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La naissance du Parti communiste français


Le livre de Romain Ducoulombier adopte un point de vue original sur la naissance du Parti communiste français en 1920, grâce à des sources inédites et à une analyse subtile de l’expérience personnelle des militants. D’après l’historien, le Congrès de Tours s’organisa suite au développement d’un mouvement contestataire en marge du socialisme français pendant la Grande Guerre.

Recensé : Romain Ducoulombier, Camarades ! La naissance du Parti Communiste en France, Paris, Perrin, 2010, préface de Marc Lazar, 428 p.

Cet ouvrage essentiel sur les débuts du communisme en France place Romain Ducoulombier parmi les plus grands historiens de la culture et des sociabilités politiques. Il examine l’histoire complexe de l’extrême gauche française depuis la fin de la Première Guerre mondiale à partir du parcours personnel d’individus et du processus de formation et d’éclatement de petites factions militantes, attestant ainsi d’une maîtrise subtile des relations politiques les plus délicates et les plus intimes. D’après lui, il s’agit de déconstruire le Congrès de la SFIO à Tours en 1920, événement majeur d’un point de vue historiographique, qui fut le théâtre de la division aussi brutale qu’ambiguë du socialisme français. Pour répondre à plusieurs décennies de débat historiographique sur Tours et la naissance du communisme français, il se plonge avec patience et passion sur l’histoire personnelle des premiers militants communistes français, sur leur émotion face à la guerre et surtout sur leur difficulté à mettre le doigt sur les véritables conséquences d’une telle rupture pour le socialisme français. C’est ce qui donne à ce livre très fouillé un caractère à la fois intime et complexe. Il intéressera tout particulièrement les historiens de la culture politique et sociétale pour les différents niveaux de lecture d’archives privées qu’il combine. Dégager l’émotion contenue dans une lettre permet ainsi de remettre en question une interprétation traditionnelle des événements qui, sans pour autant négliger ce type de sources, en fait généralement une lecture plus évidente.

Annie Kriegel, avec qui Ducoulomber dialogue tout au long de son ouvrage, s’est également passionnée pour les sources primaires sur les délicates négociations dont émergea la Section française de l’Internationale communiste. Pour Ducoulombier, Kriegel n’a simplement pas mené au bout sa tentative de redonner leur importance aux événements de décembre 1920. Il admet, avec Kriegel, qu’il était impossible de prévoir la naissance confuse du communisme français tant elle était le produit des circonstances. Mais il y voit également la conséquence du développement d’une culture contestataire aux marges du socialisme français, car il s’appuie sur l’histoire de la minorité de guerre et sur les luttes individuelles et les tragédies privées qui marquèrent toute une génération de jeunes socialistes insatisfaits pendant la Première Guerre mondiale. Pour l’historien friand de simplicité, les origines complexes du Congrès de Tours suffiraient sans doute à présenter l’événement comme une rupture si brutale et inattendue qu’elle ne saurait être expliquée par aucun grand récit manichéen. Ducoulombier se refuse au contraire à analyser Tours comme une rupture inattendue à la périphérie du mouvement socialiste français, d’autant plus que pendant la Grande Guerre, de nombreux groupuscules aux opinions divergentes partageaient le même désir d’en finir avec le passé, ignorant dans cet élan culturel ce qui les aurait d’ordinaire divisés.

Des socialistes aux bolcheviques, expériences et émotions personnelles

Or si le Congrès de Tours eut des conséquences aussi imprévues que déroutantes, il faut en chercher les causes dans l’expérience personnelle de chaque militant, en quête de la route qui sortirait le Parti socialiste des conflits politiques et affectifs de la Grande Guerre. Ducoulombier retrace avec grand soin ces récits individuels qui traitent de la tristesse ou de la confusion des combats, souvent dans des lettres écrites à des proches. Ils sont essentiels pour comprendre l’alliance improbable de jeunes modérés socialistes, impatients d’en finir avec la politique d’union sacrée célébrée tant par des figures comme Marcel Sembat et Albert Thomas que par des militants d’extrême gauche issus du Comité de la IIIème Internationale de Boris Souvarine, mais qui finit par ne réellement profiter à personne. Souvarine, avant de se voir peu après remplacé à la tête de ce nouveau courant socialiste, donna le ton des actions à venir dans un pamphlet distribué par le Comité en 1920. Le socialisme d’antan s’était fourvoyé en laissant se développer des opinions plurielles, qui entretenaient la confusion doctrinaire ; c’était là institutionnaliser un système où divers courants du socialisme cohabitaient librement au sein du parti. Pour y remédier, il fallait au contraire faire de la « discipline librement consentie et rigoureusement acceptée » « la condition essentielle de l’action socialiste ». Ducoulombier consacre ainsi la seconde partie de son ouvrage à l’examen des étonnantes manifestations de cette nouvelle fascination pour la discipline et la pureté doctrinaire. Il suit avec patience le ballet fantasque d’un jeune Parti communiste où les dirigeants ne se débarrassaient de leurs vieux ennemis que pour se voir purgés à leur tour. C’est avec finesse qu’il note également l’ironie mordante de la chorégraphie imposée aux communistes français par les messages aussi imprévisibles qu’impérieux de l’Internationale communiste moscovite.

Si les communistes français des débuts n’étaient pas des Bolcheviques à proprement parler, ils n’en restaient pas moins fascinés par un tel courant, du fait des frustrations et autres désillusions subies par le passé. Beaucoup d’entre eux n’étaient somme toute que des socialistes français en quête d’objectifs précis et de pureté idéologique. Mais leur tentative de créer un socialisme qui aurait transcendé les notions d’étiquette ou de courant se réduisit trop souvent à redéfinir sans cesse les frontières entre la gauche et la droite. C’est ce que Ducoulombier ne manque pas de relever, même si des historiens non spécialistes de l’histoire communiste pourraient lui reprocher un certain manque de clarté. Il semble s’être lui-même lassé de la tendance à catégoriser et étiqueter de ceux-là même qui proclamaient vouloir débarrasser le socialisme de tout courant. C’est pourquoi il souligne l’ironie, voire dans certains cas l’hypocrisie, de ces communistes qui prirent un malin plaisir à réarranger l’échiquier politique pour mieux en revendiquer le dépassement.

Dans les derniers chapitres de son livre, Ducoulombier cherche principalement à décoder ce que les premiers communistes entendaient par ce fameux concept de « nouveau parti » qu’ils invoquaient sans cesse. Il se plonge donc dans les procédés rhétoriques, les méthodes de communication et les jeux de relations liés au développement de la culture bureaucratique, tant au sein des comités et de l’appareil du parti qu’à un niveau plus local. Il étudie avec soin l’émergence d’une culture communiste alliant exclusion et justice au niveau local, notamment dans la section communiste de Melun. Il dresse avec brio un tableau des fondamentaux de la culture communiste, du rituel de l’exclusion à la riposte des militants victimes de l’injustice du parti. Il donne la parole aux exclus du nouvel appareil communiste, après avoir laissé les jeunes militants aux marges du mouvement socialiste, en pleine incertitude politique et sociale, exprimer leur frustration et leur confusion du fond des tranchées.

Vers un nouveau récit historique du socialisme français

Ducoulombier présente une vision de l’histoire où les hommes aux prises avec les caprices et les machinations du parti sont essentiels à l’analyse du développement de ce nouvel acteur politique au sein de la gauche française. C’est une tâche ardue, qui demande autant de patience à l’historien qu’à ses lecteurs. Mais la difficile entreprise de Ducoulombier est d’autant plus admirable qu’elle offre assurément aux grands récits de la gauche française ce qui leur manquait depuis longtemps : un éclairage rigoureux et pertinent de l’expérience personnelle des militants. Son travail rappelle à certains égards l’approche de Christophe Prochasson [1] et son examen des cercles sociaux et des réseaux politiques auxquels appartenait Albert Thomas, ou encore la finesse de Jeremy Jennings [2] dans son analyse des réseaux anarchistes du début du XXe siècle. Mais une histoire de ce type cache forcément des pièges et des difficultés à surmonter. En effet, si Ducoulombier fait preuve d’une grande clarté dans la présentation de ses données, organisées d’après des thèmes qui obligent le lecteur à revenir sur la vision traditionnelle de l’historiographie de la gauche française et à aller à l’encontre de l’opinion commune sur la question, le détail de ses analyses crée trop souvent la confusion. Alors que chaque section de chapitre est explicitement dédiée à l’analyse des réactions de certaines personnes à un débat ou une question particulière pour un mois ou une semaine donnée, il est difficile pour le lecteur d’en saisir tous les tenants et les aboutissants car il doit rapidement faire face à des réflexions ou des problèmes postérieurs, auxquels l’ouvrage revient tout de même en détail par la suite. Les ruptures chronologiques du récit de Ducoulombier sont telles qu’elles finissent par desservir le traitement d’un thème donné, puisqu’elles risquent de provoquer l’incertitude et la confusion chez le lecteur en lui laissant la tâche de déterminer à quel moment tel militant a éprouvé telle ou telle chose. De même, de nombreux personnages ne font l’objet d’une notice biographique complète que plusieurs chapitres après leur première mention dans l’ouvrage. Ainsi l’Affaire Fabre risque fort de faire figure de mystère pour le lecteur non initié, qui connaît le détail des causes, des conséquences et des ramifications de l’événement de nombreuses pages avant d’apprendre le simple détail des faits. Il faut même attendre la fin du livre pour trouver une présentation claire de Souvarine ; les sections antérieures dédiées à son rôle dans les événements comptent beaucoup sur la culture générale des lecteurs, dont on suppose qu’ils le connaissent déjà.

À la décharge de Ducoulombier, la lecture approfondie des expériences personnelles et des liens affectifs qui sous-tendent la politique de gauche demeurant un exercice relativement nouveau, il ne disposait que d’un petit nombre d’ouvrages sur lesquels prendre exemple dans ses méthodes d’analyse du socialisme français. Il nous donne donc à voir le processus d’élaboration d’une interprétation inédite et brillante, à la fois érudite et sans complexe, à partir d’un large corpus de sources primaires. Ducoulombier s’est peut-être senti forcé de présenter ses données de manière peu orthodoxe et compliquée, dans la mesure où il voulait non seulement perturber le courant traditionnel des récits de l’historiographie communiste mais aussi apporter de sérieuses nuances au récit proposé par Kriegel. Il lui fallait ainsi éviter les solutions de facilité choisies par de nombreux historiens de la question pour proposer des relations et des détails nouveaux venant remettre en question une analyse trop familière du sujet. Ducoulombier est un auteur polyvalent et érudit, qui redouble d’efforts pour offrir une vision d’ensemble de la culture militante du communisme français à un moment charnière de l’histoire de la gauche en France. Au bout du compte, il avance non seulement une thèse brillante, aussi complexe que rigoureuse, mais il dégage également toute la dimension humaine qui se cache derrière le militantisme du parti et les machinations des Bolcheviques.

Il y a enfin dans l’ouvrage de Ducoulombier une leçon à tirer pour ces jeunes générations d’historiens français qui voudront resituer leur travail dans la longue histoire des splendeurs et misères du communisme français. À l’instar de révisionnistes comme François Furet, il nous rappelle qu’un tel récit déborde de frustrations personnelles, de méchanceté, d’hypocrisie, d’espoirs politiques mal placés et de tromperies machiavéliennes souvent en provenance directe de Moscou. Mais il semble également dépasser les objectifs de Furet grâce à ce que Marc Lazar appelle dans sa préface le tournant « anthropologique » de sa méthode, qui redonne forme humaine aux apparatchiks les plus stupides et les plus exaspérants. Alors que de nombreux historiens se contentent trop souvent de décrire le rictus du secrétaire du parti, Ducoulombier nous emmène par-delà ce rictus pour révéler les instants de douleur et d’amertume qui ont marqué la personne à l’origine de l’exclusion, donnant ainsi profondeur et richesse au récit de l’échec du communisme français. C’est ce qui fait de cet ouvrage une référence importante pour les historiens désireux de poursuivre la révision de la tradition communiste française grâce à des études plus nuancées et plus complexes encore de cette société politique qui avait contre toute attente nourri les jeunes années de cette tradition.

Traduit de l’anglais par Émilie L’Hôte.

Pour citer cet article :

Julian Wright, « Paroles de militants. La naissance du Parti communiste français », La Vie des idées , 26 mai 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Paroles-de-militants.html

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par Julian Wright , le 26 mai 2011

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Notes

[1Christophe Prochasson, « Entre science sociale et action sociale : le “réseau Albert Thomas” et le socialisme normalien, 1900-1914 », dans Christian Topalov (dir.) Laboratoires du nouveau siècle : la nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999, p. 141-158 ; pour un ouvrage plus général, voir Christophe Prochasson, Les Intellectuels, le socialisme et la guerre, 1900-1938, Paris, Seuil, 1993.

[2Jeremy Jennings, Syndicalism in France. A Study of Ideas, New York, St Martin’s Press, 1990.



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