futur contenu de l’histoire mondiale une fois l’esprit du monde effectivement parvenu, dans la philosophie hégélienne, à son but, au savoir de soi » (p. 68-69). Il voit une « contradiction » qui a conduit Hegel « à tenir sa philosophie tout à la fois pour absolue et conclusive, et en même temps pour passagère et soumise au tribunal de l’histoire » (p. 71). Nous avons là in nuce les problèmes de la « fin de l’histoire » et de la « fin de la philosophie », qui feront couler beaucoup d’encre. La critique de la Phénoménologie de l’esprit, pour lapidaire qu’elle soit, a au moins le mérite de soulever la question de l’entrelacement complexe, dans cette œuvre unique en son genre, entre l’histoire de la conscience et l’histoire du monde. R. Haym suggère que la version raccourcie de l’Encyclopédie a justement pour but de mettre fin à ce qu’il conçoit comme une confusion (p. 401-402). C’est une piste qui n’est pas absurde. À propos de la Science de la logique, dont R. Haym compare l’architectonique aux belles constructions de la ville où Hegel l’a rédigée, Nuremberg, il s’interroge sur le statut ambigu de certaines catégories, comme la « vie » ou le « chimisme », qui semblent relever à la fois de la pensée pure et de la réalité (p. 384), et sur le passage énigmatique, déjà souligné par Schelling, de la Logique à la Nature (p. 367-368). Ce sont des difficultés réelles. En ce qui concerne sa lecture des Principes de la philosophie du droit et du célèbre diptyque de la préface – « ce qui est rationnel est effectif, ce qui est effectif est rationnel » –, il commet certes une confusion, rappelée à plusieurs reprises par Pierre Osmo, entre effectivité (Wirklichkeit) et réalité (Realität), mais il suggère cependant que si l’on comprend l’effectivité comme la partie rationnelle du réel, la proposition hégélienne se réduit à une « tautologie insignifiante » (p. 432). L’interprétation ultérieure du rationalisme hégélien a dû intégrer cette objection. L’autre formule fameuse de la préface sur « la chouette de Minerve », qui « ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit », inspire à R. Haym l’idée que dans son rapport à l’avenir, l’idéalisme absolu avoue qu’il n’est pas absolu (p. 452). On ne peut nier qu’il y a ici matière à réflexion. R. Haym n’a pas son pareil pour repérer les points sensibles, comme le statut du Prince, situé au sommet de l’État et cependant réduit « à mettre les points sur les i » (p. 447). Il faudra toute l’intelligence des interprètes (notamment en France Éric Weil puis Bernard Bourgeois) pour instruire cette affaire. R. Haym a bien vu toute l’importance de la philosophie de l’histoire, qui ouvre selon lui une brèche dans le système hégélien. Mais au lieu de faire crédit à Hegel du rôle fondamental qu’il accorde à la liberté et à son progrès, fil rouge de l’histoire mondiale, il utilise le passage sur « la ruse de la raison » pour expliquer que l’action des individus serait illusoire et se réduirait à un jeu de l’Absolu (p. 513-514). Hegel n’aurait pensé dans l’histoire du monde qu’une liberté purement formelle. Ce problème est toujours d’actualité chez les interprètes. Citons, pour finir, un passage consacré à la Révolution française issu du dernier cours de Hegel sur la philosophie de l’histoire (1830-1831), que R. Haym aurait pu mentionner s’il n’avait été un démenti formel à sa vision d’un Hegel « antirévolutionnaire » : « Depuis que le soleil se trouve au firmament et que les planètes tournent autour de lui, on n’avait pas vu l’homme se placer la tête en bas, c’est-à-dire se fonder sur l’idée et construire d’après elle la réalité. Anaxagore avait dit le premier que le Noùs gouverne le monde ; mais c’est maintenant seulement que l’homme est parvenu à reconnaître que la pensée doit régir la réalité spirituelle. C’était donc là un superbe lever de soleil » (éd. Suhrkamp, Werke 12, p. 529, trad. Gibelin, Paris, Vrin, 1979, p. 340).

par Christophe Bouton , le 30 décembre 2008


Pour citer cet article :

Christophe Bouton, « Procès de Hegel », La Vie des idées, 30 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Proces-de-Hegel.html

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